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La Carélie ou l’avenir incertain d’un passé fatal
Dossier : "Portrait du Nord de la Russie européenne"

Par Wim VAN MEURS*
Le 15/04/2010

Le droit russe du travail distingue, pour les régions du Grand Nord, celles dont le cadre de vie est «extrêmement défavorable » et les autres, où il est «absolument défavorable». Sur le plan climatique, la Carélie appartient aux contrées relativement supportables.



 
Ce paysage historique s’étend de la mer Blanche et de la presqu’île de Kola, au nord, jusqu’au golfe de Finlande, au sud. Les vastes forêts et les nombreux lacs qui parsèment la région appartiennent pour partie à la Finlande et pour partie à la République de Carélie, sujet de la Fédération de Russie. La nation titulaire des Caréliens fait partie du groupe linguistique finno-ougrien.

Le plus souvent, on associe le nom de Carélie, non pas aux idylliques pinèdes enneigées ou à la pêche pratiquée sur la glace du poissonneux lac Ladoga, mais plutôt à la politique de nationalités menée par l’URSS depuis le règne de Staline, en particulier à l’égard des peuples dont l’Etat national propre se trouvait en dehors des frontières de l’URSS (l’Etat finlandais pour les Caréliens, comme l’Etat roumain pour les Moldaves). Au 20e siècle, l’histoire nationale des Caréliens a ainsi été marquée, d’une manière décisive, par la guerre d’hiver menée par la Finlande contre le grand voisin à l’Est en 1939-1940.

Mais la Carélie est aussi un exemple de la stratégie utopique également imputable à Staline et qui a consisté à moderniser à marche forcée des régions souvent lointaines et moins développées de l’Empire. Dans les années 1930, la découverte de ressources naturelles abondantes a suscité l’attention de Moscou à l’égard de la Sibérie mais aussi de la Carélie. La région se révélait en effet disposer de ressources quasi-intarissables en bois mais également en minerais de fer, titane, vanadium, molybdène, shungite, granite, marbre et diamants… qui se sont révélées d’une importance majeure pour le commerce extérieur et pour l’industrie militaire.

Identité nationale, un lourd héritage ou une ressource?

A l’heure actuelle, les Caréliens ethniques sont une minorité dans leur république. 700.000 habitants seulement peuplent une région de 180.000 km² (un quart de la France), dont plus d’un tiers vit dans la capitale de Petrozavodsk. En 2002, à l’occasion du dernier référendum russe, 9,2% de la population s’est désignée comme «parlant le carélien» (86% comme des Slaves de l’Est). Du côté finlandais de la frontière, les Caréliens sont majoritairement des luthériens, alors que du côté russe, ils sont orthodoxes pour des raisons historiques. Au sein du groupe finno-ougrien (qui comporte trois langues d’Etat, à savoir le hongrois, l’estonien et le finnois), la «langue carélienne» comprend quelques ensembles dialectaux sans langue écrite ou tradition littéraire, qui se situent dans une très relative continuité linguistique des Sames, qui vivent en Scandinavie septentrionale, et d’autres petits peuples comme les Khantys et Enets, en Sibérie.

A l’instar de l’Allemagne, où les frères Grimm ont collecté la culture populaire en tant qu’héritage national, comme plus tard les Lettons ont honoré leurs dainas, l’ethnologue finlandais Elias Lönnrot a écrit l’épopée nationale Kalevala, lequel devint le fondement de la littérature nationale, voire de la conscience nationale finlandaise, mais qui provient, très majoritairement, de la tradition carélienne orale.

Le lien émotionnel entre Finlandais et Caréliens pousse certains vers un irrédentisme plus qu’irréaliste compte tenu de la prépondérance géostratégique russe ainsi que de la donne démographique. Après la longue domination suédoise, la Finlande et la Carélie tout entière ont appartenu à l’Empire russe au 19e siècle; en revanche, la Carélie orientale n’a jamais été intégrée à la grande principauté autonome de la Finlande. A l’époque de la guerre civile et de l’intervention militaire qui a suivi la Révolution russe, la Finlande indépendante s’est efforcée de «libérer» la Carélie. Mais, selon les témoins de l’époque, l’enthousiasme et l’engagement des Caréliens pour se défaire de l’emprise russe furent bien moindres. Le contraire aurait été étonnant, si l’on prend en compte l’état actuel des recherches sur les processus de construction nationale comme corollaires de la modernisation, portés par les classes moyennes (et non pas comme un réveil national, ex abrupto et romantique).

Paradoxalement, ce sont les bolchéviques qui ont transformé la construction nationale en dur travail de conviction. En 1923, la «commune carélienne des ouvriers» formée à l’époque de la Révolution et de la guerre civile est devenue une république autonome au sein de la Fédération russe. Comme dans d’autres régions périphériques sous-développées, la stratégie moscovite postule que la réussite de la modernisation économique ainsi que la formation de l’homo sovieticus présupposent l’alphabétisation et une éducation de base dans la langue nationale propre; à cette fin, les linguistes soviétiques ont dû tout d’abord inventer la langue carélienne standard. Puis, au milieu des années 1930, cette politique de promotion en faveur des langues et élites nationales a été brutalement inversée, et des milliers de Caréliens ont été emprisonnés dans des camps de travail sibériens. De 1938 à l’époque de la perestroïka, le finnois, et non pas le carélien, a été la seconde langue administrative[1] de la République. A la suite de la dissolution de l’URSS, les timides tentatives de redonner à la langue carélienne un statut officiel ont échoué.

Comme ailleurs en URSS, l’aspiration à acquérir plus de droits nationaux et la résistance contre la russification et le centralisme sont nées chez les citadins autochtones formés au sein même du système soviétique –en ce qui concerne les Caréliens, il s’agissait des habitants de la seule ville de la région, à savoir la capitale Petrozavodsk (250.000 habitants), aucune autre agglomération de la région ne dépassant les 30.000 habitants. Alors que d’autres minorités vivaient à proximité de centres économiques occidentaux, Helsinki, la plus proche grande ville occidentale, se trouvait à presque 1.000 km des Caréliens de l’URSS. Ont ainsi manqué des points d’attraction concrets et des possibilités de comparaison au-delà du système soviétique. Cette absence a permis à la modernisation forcée de créer, pendant quelques décennies, l’illusion d’un progrès économique et social continu.


Petrozavodsk (© Eric Le Bourhis (2008).

Une économie et une démographie en détresse

En 2010, la nature a reconquis sa position centrale au sein de l’économie de la Carélie. Les industries du bois et du papier sont les activités les plus lucratives dans la périphérie nord-ouest de la Russie, la transformation de la pâte en papier ayant en grande partie lieu en Finlande. A la fin de la guerre froide, il se peut que les Caréliens aient observé avec une certaine envie l’essor du tourisme vert en Europe occidentale puisque celui-ci a, d’une manière inattendue, offert de nouvelles perspectives aux régions situées du côté finlandais de la frontière. On observe un mouvement similaire, évidemment, en Russie, mais il est moins marqué et rapporte moins d’argent: les nouveaux-riches russes préfèrent la côte d’Azur au lac Ladoga. En outre, la concurrence des paysages naturels est bien plus importante au sein de la Fédération de Russie qu’en Europe du nord-ouest, densément peuplée. L’infrastructure de la Carélie –du réseau routier jusqu’à la gastronomie– n’est pas toujours compatible avec les exigences des touristes modernes, qu’ils soient russes ou occidentaux.

Déjà, avant la fin de l’URSS, l’industrie et l’exploitation minière (sauf celle de minerai de fer) n’avaient plus leur place dans l’économie carélienne. Il est plus surprenant de constater que le secteur agricole se trouve également en décroissance et que la surface agricole exploitée diminue de plus en plus. Une raison majeure en est une démographie qui se contracte par effet de migrations et de vieillissement de la population, en particulier dans les villages. Dans les années 1980, les taux de natalité et de mortalité se situaient respectivement autour de 16 et 10%; à l’heure actuelle, c’est l’inverse. Lors du recensement de 2002, la Carélie comptait 716.000 habitants; ils n’étaient plus que 687.500 en 2009. Ce qui reflète une baisse annuelle de 0,5 %, soit 4.000 habitants de moins par an.

De sombres perspectives

Même les nationalistes finlandais et caréliens les plus endurcis sont en train de perdre tout espoir de «réunifier» le territoire, presque 200 ans après la mise en place de l’autonomie finlandaise par le tsar Alexandre Ier. La disparition présumée de la nation carélienne n’est pas une conséquence de la politique de russification menées durant des siècles par les tsars puis les bolchéviques, comme le prétendent les nationalistes. La nation n’est devenue une réalité politique et sociale que grâce à la politique staliniste des nationalités. Toutefois, la modernisation entreprise à l’époque soviétique a généré deux évolutions contradictoires. D’une part, est née une classe moyenne carélienne citadine, porteuse de l’identité nationale; d’autre part, ont afflué des ouvriers qui travaillaient dans l’industrie et qui parlaient le russe, supplantant ainsi la langue carélienne dans la vie quotidienne. Les épurations staliniennes des années 1930 et l’abandon de l’enseignement du carélien dans les écoles dans les années 1950 ont renforcé cette dernière tendance. Mais l’évolution démographique est devenue irréversible, non seulement en raison de l’immigration économique, mais aussi de l’émigration de nombreux Caréliens à la suite de la Seconde Guerre mondiale puis après la chute de l’URSS.

Au sein de la minorité nationale carélienne dans la République, la langue -à savoir le finnois ou le carélien- n’est parlée que par les générations les plus âgées. Les initiatives d’Helsinki visant à promouvoir la langue par le biais d’offres culturelles ou de cours de langues sont regardées avec méfiance par l’administration russe et contrecarrées par la bureaucratie. Dans un contexte de dépopulation et de malaise dans les villages, cultiver la langue et la culture se réduit, à l’heure actuelle, aux danses et costumes folkloriques. Sans réelles perspectives d’avenir.

Sur toile de fond du XXe siècle, il est difficile de regarder l’avenir de la Carélie et des Caréliens avec optimisme. La nation et l’économie se sont construites et ont évolué dans un contexte soviétique. En même temps, cet essor a commencé à ralentir en raison même du stalinisme, puis à s’inverser après la chute du système communiste . En effet, pour les communistes, la périphérie avec son cadre de vie difficile a été une possibilité de prouver la puissance créatrice de leur utopie idéologique. La nouvelle réalité des vingt dernières années désenchante: la Carélie redevient une périphérie et les Caréliens intègrent la série folkloriste des Sames et autres petits peuples du Grand Nord.

[1] Paul M. Austine, “Soviet Karelian: The Language that Failed”, in Slavic Review, vol.51, n°1 (printemps 1992), pp.13-35.

Traduit de l'allemand par: Daniela Heimerl

* Université Radboud de Nimègue (Pays-Bas), Institut d'Histoire.

Photo: © Eric Le Bourhis (2008).
 
 
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