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Kosovo: Quel avenir pour les rives de l’Ibar?


Par Sébastien GOBERT
Le 01/03/2011

La ville de Mitrovica et la région du nord du Kosovo qui l’entoure sont des éléments-clés de la longue et douloureuse dispute qui oppose Pristina à Belgrade, à la fois en termes de tensions interethniques -entre Serbes et Albanais kosovars- et de conflit de souveraineté. Les habitants de cette zone de fracture politique, culturelle et linguistique se retrouvent donc, une fois de plus, objets d’un conflit qui les dépasse.



 
Au sommet d’une des collines de Mitrovica, au pied du monument socialiste-réaliste Kukavica dédié aux mineurs de la région, la vue sur la ville est imprenable. On y suit aisément le tracé de la rivière Ibar à travers des quartiers où coexistaient autrefois de nombreuses communautés différentes. Mais à l’instar du socialisme, la Yougoslavie, l’industrie minière au Kosovo ainsi que le caractère multiethnique de l’agglomération ont disparu. Et plus qu’une rivière, l’Ibar est devenue une nouvelle frontière de facto, à la fois entre Kosovska Mitrovica et Mitrovicë, les noms serbe et albanais de la ville, mais aussi entre le plus jeune pays d’Europe et le dernier bastion du «Kosovo serbe»[1].

La fin d’un idéal yougoslave

Nommée en l’honneur de Saint Démétrios de Thessalonique, Mitrovica est l’une des villes les plus anciennes du Kosovo et, avec 80.000 habitants environ à l’heure actuelle, l’une des plus peuplées. A partir de la fin du 19e siècle et la découverte d’argent, d’or et de plomb dans les alentours, le développement de l’industrie minière et métallurgique en a fait l’un des poumons économiques de la région. Sous l’ère socialiste, le combinat Trepča fournissait 70% des revenus du secteur minier yougoslave et employait jusqu’à 23.000 personnes. Ce dynamisme et l’afflux de main-d’œuvre qui en a découlé ont accéléré le développement de Mitrovica et en ont fait une agglomération ouvrière et multiethnique où cohabitaient Serbes, Albanais, Bosniaques, Roms, Gorans et autres communautés. A son propos, on disait que c’était l’endroit du Kosovo où les Serbes parlaient le plus l’albanais. Et la renommée des équipes sportives, à composition intercommunautaire, s’étendait à toute la Yougoslavie.

La désintégration de la Fédération dans les années 1990, qui a généré l’une des apogées de sa violence au Kosovo à la fin de cette décennie, ainsi que le déclin inexorable du complexe Trepča, ont littéralement déchiqueté cette image d’Epinal. Après les traumatismes de la guerre de 1999, le tissu urbain s’est retrouvé bouleversé. Outre les destructions, notamment du pont «de l’ouest» ou encore d’édifices religieux, des centaines d’habitants, en raison de leur appartenance ethnique, ont été contraints de quitter leurs logements en urgence et de franchir l’Ibar, vers le sud ou le nord, en quête de refuge[2]. Mitrovica, en tant que municipalité, n’a pas survécu à cette guerre civile.

Depuis le conflit, la vie quotidienne à Mitrovica, au sein des différentes communautés, se déroule paisiblement, bien qu’elle se caractérise par de nombreuses contraintes. En matière de relations intercommunautaires, la Kfor, Eulex et d’autres institutions internationales s’efforcent de prévenir les violences et d’assurer une médiation entre nord et sud[3]. Malgré cela, les bords de la rivière s’embrasent périodiquement, lors d’explosions de violence entre Serbes et Albanais kosovars. La plus importante, déclenchée le 17 mars 2004 à Mitrovica et qui s’est étendue par la suite à tout le Kosovo, a provoqué une dizaine de morts et quelques centaines de blessés. Elle a engendré une nouvelle vague d’émigration précipitée qui a achevé la division de la ville le long d’une frontière ethnique. Aujourd’hui, en dehors de quelques quartiers isolés au nord, tels que les Mahala (quartiers) bosniaque et rom, l’Ibar sépare physiquement deux villes ethniquement homogènes, avec environ 65.000 Albanais installés au sud et 14.000 Serbes au nord[4].



A cause de cet état d’insécurité, mais aussi pour des raisons de forte pollution et de rentabilité, le complexe Trepča est aujourd’hui en grande partie fermé. La communauté internationale, lors de son arrivée sur les lieux en 1999-2000, a tenté d’initier une restructuration des activités, sans succès, laissant une zone sinistrée et un taux de chômage d’environ 77% en 2008[5]. Pour le think-tank European Stability Institute, Mitrovica est une ville qui «se meurt» lentement.

Les derniers drapeaux serbes du sud

Au nord, tout est mis en œuvre pour affirmer le caractère serbe de Kosovska Mitrovica et son appartenance à part entière à la Serbie voisine. Deux longues artères majeures s’étirent de la rivière vers les faubourgs nord, bordées de longues «barres» d’immeubles massifs et gris, héritage de la planification yougoslave. De nombreux drapeaux serbes surplombent des affiches électorales de candidats soutenus par Belgrade lors des récentes élections municipales. Dans la foule de petits étalages qui bordent les rues principales, tout s’achète et se vend en dinars. Alors que d’autres régions de la Serbie, telles que la Voïvodine, mélangent de plus en plus l’usage des alphabets cyrillique et latin, tout est écrit en cyrillique. Et ce, sous la protection de symboles forts, tels le Kukavica, l’église orthodoxe Saint Démétrios, achevée en 2007, la forteresse de Zvečan au loin ou encore la statue d’un consul russe dont on raconte qu’il fut assassiné par un Albanais en 1903[6].

Pour certains habitants, la préservation de l’héritage culturel serbe est une véritable mission. La chaîne de télévision locale Kiss, lancée en septembre 1999, multiplie les reportages sur les coutumes et traditions liées à la religion orthodoxe. Son propriétaire, Mijodrag Radomirovic, nostalgique de temps meilleurs, semble déterminé à vouloir fournir des programmes destinés à conserver, voire renforcer l’identité culturelle des Serbes du nord. De son côté, l’Université de Pristina, dont la partie serbe se considère comme temporairement déplacée à Kosovska Mitrovica depuis 1999, revendique environ 10.000 étudiants. Avec le soutien de l’institut néerlandais SPARK et de l’Union européenne (UE), elle accueille depuis quatre ans des universités d’été et d’hiver, ouvertes aux étudiants étrangers. A travers concerts, conférences, gastronomie ou encore excursions vers des monastères orthodoxes, celle-ci sont un moyen de promouvoir une vision serbe du Kosovo.

Le maintien d’une forte identité serbe est d’autant plus important que la situation des quartiers nord est précaire. En raison de l’absence d’activités industrielles, l’économie repose quasi-exclusivement sur la vie étudiante, les aides de Belgrade et de partenaires internationaux ainsi que les trafics en tout genre. Kosovska Mitrovica et les zones serbes du nord du Kosovo sont devenues en quelques années des zones de non-droit où ni Belgrade, ni Pristina ni la communauté internationale n’exerce d’autorité directe et incontestée. La municipalité de Mitrovicë n’a aucun contrôle sur la rive nord de la rivière, qui dispose de son propre conseil municipal, sous tutelle de Belgrade et aux marges de manœuvre limitées. Si l’Université reçoit bien des subventions de Belgrade, certains de ses programmes ne sont pas directement reconnus dans le reste de la Serbie. De même, l’enregistrement au nord du Kosovo d’un nombre considérable de voitures n’est pas valable en Serbie, ce qui les empêche d’y circuler.

En face, un autre monde s’étend

Marquant la limite sud de Kosovska Mitrovica, le pont «de l’ouest», ou «Pont Austerlitz»[7], s’élance. Deux véhicules de la Kfor ou d’Eulex se tiennent en permanence aux extrémités du passage, tandis qu’une voiture de la police kosovare stationne en son milieu. On traverse aujourd’hui sans problème en tant que piéton, mais les voitures peuvent encore être contrôlées. Il est fréquent de voir un conducteur s’arrêter brièvement aux abords du pont et retirer ses plaques minéralogiques avant de traverser. En dehors de chauffeurs de taxi, d’hommes d’affaires, d’employés internationaux et de quelques curieux, la majorité des habitants de Mitrovica ne se rend quasiment jamais sur la rive opposée, sauf nécessité. Les contacts entre communautés, qui subsistent malgré tout, sont réduits à des considérations de business ou de santé, le plus grand hôpital de la ville étant situé sur la rive nord.

De l’autre côté du pont, Mitrovicë et le Kosovo indépendant commencent. Drapeaux albanais et kosovars, affiches en albanais en alphabet latin, grande mosquée Xhamia e Zallit trônant sur une place centrale, commerce en euros, café turc et bières kosovares, etc. Chaque détail plonge le visiteur dans un univers différent. Les posters électoraux présentent des candidats issus de partis kosovars qui cherchent à siéger au Kuvendi i Kosovës (Assemblée du Kosovo)[8]. L’architecture même de la ville, majoritairement albanaise depuis longtemps, diffère quelque peu, faite de bâtiments moins élevés, de rues plus étroites et d’un large espace réservé aux piétons. Disséminés dans le centre-ville, des affiches annoncent des projets architecturaux à venir: création de parcs, réaménagement des rues principales, construction de nouveaux bâtiments ou encore restructuration des deux rives de l’Ibar.


Affiche de promotion des activités de la Kfor, force de maintien de la paix dirigée par l'Otan, Avenue Pierre 1er, partie nord de Mitrovica. © Sébastien Gobert, janvier 2011.

Un nouveau Tyrol du Sud?

Cette dernière initiative sous-entend le début de travaux côté nord, afin notamment de rénover la promenade existante. Ce qui pose la question de l’acceptation par la population serbe d’une «ingérence» kosovare, de la coexistence des communautés et de la gouvernance de la municipalité de Mitrovica en tant que telle. Dans l’état actuel des choses, et malgré les efforts de médiations internationales, la plupart des habitants n’envisagent pas de parler à «l’autre côté» dans un futur proche. Comme pour beaucoup de questions non-résolues au Kosovo, les réponses pourraient se trouver dans des négociations entre Pristina et Belgrade, pour l’instant inexistantes. La crise politique et institutionnelle, les scandales de corruption et de trafics d’organes qui paralysent l’exécutif kosovar depuis l’automne 2010 retardent sans cesse l’amorce d’un dialogue[9].

La ville de Mitrovica et ses habitants, durement éprouvés par les dernières décennies, se retrouvent ainsi au cœur d’un marchandage politique et diplomatique. Hormis des questions de retour des réfugiés, principalement serbes et roms, de relations commerciales et de lutte contre la contrebande, le statut du nord du Kosovo est un des sujets les plus pressants à résoudre entre Pristina et Belgrade. Si l’hypothèse de base semble être l’idée d’une région multiethnique et pacifiée intégrée au reste du Kosovo indépendant, d’autres pistes sont explorées. La région pourrait être administrée sur le modèle du Sud-Tyrol, province italienne à majorité germanophone qui jouit de conditions d’autonomie particulières. D’autres avancent la possibilité d’un transfert de territoires d’un pays à l’autre, entre le nord du Kosovo et le sud de la Serbie, à forte population albanophone. Loin d’être une solution viable, une scission du Kosovo sur une base ethnique, ultime râle d’agonie d’une région meurtrie, pourrait porter un coup fatal aux rives de l’Ibar.

[1] Pour les besoins de cet article, le nom «Mitrovica», préférable de par sa relative neutralité linguistique, est utilisé quand il s’agit de la municipalité dans son ensemble.
[2] Le pont «de l’ouest», l’un des trois ponts enjambant l’Ibar, a été détruit en 1999 et reconstruit par la communauté internationale en 2004. L’église orthodoxe Sveti Sava, située sur la rive sud, et la mosquée Xhamia EIbrit à l’entrée nord du pont de l’ouest, ont aussi été démolies.
[3] La Kosovo Force (Kfor), force de maintien de la paix dirigée par l’Otan, est déployée sur place depuis juin 1999. Elle compte actuellement environ 5.000 soldats. Il faut noter que la Task Force multinationale nord, en charge de la région de Mitrovica, est sous commandement français. La European Union Rule of Law Mission (Eulex) est la plus grande opération civile menée par l’UE en dehors de ses frontières. Elle a été initiée en février 2008 et mobilise environ 2.000 personnes.
[4] Estimation de l’European Stability Institute en 2004. Pas d’estimation sérieuse plus récente. Le prochain recensement «national» débutera le 1er avril 2011.
[5] Estimation de l’OSCE.
[6] La forteresse de Zvečan, dont les premières mentions remontent au 11e siècle, est un haut- lieu de la conquête serbe du Kosovo et de la résistance à l’expansion turque. La statue du consul russe Grigori Stepanovitch Shcherbina (1868-1903) se tient au centre d’un des principaux carrefours de la ville. Elle a été inaugurée en 2007.
[7] Le nom informel d’Austerlitz a été donné par les militaires français en poste à Mitrovica.
[8] Après les élections nationales du 12 décembre 2010, Mitrovica a été l’une des six municipalités du Kosovo où la commission électorale a ordonné un second scrutin pour cause de fraudes massives. Celui-ci s’est tenu le 23 janvier 2011.
[9] Quelques mois après la démission du président de la République Fatmir Sejdiu le 27 septembre 2010, le Premier ministre Hacim Thaci a orchestré un vote de défiance au Kuvendi contre son propre gouvernement, ouvrant la voie à des élections anticipées, tenues le 12 décembre. Il a fallu près de deux mois pour valider les résultats de ces élections, qui reconduisent H.Thaci, suspecté d’implication dans des trafics d’organes dans les années 1990/2000, à la tête d’un gouvernement de coalition. Le nouveau président de la République, Behxhet Pacolli, est, lui, un homme d’affaires kosovaro-suisse, figure centrale dans des affaires de corruption en Russie dans les années 1990.

Références
Office des Statistiques du Kosovo
Site de l’OSCE, «Mission au Kosovo»
Site de la Kfor
Site de EULEX
Site de «European Stability Initiative»
Blog «Géographie de la ville en guerre»
Participation à «Mitrovica Winter University 2011»

Photo vignette: L’église orthodoxe Saint Démétrios surplombe la ville de Mitrovica. © Sébatien Gobert, janvier 2011.
 
 
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