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Visite de Barentsburg et rencontre avec ses habitants
Dossier : "Portrait du Nord de la Russie européenne"

Par Fabienne COSTADAU*
Le 15/04/2010

L’archipel norvégien du Svalbard comporte une ville «russe» de 400 habitants: Barentsburg, nommée ainsi en l’honneur de l’explorateur néerlandais Barentsz. Rencontre avec ses habitants.



 
D’après le Traité signé à Paris en 1920, qui établit un régime international non-discriminatoire sur cet archipel de souveraineté norvégienne, toutes les parties signataires peuvent y posséder certaines exploitations. Ainsi, en 1930, l’Union soviétique racheta aux Hollandais leur concession de Barentsburg et aux Suédois celle de Piramiden; elle y développa deux villes minières. Durant la guerre froide, la population soviétique, dans les deux villes, s’élevait à 3.000 personnes, alors qu’à la même date, seuls 400 Norvégiens peuplaient la ville-entreprise minière de Longyearbyen[1]. Ayant hérité de ces concessions coûteuses, la Russie des années 1990 décida de les abandonner financièrement[2]. De nombreux expatriés soviétiques de Barentsburg et Piramiden sont donc rentrés chez eux ou se sont installés dans la capitale administrative du Svalbard, Longyearbyen, ou sur le continent norvégien. Aujourd’hui, la ville de Barentsburg ne compte pas plus de 400 habitants (parmi eux, une vingtaine d’enfants), dont les trois quarts sont en réalité de citoyenneté ukrainienne (les autres sont Russes et Moldaves). La ville est entièrement gérée par la compagnie minière russe Arktikugol, elle est soumise aux lois norvégiennes et abrite un consulat russe. Hormis le bar de l’hôtel et le magasin de souvenirs qui sont exclusivement destinés au touristes, il n’y a pas de commerce à Barentsburg. Tous les repas sont pris en commun à la «cantine». Pour ce qui est du logement, les expatriés venus travailler pour Arktikugol payeront un modeste loyer à leur retour au pays, lorsqu’ils toucheront leur paie. En effet, les personnes qui travaillent à Barentsburg ne perçoivent leur salaire qu’à la fin de leur contrat.

La ville de Longyearbyen, quant à elle, a su diversifier son économie depuis une vingtaine d’années et notamment s’ouvrir au tourisme et à la recherche. Elle compte désormais près de 3.000 habitants et devrait poursuivre sa croissance. Depuis Longyearbyen, on se rend à Barentsburg en motoneige, activité que les Norvégiens affectionnent tout particulièrement. En effet, il n’existe pas de route entre les deux villes. L’hiver, jusqu’à la mi-mars, la liaison se fait donc par motoneige ou hélicoptère; durant l’été - par bateau.


Vue de Barentsburg et de Gronfjorden (© Fabienne Costadau, 2010).

Rencontre avec quelques habitants de Barentsburg

Vitali (originaire de la région de Donetsk, Ukraine):
«Je vis à Barentsburg depuis août dernier; je m’occupe du magasin de souvenirs, des visites du musée et de la ville pour les touristes. Je joue également de la guitare dans le groupe de la ville. Nous nous produisons par exemple lors des célébrations organisées chaque année pour la journée de la femme, qui sont ici l’occasion d’une fête qui dure trois jours. Le tourisme marche bien, surtout l’été, de nombreux groupes viennent en bateau depuis la Norvège ou la Suède... Le salaire que je perçois ici est «normal» par rapport à la moyenne ukrainienne, ni plus haut, ni plus bas. J’ai un contrat de deux ans et il est possible de le prolonger. Je suis venu à Barentsburg parce que mon père et mon grand-père y travaillaient».


Lena (© Fabienne Costadau, 2010).

Lena (originaire de la région de Donetsk –Ukraine-; Gérante de l’unique hôtel, cuisinière et barman):
«Je suis ici depuis 20 ans mais j’ai honte de le dire et, quand on me le demande, généralement je réponds que cela fait seulement 10 ans... Je rentre définitivement chez moi en octobre 2010, et d’ailleurs il est temps! Ce n’est pas qu’il y ait grand monde qui m’attende en Ukraine, car mon mari et ma mère sont décédés, mais il y a ma sœur qui est impotente. Je ne sais pas encore ce que j’y ferai, il faudra que je trouve un travail. Mon village est très joli, très calme, c’est près de la mer d’Azov».

Viktor (originaire de Crimée, Ukraine):
«Je vis ici depuis 6 ans et je m’y plais assez. Nous sommes ici sous contrat de deux ans renouvelables. Je travaille à l’héliport. Notre hélicoptère a une capacité de 25 places. Nous allons chercher les personnes qui atterrissent à l’aéroport de Longyearbyen pour les emmener à Barentsburg, nous effectuons les déplacements vers Piramiden où vivent encore 5 ou 6 personnes. Les vols servent également à transporter le consul ou le Directeur d’Arktikugol quand il vient. Tous les ans, je passes deux mois en Ukraine, en septembre et octobre».


Panneau souvenir de la période soviétique (© Fabienne Costadau, 2010).

«…Alors où que tu erres désormais, à l’approche de chaque printemps, tu rêveras des routes polaires et tes songes seront de neige.»

Rencontres à l’Université internationale de Longyearbyen (UNIS)

Quand l’UNIS a-t-elle été créée?
Gunnar Sand (directeur de l’UNIS): «A la fin des années 1980, il y a eu un débat sur le futur de la présence norvégienne dans le Svalbard, car la compagnie minière Store Norske Spitsbergen Kulkompani (SNSK) enregistrait des pertes colossales depuis des décennies[3]. Conformément au Traité de 1920 et à la juridiction norvégienne, une présence norvégienne sur l’archipel était nécessaire. Si SNSK avait cessé ses activités à ce moment-là, il ne serait plus resté à Longyearbyen que le gouverneur, tandis qu’il y avait encore plus de 3.000 Russes à Barentsburg et Piramiden. La décision fut alors prise de développer de nouvelles activités sur l’archipel, en encourageant le tourisme et en créant un collège arctique («Arctic College»), qui permettrait de développer l’éducation supérieure et la recherche dans le domaine scientifique. Peu à peu, le collège s’est mué en université et, en 2001, nous avons accueilli notre premier doctorant. Nous en comptons 25 désormais. Nous sommes l’institution la plus avancée dans la recherche arctique en Norvège. Dans la droite ligne de l’esprit du Traité de Paris, l’Université est internationale, sous gestion norvégienne. La moitié de nos étudiants et de notre personnel provient de 26 pays différents, la langue de travail étant l’anglais. Il faut savoir que 20% de la population de la ville travaille en liaison avec l’Université, alors que la mine n’emploie plus que 300 personnes. Nous sommes hautement spécialisés dans les disciplines arctiques: biologie, géologie, géophysique et technologie.
La durée moyenne de séjour dans l’archipel est de 4 ans. A l’UNIS, nous avions jusqu’à l’année dernière des contrats de 3 ans renouvelables mais, aujourd’hui, tout le monde a un statut de permanent. Grâce à la qualité de nos conditions de vie, les gens choisissent peu à peu de rester plus longtemps sur l’archipel. Vivre à Longyearbyen est très particulier et, si les touristes trouvent la ville fascinante, ils ne voudraient pas s’y installer! Il se trouve pourtant un certain nombre de personnes, dont je fais partie, qui aiment réellement la vie ici».

Existe-t-il une coopération culturelle entre les villes de Longyearbyen et de Barentsburg?
Natalya Marchenko (Russe venue de Moscou, responsable de projet et chargée de la coopération universitaire avec la Russie): «Oui, il y a eu par exemple le festival itinérant des films du Nord 2008, organisé par la compagnie Arktikugol pour la deuxième fois à Barentsburg, consacré aux «petits peuples du Nord» de la Russie, et auquel ont été invités les Norvégiens. Nous avons décidé d’organiser un festival similaire à Longyearbyen, dont la première édition se tiendra en juillet 2010. Entre les deux villes, une compétition sportive est également organisée deux fois par an, alternativement dans l’une ou l’autre localité. La nouvelle interprète du gouverneur de Longyearbyen est Russe, elle vient d’Arkhangelsk, ce qui fait très plaisir aux Russes, car outre le fait qu’elle parle parfaitement leur langue, elle est très active pour ce qui concerne la coopération entre nos deux villes».

[1] Les trois villes sont situées sur le Spitzberg, plus grande île de l’archipel du Svalbard.
[2] Piramiden ne compte plus aujourd’hui que 5 ou 6 habitants.
[3] Cette entreprise a été créée en 1916, après le rachat par la Norvège de la compagnie américaine Arctic Coal Company (ACC). Elle compte aujourd’hui 360 employés et gère principalement deux mines, dont la plus grande, Sveagruva, est située à 60 km au sud de Longyearbyen.

*Etudiante à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence et à l’Institut français de géopolitique (IFG)

Vignette: © Fabienne Costadau 2010.
 
 
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