Regard sur l'Est, revue en ligne

L'or de Kumtor
Par Thanael (2001)


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Images d'une famille, de là où ils vivent : en Géorgie, à Tbilissi, dans le quartier de Gdanula. Là où le temps passe, mais rien ne change. Ces photos ne porteront pas de légendes, pas de date. Il est inutile de les dater ; si j'y retournai demain rien n'aurait bougé. Chez Suliko, c'est en dehors du temps, en tout cas du nôtre. Là où le temps s'est comme arrêté. J'ai essayé de ne pas tricher ; je n'ai rien mis en scène, rien provoqué, rien attendu. J'ai juste tenté de capter ces instants, hors du temps. Capturer un peu de cette réalité qu'ils m'ont fait partager.

 


Paysage de carte postale
Les monts du Tien-Shan bordés par le lac Issy Kul, au nord du Kyrgyzstan, n'ont pas leur beauté pour seule richesse. C'est dans ces hauteurs, à 4000 mètres d'altitude, que se trouve la mine d'or de Kumtor. Il s'agit du huitième plus gros gisement au monde. L'exploitation du précieux métal par une société canadienne, la Cameco, et par l'Etat kirghize fait vivre 1500 ouvriers et leurs familles. Au rythme d'une catastrophe environnementale tous les deux ans, elle fait aussi mourir les habitants de la région à petit feu. Enquête sur un marché de dupes.


Bilan

Selon la Cameco, la mine fermera ses portes en 2008. Après avoir broyé, au sens propre, la montagne du Tien-Shan pour être sûrs de ne rien perdre de l'or qui s'y cache, les Canadiens partiront, laissant un paysage défiguré et quelques vapeurs de cyanure en héritage. Il est aujourd'hui très difficile d'avoir accès aux secrets de Kumtor. L'International Finance Corporation, qui, comme tous les organes de la banque mondiale, critiquait abondamment la gestion opaque des industries de l'ex-l'URSS, semble avoir pris son prédécesseur pour modèle dans la région. Le récent et énième plan d'urgence qu'il assure avoir concocté en partenariat avec la KOC n'est pas accessible au grand public. Pas plus que le bilan environnemental de l'exploitation de la mine. La Cameco, elle, vient de publier ses résultats pour l'année écoulée. Malgré la chute des cours de l'or, elle se porte bien, merci.


Extérieur /intérieur

Le cadre idyllique des monts du Tien-Shan abrite un matériel ultra-moderne. L'enjeu : l'extraction et l'affinage de l'or. L'URSS ne croyait pas à la rentabilité du projet. En 1994 pourtant, après une étude de faisabilité qui aura coûté 10 millions de dollars canadiens, la Cameco achète 33% des droits d'exploitation, et s'associe à l'Etat kirghize. Le marché est d'autant plus rentable que de grandes institutions financières comme la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), la banque canadienne Amro ou le Crédit Lyonnais prennent part au projet…


Investissement
L'investissement de départ de la Kumtor Operating Compagny (KOC), la joint venture ainsi formée, est de 452 millions de dollars. Une petite fortune, paraît-il au service du développement de la sous-région. Selon l'International Finance Corporation, l'organe financier de la banque mondiale pour la promotion des projets privés dans les pays en voie de développement : " L'exploitation de l'or est le secteur économique le plus prometteur et le plus rentable au Kirghizistan. Il permettra le développement d'importantes infrastructures de transport autour de la mine et le transfert de savoir-faire en matière de management ". Une vision pour le moins optimiste. En 1996, la mine ouvre ses portes.


La boîte de pandore

Encore faut-il épurer l'or ainsi extrait. Des procédés chimiques assez sophistiqués, à base de ionisation et de dilution dans du cyanure, sont utilisés. Or précisément, l'utilisation du cyanure suppose l'acheminement de cet acide puissant jusqu'à la mine située, rappelons-le, à 4200m d'altitude. L'infrastructure routière mise en place par la KOC est rudimentaire. Ce qui ne préserve pas des accidents…


L'or

Chaque jour, près de 40 000 mètres cubes de rochers sont broyés pour produire 75 kg du précieux métal. La montagne est cassée, à coup de dynamite et de bulldozers, pour mettre au jour les gisements. Un glacier entier a déjà disparu dans ce chantier. Le minerai ainsi déplacé est accumulé non loin de son lieu d'origine, de façon à réduire, tant que faire se peut, les effets de ces travaux sur l'écosystème de la toundra. Et tant pis pour la carte postale.


20 mai 1998
Un premier camion de la KOC, rempli à ras bord de cyanure, rate un virage. C'est un garde russe qui signale l'accident, cinq longues heures après que les deux tonnes de poison mortel aient commencé à se déverser dans le fleuve Barksoon. Anecdote : le fleuve en question alimente en eau le village du même nom et se déverse également dans le lac Issy Kul. Toute la région s'abreuve à cette source, aussi bien pour la consommation courante que pour l'irrigation. Quelques semaines plus tard, on dénombrait 4 morts et 2000 personnes hospitalisées. Les dégâts, n'ayant fait l'objet que d'une enquête liminaire, sont néanmoins difficiles à estimer. Pour Len Homeniul, président de la KOC, les réactions des habitants relèvent du " sensationnalisme médiatique, de l'opportunisme politique et du mensonge médical ", dixit une lettre du 2 juin 1998 aux institutions financières internationales.


20 janvier 2000

Deuxième dérapage, deuxième catastrophe. Cette fois-ci, le camion est chargé de 1 500 kg d'ammonium de nitrate. Suite au premier accident, la KOC s'était engagée à mettre en place un " plan d'urgence ", dans lequel figurait entre autre la notification immédiate de tout dysfonctionnement. Pourtant, les autorités kirghizes ne seront informées que le jour suivant. L'équipe de scientifiques envoyée par les autorités constate que les taux de mortalité après cet épisode ont doublé par rapport aux quatre années précédentes. Victimes du développement ?


Quel apport ?

Qu'a apporté au fond la KOC en terme de développement ? L'opérateur canadien tenait un discours pétri de bonnes intentions. Les 1500 employés de la mine n'ont pas à se plaindre. Avec un salaire équivalent à 1000 francs par mois, ils briguent le statut de nantis sur les rives du lac Issy Kul. Nourris, logés. Et en plus, l'environnement, à si haute altitude, ne se prêtant pas au travail forcé, ils ne travaillent que 15 jours par mois. L'Etat kirghize, partenaire de la Cameco, touche aussi ses dividendes. Telle est la face visible de l'iceberg, dont l'autre partie est enfouie dans un lac de plus en plus acide.


Pertes humaines

On l'a dit, elles sont difficiles à chiffrer. A l'annonce de la nouvelle, le tourisme, principale activité économique au bord du lac, s'est effondré. L'autre source de revenu de l'économie locale, la vente des légumes, a également souffert durablement. Si la KOC a consenti 20 millions de dollars d'indemnités aux habitants en 1998, cela ne compense pas le manque à gagner estimé à 42 millions qu'enregistre la région cette seule et même année. Double marché de dupes : l'Etat kirghize a troqué son or contre une part des bénéfices de l'exploitation. Mais s'il veut acheter l'or de la mine, c'est à présent au prix du cours. Et en plus il écope d'une zone sinistrée. Enfin, les émeutes qui ont éclaté après le premier accident l'ont largement décrédibilisé auprès de la population.