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Les découpages administratifs nenets – contexte, enjeux et identités
Dossier : "Portrait du Nord de la Russie européenne"

Par Eva TOULOUZE
Le 15/04/2010

Les Nenets couvrent un immense territoire allant de la presqu’île de Kola jusqu’à celle du Taïmyr. Trois régions administratives de Russie portent leur nom: deux arrondissements autonomes, celui des Nenets dans le nord-est de la partie européenne de la Russie, l’okroug nenets, celui des Nenets du Iamal, ainsi que, dans le kraï de Krasnoïarsk, le raïon «municipal» dolgane et nenets du Taïmyr. Quelle est la signification et quels sont les enjeux de ce découpage?



 
Les Nenets ont une position particulière parmi les populations du Nord de la Russie. Il s’agit du groupe ethnique le plus nombreux parmi les «petits peuples»: ils étaient 15.858 en 1897 et 41.302 au recensement de 2002[1], sans que la perte de maîtrise de la langue soit particulièrement sensible. De plus, les Nenets ont su bien préserver leur mode de vie, ont réussi leur adaptation aussi bien au système soviétique qu’à l’économie de marché.

Culturellement, l’okroug nenets, du côté européen, se distingue des autres par le fait que les Nenets qui l’habitent ont été en contact avec le monde russe depuis des siècles. Les Nenets du Iamal en étaient beaucoup plus isolés: si Obdorsk, aujourd’hui Salekhard, était un lieu d’exil et un centre régional, la péninsule elle-même était terra incognita pour les autorités jusqu’à la fin des années 1920. V.Evladov, fonctionnaire soviétique chargé d’étudier un projet d’assurance sur les rennes, y avait passé près de deux ans en 1926-27, étudiant les clans et leurs itinéraires. Il avait découvert que pour beaucoup, ces hommes de la toundra n’avaient guère entendu parler de la Révolution [2].


Les trois arrondissements nenets

Collectivisation et vie traditionnelle

Il semble bien que la différence entre les Nenets du Iamal et ceux de la partie européenne de la Russie était considérable dès le début de l’ère soviétique. Ces derniers avaient dû s’adapter à un élevage de rennes dans lequel ils n’étaient pas seuls, puisque dès le XIXe siècle, les Komis avaient de grands troupeaux et employaient des Nenets qui avaient perdu leurs troupeaux à leur profit. Dans cette région, le fonctionnement des clans, les systèmes traditionnels d’entraide, avaient commencé à s’altérer, à tomber en déliquescence. À la fin du XIXe siècle, un certain nombre de familles avaient été poussées par le désespoir à «émigrer», c'est-à-dire à entreprendre en barque la traversée vers l’île de la Nouvelle-Zemble, où le gibier était abondant, et à s’y installer. La société nenets était en voie d’atomisation, les institutions traditionnelles ne fonctionnaient plus de manière suffisamment cohérente et laissaient largement place aux choix individuels. La différenciation semblait s’y être enracinée.

C’est dans cette région que nous rencontrons d’une part une virulente hostilité au pouvoir soviétique, comme le montrent les mandalas, appels à la «guerre» contre la soviétisation dans l’Oural mais aussi, d’autre part, qu’a été faite l’expérience du PNOK, Premier kolkhoze nenets d’élevage de rennes, fondé en 1929, et où se forme la première cellule du parti. Cette institution a laissé sa trace dans l’histoire comme celle d’une tentative de collectivisation extrême –femmes, objets personnels– qui s’est soldée par un échec et par un retour à une collectivisation plus modérée.

La collectivisation, lancée dans le Nord surtout à partir de 1930, s’est accompagnée d’un programme de sédentarisation de la population dans toutes les régions habitées par des nomades. Dans l’okroug nenets, un système particulier a été mis en place depuis les années 1970: les femmes restent au village avec les enfants, sauf une, employée par l’unité de production, les éleveurs passant deux mois avec les rennes et deux mois chez eux. Le village, lieu à l’origine exogène pour les autochtones, devient le centre autour duquel s’articule la vie de la famille, lieu d’emploi féminin et de scolarisation des enfants. Ainsi, l’unité de la famille et ses liens avec les rennes sont brisés: personne ne suit plus les rennes en permanence. C’est ici que l’on voit le plus clairement comment l’élevage du renne a été industrialisé par les Soviétiques, et comment le Nord est devenu «une immense usine à viande»[4]. Ce système fonctionne encore aujourd’hui.

Une collectivisation différente dans le Iamal

Dans l’arrondissement voisin, au contraire, la collectivisation a été longue et laborieuse. Si l’okroug nenets avait pris pour capitale le petit bourg Narian Mar, c’est une ville historique, Salekhard, qui se trouve à la tête de l’okroug des Nenets de Iamal. Cette ville était un centre de foire, lieu de rencontre des cultures. Mais le reste de la péninsule restait domaine nenets.

La collectivisation n’y sera pas achevée avant les années 1950. Mais la résistance s’y est manifestée non seulement par des révoltes, mais aussi de manière plus souple, dans les modalités de l’élevage du renne. Certes, tous les éleveurs passent un petit mois dans l’année au village. Mais quand ils nomadisent pour le sovkhoze, c’est avec leurs femmes. Les brigades, comme avant, sont souvent composées de membres de la même famille. Certes, les enfants scolarisés restent dans les internats en période scolaire, même si aujourd’hui, l’instruction obligatoire ne l’est plus que de nom, puisque rien n’oblige les adolescents à poursuivre leurs études. Beaucoup choisissent de rester dans la toundra, où ils ont des rennes et pas de patron sur le dos. Aujourd’hui encore, les Nenets du Iamal restent le prototype des communautés autochtones qui ont trouvé le moyen de s’adapter aux contraintes soviétiques tout en préservant quelque chose d’essentiel pour eux.

Des frontières réelles

Donc, pour les Nenets eux-mêmes, les frontières entre arrondissements sont pertinentes dans leur vie quotidienne. Les modes de vie diffèrent considérablement, et les conditions d’exercice des professions traditionnelles également. Il faut d’ailleurs avoir conscience du fait que les frontières entre unités administratives en Russie sont de véritables frontières, qui limitent, sinon la circulation, du moins la communication entre communautés de part et d’autre de la ligne de démarcation. Les circuits de communication sont internes aux arrondissements. L’exemple des Nenets de Iamb-to est de ce point de vue-là exemplaire: ce groupe d’éleveurs pauvres de la toundra de l’est de l’okroug nenets a échappé à la collectivisation. Ses membres sont restés clandestins, migrant avec leurs rennes entre trois subdivisions administratives, les arrondissements nenets et iamalo-nenets et la République komie. Les autorités les ont découverts en 1981, mais leur statut n’a été officialisé qu’en 1990. Ils n’allaient ni à l’armée ni, pour les enfants, à l’école, ne parlaient pas le russe, n’avaient pas de passeport. Ceci était possible car partout, ils se présentaient comme relevant de l’arrondissement voisin et personne n’avait l’idée ni d’ailleurs les moyens de contrôler leurs dires[5].

Autour des okrougs, des questions d’identité

Plus isolé que les autres du fait de conditions fort peu propices à la vie humaine, l’okroug du Taïmyr, habité aujourd’hui par moins de 40.000 personnes, est encore plus lointain que l’okroug Iamalo-nenets. Son chef lieu est le bourg de Doudinka, qui aujourd’hui fait effet d’un village comparé à la grande ville voisine de Norilsk.


L’administration du raïon municipal du Taïmyr à Doudinka (Photo: © Kaur Mägi).

Le Taïmyr est habité par une multitude de populations diverses, lesquelles conduisent à s’interroger sur les idées qui fondent en Russie la notion de nationalité. Les nationalités éponymes sont les Nenets et les Dolganes. Les 3000 Nenets du Taïmyr sont les plus orientaux des Nenets. Mais la subdivision administrative a été établie suivant cette ligne naturelle de démarcation qu’est le cours du Ienisseï. Il se trouvait des Nenets de part et d’autre, donc ils se sont retrouvés séparés. Les Dolganes, parlant une langue turcique proche du sakha, sont une ethnie soviétique typique, «née» au cours du 20e siècle[6]. Dans leur nécessité de classification, les Soviétiques ont été amenés à fixer des identités auparavant fluctuantes, ce qui nous amène à poser une question analogue pour les Nenets. Qui sont les Nenets? En quoi consiste l’identité nenets?

En grande partie, elle a été créée par l’État dans son entreprise de catégorisation, exprimée par les recensements. La notion de peuple est une notion étrangère à ces groupes qui ont d’autres catégories qui leur sont propres: ils se sont inscrits dans le paysage général et en partie certainement ils se sont approprié cette identité exogène qui leur a été accolée. C’est nettement moins clair pour une autre des ethnies du Taïmyr, les Enets, qui souvent ont des difficultés à se nommer eux-mêmes enets et ont tendance à se rattacher à d’autres groupes plus nombreux, entre autres les Nenets.

Les okrougs aujourd’hui

Aujourd’hui, nous sommes entrés en Russie dans une période nouvelle du point de vue administratif: après la multiplication des «sujets de la fédération» du début des années 1990, la tendance est aujourd’hui à la concentration, basée sur la rentabilité économique –association des unités déficitaires avec d’autres économiquement viables– démontrant une très faible sensibilité aux problématiques nationales. La tendance actuelle risque en effet de remettre en cause les niveaux les plus faibles d’autonomie ainsi que ceux des sujets de la Fédération qui se trouvent le plus en difficulté et qui ne sont pas autosuffisants. C’est ainsi que le premier type d’unité administrative qui a été visé par les réformes est l’okroug autonome. En 2002, le premier à avoir fait les frais de la réforme a été celui des Komis Permiaks, qui a perdu son autonomie et se retrouve intégré dans le kraï de Perm. Le Taïmyr, qui était intégré dans le kraï de Krasnoïarsk, mais qui était également un sujet de la Fédération à part entière, a cessé de l’être: depuis le 1er janvier 2007, suivant le modèle komi-permiak, il n’est plus qu’un raïon du kraï de Krasnoïarsk: le «raïon municipal dolgano-nenets du Taïmyr», désigné plus couramment par l’expression «raïon du Taïmyr», perdant au passage les deux ethnonymes. Ce raïon est aujourd’hui néanmoins présenté comme descendant directe de l’okroug de 1930[7]. Il n’en reste pas moins que toutes les décisions importantes se prennent aujourd’hui à Krasnoïarsk.

Alors quelles perspectives s’ouvrent pour les autres okrougs autonomes subsistant en Russie, notamment ceux des Nenets, des Nenets du Iamal, et aussi des Khantys et des Mansis? Pour l’instant, ils ne semblent pas menacés. En effet, malgré des bisbilles avec l’oblast de Tioumen dans laquelle ces deux derniers se trouvent insérés, ils sont suffisamment riches, grâce à l’exploitation du pétrole, pour résister. Les bisbilles tiennent au fait que le territoire de l’oblast de Tioumen se trouve couvert aux neuf dixièmes par les deux okrougs en question: il ne reste à Tioumen qu’une peau de chagrin, ce qui en fait une tête minuscule pour un corps disproportionné, formé de ces géants économiques. En effet, les principaux fournisseurs de gaz et de pétrole de la Russie sont parmi les collectivités locales les plus riches du pays, comme Moscou, et ont donc les moyens de défendre leur autonomie.

Il n’en reste pas moins que la tendance à réduire le nombre de sujets de la fédération est sérieuse et qu’il va falloir suivre les combats administratifs qui ne manqueront pas de se dérouler autour de ces régions. On peut se demander si les frontières administratives ont empêché délibérément un rapprochement des différents groupes de Nenets. Il semble pourtant que cette préoccupation n’ait guère joué un rôle central dans la structuration administrative du Nord: les frontières établies reflètent la perception de l’espace telle qu’elle était portée par le pouvoir central russe. Il n’en reste pas moins que secondairement, cette structure a pu avoir comme résultat que les Nenets ne se sont pas rassemblés en un front politiquement uni pour faire face à un centre de plus en plus envahissant. En même temps, l’auraient-ils souhaité? Leur perception de soi en tant que peuple l’aurait-elle envisagé? Il est permis d’en douter.

[1] H. Bauer, A. Kappeler, B. Roth, Die Nationalitäten des Russischen Reiches in der Volkszählung von 1897: Ausgewählte Daten zur sozio-ethnischen Struktur des russischen Reiches, Stuttgart, 1991.
Recensement 2002 - http://www.perepis2002.ru/index.html?id=17
[2] V. P. Evladov, Po toundram Iamala k Belomou ostrovou (Dans les toundras de Iamal jusqu'à l'île Blanche), Salekhard, 1992.
[3] Je fais ici référence au groupe connu sous le nom de Iamb-to et au groupe de Nenets dits de l’Oural.
[4] P. Vitebsky, Reindeer People. Living with Animals and Spirits in Siberia, Harper Perennial, London 2005.
[5] L. Vallikivi, Arktika nomaadid šamanismi ja kristuse vahel (Les Nomades de l’Arctique entre chamanisme et christianisme), TÜ Kirjastus, Tartu 2005.
[6] D. Anderson, Identity and Ecology in Arctic Siberia. The Number One Reindeer Brigade, Oxford University Press, 2000.
[7] Voir l'article ""La création du premier okroug national dans le nord de la Russie: l’okroug nenets"

Photo: Doudinka (© Kaur Mägi).
 
 
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