Revue - REGARD SUR L'EST
Regard sur l'Est, revue en ligne
Dernière mise à jour le 20/08/2018 - 13:29 Paris


Asie centrale
Balkans
Caucase
Etats baltes
Peco
Russie


Tous les dossiers


Contact
Ligne éditoriale


 

 

Itinéraires baltes



 


Chevtchouk: l’opposition, la guitare rock en bandoulière


Par Sophie TOURNON
Le 01/09/2010

Parmi les groupes de rock rescapés de l’URSS, DDT fait partie des «grands». Son leader, Youri Chevtchouk, est une star qui se produit toujours sur scène, dont les albums sont remarqués par leur ton. Cependant, Y. Chevtchouk n’est pas seulement un chanteur de rock original, il se déclare concerné par les problèmes des Russes, de son pays, de l’avenir de ses enfants. En français, on dirait: un musicien-citoyen engagé. Portrait.



 
Le rock et la politique ont une longue histoire commune en Russie, dont il serait trop long de relater les principaux épisodes. Il faut tout de même savoir que faire du rock était illégal en Union soviétique, car ceux qui pratiquaient ce type de musique étaient soupçonnés d’allégeance à l’ennemi capitaliste et impérialiste. "Perçu par les uns comme une déviance idéologique et morale, le rock apparaissait alors à d’autres comme une alternative au mode de vie soviétique"[1]. Seul le Rock Club de Léningrad tolérait les groupes qui s’y produisaient sous la surveillance du KGB. Alors que d’aucuns prévoyaient la mort du rock russe enfoui sous les décombres de l’URSS, le rock post-soviétique a mué et s’est diversifié. En Russie, en mars 2005, l’éminence grise du Kremlin, Vladislav Sourkov, organisa une rencontre avec des stars du rock russe pour, selon certains, les prier de se montrer loyaux envers la politique gouvernementale via l’association Notre musique, justement créée pour les fédérer. La demande d’allégeance s’inscrirait dans une logique d’union patriotique contre les "révolutions colorées" ukrainienne et géorgienne qui embrasaient les marches de la Fédération de Russie. En échange de leur "neutralité", l’association saurait se montrer généreuse…[2]

Un engagement progressif

Dans l’ensemble, les artistes russes ouvertement "engagés" contre le pouvoir en place sont plutôt rares. A cela plusieurs raisons, dont la principale est probablement le désir de faire carrière. Pour exister, en Russie comme ailleurs, l’artiste doit compter sur les médias, particulièrement sur le premier d’entre eux, la télévision. Or, s’engager signifie politiser ses propos et entrer en confrontation, partiellement ou entièrement, avec la politique gouvernementale. La Russie étant régie par la fameuse "verticale du pouvoir", toute critique formulée à l’endroit d’une politique locale est aussitôt interprétée comme un désaveu du Kremlin. Et s’en prendre aux autorités revient à se couper les vivres: les médias sont, dans leur écrasante majorité, aux mains des proches du pouvoir.

Le militantisme de Youri Chevtchouk fut tardif, mais constant. Dès l’effondrement de l’URSS, il dénonce les guerres en Tchétchénie, reverse le montant de ses prix artistiques aux soldats et, en 2004, participe au grand concert de soutien à la Révolution orange ukrainienne, sur la grande place de Kiev. Privé de télévision, il dénonce la censure des radios qui rejettent ses chansons. En mars 2008, peu après l'élection présidentielle, il s’insère dans la "Marche des mécontents", coalition d’opposants anti-Poutine rassemblés sous le slogan "Une autre Russie!", qui dénoncent l’absence de démocratie en Russie. Le chanteur explique que son choix a été déterminé par son sens du civisme et son désir d’une démocratie respectueuse. "J’ai le plus grand respect pour la langue, et je ne supporte pas qu’on change le sens des mots, cela n’amènera rien de bon", déclare-t-il en mars 2008, dénonçant la démocratie de façade qui cache mal la "monarchie" imposée par le pouvoir en place[3].

Par la suite, les engagements se multiplient. Y. Chevtchouk se rend en Ossétie du Sud peu après le conflit d’août 2008 qui oppose la Géorgie à la Russie. Il décide alors d’organiser dès septembre des concerts de charité pour les victimes ossètes et géorgiennes du conflit, avec des musiciens et chanteurs provenant des deux côtés. Le nom du concert donne le ton: "Ne tire pas!" fait référence à l’un de ses titres phares des années 1980, qui dénonçait alors le conflit en Afghanistan.

Ses prises de position sont rapidement remarquées, le chanteur multiplie les déclarations enflammées contre "un Etat flic" lors de ses tournées. Son public adore. En décembre 2009, le groupe Helsinki de défense des droits de l’homme de Moscou lui décerne un prix pour sa défense des droits susnommés "dans le domaine des arts et de la culture"[4]. Il est chaleureusement remercié pour faire passer auprès du public les messages de prévention contre les dérives des autorités, mais surtout pour appeler les jeunes à ne pas se résigner et renoncer à "être des esclaves".

Une année 2010 très chargée

Le 7 mars 2010, lors d’un concert, Youri Chevtchouk se lance dans l’un de ses discours critiques envers le pouvoir. Sa voix douce et sa nonchalance souriante permettent de faire passer un message d’esprit rock, engagé et sans haine caricaturale. Il y parle de la corruption, de la déshumanisation des Russes transformés en mécaniques décérébrées, de la liberté de la presse qui fait défaut et de Mikhaïl Khodorkovski depuis trop longtemps emprisonné. "Le rock, c’est une porte de sortie, c’est sortir des cadres, de la vie mécanique, soumise et banale, c’est sortir de soi pour se retrouver.[…] Je voudrais vous dire que tout dépend de vous, notre pays ressemblera aux chansons que vous choisirez de chanter. Tout est entre vos mains, les gars. Je ne suis pas un politicien, mais le rock n’est pas là quand tout va bien, il existe quand ça va mal, et ça, il faut le chanter, l’exprimer"[5].

Lors d’une soirée de bienfaisance tenue le 29 mai 2010 à Saint-Pétersbourg, le Premier ministre russe Vladimir Poutine s’entretient avec diverses personnalités du show business, des acteurs et des chanteurs parmi les plus populaires. Youri Chevtchouk s’y trouve, assis en bout de table. Sans se démonter face à l’homme fort de l’Etat à qui il a consacré une chanson acerbe[6], il se permet de poser quelques questions directes. L’échange entre ces deux hommes que tout oppose débute alors par un summum de surréalisme. Interpellé par le rocker, V. Poutine ose un "Excusez-moi, vous êtes?", et l’intéressé de répondre, poliment, "Youra Chevtchouk, musicien". A se demander lequel des deux est le plus cynique!

Lors de ce déjeuner, l’humble musicien remet au chef du gouvernement des documents rassemblant de nombreuses questions sensibles sur les problèmes écologiques, économiques, politiques et sociaux du pays. Une fois évoqués les thèmes de la liberté de la presse, de l’égalité, de la société civile, des abus de pouvoir de la part des forces de l’ordre, et celui de la construction de la tour Gazprom qui, du haut de ses 400 mètres, risque de porter atteinte au paysage urbain historique de Saint-Pétersbourg, Y.Chevtchouk lui demande si les autorités comptent disperser la "Marche des mécontents" prévue le surlendemain, comme elles en ont l’habitude quand des opposants manifestent pacifiquement. Ce à quoi V. Poutine répond, stoïque, que la démocratie est respectée quand tous respectent la loi, et que les manifestations ne doivent en aucun cas se tenir près d’hôpitaux ou sur les routes menant aux datchas des citoyens partant se reposer. Ainsi, aux questions directes du rocker suivent les savantes réponses évasives du politicien rompu à cet exercice de communication à vide. A la fin de son allocution, le chanteur propose un toast pour que leurs enfants vivent dans un pays démocratique où tous seraient égaux devant la loi. L’entretien a été entièrement diffusé sur les chaînes d’Etat et sur le net, où il a suscité d’innombrables commentaires[7]. Une précédente rencontre avec des écrivains, en octobre 2009, n’avait pas fait l’objet d’une telle publicité, ce qui tendrait à prouver l’assurance du Premier ministre face aux questions qui fâchent, et le courage du chanteur citoyen.

Une victoire modeste mais symbolique

Enfin, dernière action en date de Youri Chevtchouk: le militantisme écologiste. Le chanteur, auréolé de sa rencontre avec V. Poutine, devenu un phénomène sur Internet, est un soutien appréciable pour le groupe de défenseurs de la forêt de Khimki. Cet embryon de société civile lutte contre la voie rapide qui doit percer la forêt pour relier Moscou à Saint-Pétersbourg, menaçant de déforestation les alentours de la capitale. Des écologistes, des experts et des habitants résidant à proximité du tracé se battent depuis trois ans contre ce projet soutenu par V. Poutine. La manifestation du 22 août fut épique: face à un public de deux à trois mille personnes rassemblées sur la place Pouchkine, Y. Chevtchouk, privé de sono par les forces de l’ordre, entonne ses chansons militantes avec un micro de fortune branché à un simple mégaphone, dont les fameux titres Quand il n’y aura plus de pétrole ou Nouvelle Russie. L’affaire de l’autoroute est devenue si sensible que le parti Russie Unie de V. Poutine et le maire de Moscou ont demandé au Président de réagir. Face au tollé, D. Medvedev a accordé un délai de réflexion aux experts, et a suspendu, le 26 août 2010, le projet d’autoroute. Petite victoire pour ces défenseurs de la forêt, mais grand symbole pour cette société civile méprisée mais obstinée, et un peu rock aussi.

Laissons le mot de la fin à un autre grand chanteur russe indépendant, Boris Grebentchikov, du groupe Aquarium: "Youra fait un travail important et nécessaire pour nous tous en Russie. Il est du côté des gens, et chercher à le «discréditer» revient à discréditer tout le peuple russe"[8]. Certains souhaitent même qu’il se présente à la prochaine élection présidentielle…

Notes:

[1] Céline Bayou, «Le Rock russe. Conquérir une liberté intérieure», Le Courrier des pays de l’Est, 2006, n°1058.
[2] Anna Zaytseva, « Les Musiques populaires en URSS/Russie », in Gilles Favarel-Guarrigues et Kathy Rousselet, La Russie contemporaine, Fayard, 2010.
[3] «Youri Chevtchouk: Ces élections ne m’ont pas laissé le choix», (en russe), 4 mars 2008,
http://news.bbc.co.uk/h/irussian/russia/newsid_7277000/7277471.stm
[4] «Le Groupe Helsinki de Moscou décerne ses prix», (en russe), 22 décembre 2009,
http://www.polit.ru/news/2009/12/22/mhgnagr.html
[5] «Le Discours de Chevtchouk», (en russe), 7 mars 2010,
http://www.youtube.com/watch?v=WrpoFzBbyMU&feature=player_embedded#!
[6] «Poutine parcours le pays sur son destrier d’argent/Poutine sauvera tout le monde, que Dieu soit avec lu/iIl brisera les méchants et apaisera la soif des travailleurs/Poutine parcourt le pays, alors qu’on est toujours dans la…», chanson «Pièce nocturne» tirée de l’album Seulitude (Edinotchestvo), 2002.
[7] «Poutine et Chevtchouk. Version intégrale», (en russe), 30 mai 2010,
http://www.youtube.com/watch?v=kClbyM90Tns&feature=related
[8] «La Musique nous a rapprochés», (en russe), 23 août 2010,
http://www.kasparov.ru/material.php?id=4C71FE9E1FA9E

Source vignette: http://premier.gov.ru
 
 
Le portail France-Pologne, introduction à l’univers fascinant des relations franco-polonaises
Bulgarie: les séries turques entrées dans les mœurs
Les maisons d’édition d’Europe centrale en exil:
écrire pour témoigner, publier pour transmettre
Trajectoire migratoire de l’instrumentiste bulgare dans le paysage contemporain
Des Dranikis au sang
Kirghizstan, cuisine sous la yourte. Reportage
La nuit où la RDA est sortie du placard
Die Nacht, als die DDR aus dem Schrank kam
 
Imprimer
Envoyer cet article par mail
Contacter la rédaction
Droits de reproduction et de diffusion réservés Regard sur l'Est 2018 / ISSN 2102-6017