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Juifs boukhariotes en Asie centrale: Fin de partie
Dossier: "Le renouveau du monde juif en Europe centrale et orientale"

Par Catherine POUJOL*
Le 01/07/2011

Sur la scène désertée centrasiatique, il ne restera bientôt que les pierres tombales et la mémoire entretenues des Juifs boukhariotes. La fin d’une histoire séculaire s’est jouée dans les soubresauts de la fin de l’URSS.



 
Qui sont les Juifs de Boukhara, pour la plupart installés aujourd’hui à New-York ou en Israël: une communauté religieuse tadjikophone qui entretient le mythe de son exil dans la région après la destruction du Temple de Jérusalem. Une minorité attestée dès le Ve siècle au cœur des oasis de la Route de la Soie entre Amou-Darya et Syr-Darya. Une minorité qui joua un rôle important pendant les décennies de modernisation de l’Asie centrale dès la fin du XIXè siècle, et qui traversa la période soviétique en cherchant à préserver son identité religieuse et culturelle. Une communauté aujourd’hui en passe de disparaître complètement du paysage urbain de la région, pour renaître dans un ailleurs multiple.

Une cohabitation séculaire qui traverse l’histoire

Le judaïsme centrasiatique présente la particularité d’avoir traversé les siècles dans une cohabitation en général pacifique avec l’islam sunnite d’obédience (mazhab) hanéfite, lequel s’est montré le plus souvent tolérant, hormis quelques épisodes de conversion forcée au 19e siècle, qui ont donné naissance à la petite communauté des Tchalas (marranes d’Asie centrale) dont il reste quelques représentants aujourd’hui. Très tôt fut octroyé aux Juifs le statut de dhimmi: ils bénéficiaient ainsi, en tant que «gens du Livre», d’une protection, garantie par un contrat qui prévoyait une série de discriminations juridiques et sociales visant à ne pas les confondre avec les musulmans. Ils vivaient dans des quartiers spécifiques non loin du bazar, tels qu’on peut encore le voir aujourd’hui.

La rupture politique, économique et culturelle qui a suivi l’adoption du chi’isme en Perse comme religion d’État en 1501 a découlé a isolé les Juifs de Boukhara, Merv, Kokand, Samarcande de leur foyer originel de Meched, Ispahan, Tabriz, Herat, tout en alimentant un courant régulier d’émigration à chaque vague de persécutions subies par les Juifs de Perse. Ceux-ci venaient renforcer une communauté de quelques milliers de personnes en voie de «déjudaïsation», dont les rares élites intellectuelles et religieuses étaient plus attirées par la copie en alphabet hébraïque des œuvres de Hafez ou d’Omar Khayyam que par l’étude de la Torah.

La double renaissance: du spirituel à l’économique

La coupure historique s’est encore amplifiée lorsque ces communautés excentrées ont été l’objet d’une réactivation spirituelle à la fin du 18e siècle, à l’instigation des Juifs de Palestine ottomane, à la recherche des «Dix tribus perdues d’Israël». C’est le rabbin Yusuf Mamon Mogribi, né au Maroc et établi à Safed, qui fut chargé en 1793 d’une mission d’assistance religieuse à Boukhara, où il resta quarante ans avant de partir mourir à Jérusalem en 1823, donnant naissance à une forme spécifique de sionisme avant l'heure[1].

Les Juifs de Boukhara sont ainsi sortis de leur isolement séculaire par leur ouverture progressive au monde juif extérieur, puis par leur propulsion dans le capitalisme international à partir de la seconde moitié du 19e siècle à la faveur d’un statut préférentiel octroyé par le pouvoir colonial et maintenu jusqu’en 1888. Ainsi, ils ont été pendant plusieurs décennies un des pôles essentiels autant que méconnus d’une relation triangulaire avec le pouvoir russe et le pouvoir local dans laquelle leur importance économique a amplement dépassé la faiblesse de leur nombre, environ dix mille personnes.

Mais, compte tenu de l’influence économique croissante des entrepreneurs juifs locaux, il fallait au pouvoir russe protéger les intérêts des commerçants et industriels russes, sans mécontenter les élites musulmanes dans une région où les velléités de guerre sainte contre le pouvoir colonial s'étaient déjà plusieurs fois manifestées. Des campagnes antisémites furent lancées, relayées par la presse locale qui s'en prenait aux Juifs et aux Arméniens. L'état d'urgence ayant été décrété par les autorités militaires, c'est surtout après 1910-1911 que le gouvernement tsariste se mobilisa pour mettre aux prises les paysans turkestanais ruinés par des années de sécheresse consécutives. Cependant la mise en avant de boucs émissaires ne suffirait pas à stabiliser le pouvoir colonial vacillant.

Le choc de la Révolution: le grand choix

La chute de l’Empire tsariste et la Révolution de 1917 imposèrent à tous la nécessité d’accepter le nouveau pouvoir ou de lutter contre. Les Juifs locaux, comme les Juifs russes eurent ainsi le choix entre communisme et sionisme. De nombreux Boukhariotes choisirent la «montée» en Palestine (aliyah) pour y réaliser le rêve sioniste. D'autres intégrèrent les structures communistes de l'Evsektsiya (section juive du PCUS) et furent de loyaux acteurs de la construction du socialisme. Bien des familles juives boukhariotes demeurées au Turkestan furent ruinées. Les plus fortunées réussirent à émigrer vers l'Europe ou les États-Unis via le Caucase et la Turquie, d'autres restèrent sur place, opérant leur reconversion économique tout en cherchant à préserver leurs valeurs.

Le régime soviétique entreprit alors la sécularisation du judaïsme boukhariote par le démantèlement d'un système éducatif religieux auparavant développé et par la mise en place de kolkhozes juifs en Ouzbékistan. Cette expérience tourna court avec le retour progressif de tous les «kolkhoziens juifs» dans leur milieu urbain originel.

La Seconde Guerre mondiale provoqua l’installation dans les grandes villes d’Asie centrale de plus de 150.000 Juifs ashkénazes, notamment à Tachkent[2] et Almaty[3], qui cherchèrent ainsi à se protéger des armées hitlériennes. Plus nombreux que les Boukhariotes, ils occupaient une place significative dans la vie culturelle et professionnelle locale (médecine, éducation, recherche). À cette époque, Samarcande a vu se former une communauté hassidique, vingt ans après une première implantation, avec notamment une yeshiva clandestine, ainsi qu’une synagogue Loubavitch clandestine à Tachkent.[4]

Un fossé significatif s'établit entre les Boukhariotes et les Ashkénazes, fossé conforté par des facteurs socioprofessionnels et culturels et qui aura une grande incidence sur les trajectoires d'émigration: aux couches intellectuelles ashkénazes revient le choix plus fréquent des États-Unis ou de l'Europe, aux artisans ou petits boutiquiers boukhariotes, l'émigration à connotation religieuse et messianique vers Israël, du moins jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev. Ce fossé est, du reste, tout à fait perceptible dans les nouvelles implantations de ces deux groupes distincts, aussi bien en Israël qu’aux États-Unis, où les organisations communautaires, bien que largement connectées par les réseaux sociaux et Internet, sont repliées sur elles-mêmes, en terme d’alliances matrimoniales et d’ascension sociale.

C’est durant la Perestroïka que le nombre de départs s’accéléra, à mesure que la crainte de déstabilisations interethniques et les difficultés économiques croissantes poussaient les Juifs à l’émigration. Pourtant, aucun des pogroms qui se déclenchèrent dans la région n’eut pour cible les Juifs, qu’ils aient été ashkénazes ou boukhariotes. Les explosions de violence opposèrent les Ouzbeks aux Turcs meskhets dans la vallée de Ferghana en 1989 ou aux Kirghizes dans la ville de Osh en 1990. Bien que non ostracisés par les autorités ouzbèkes –à cette période, l’Ouzbékistan comptait encore seize synagogues dont une ashkénaze et un centre culturel juif à Tachkent ouvert en 1988–, les Juifs boukhariotes ne parvinrent pas à réprimer leur désir d’aliyah. Il faut dire qu’au niveau local, les municipalités pouvaient leur imposer des mesures urbanistiques qui leur faisaient craindre une discrimination économique et mémorielle jugée insupportable. La réduction de leur nombre ne jouait pas non plus en faveur d’un maintien des droits communautaires. L’heure était plutôt à la défiance face à des autorités se montrant de plus en plus confortées dans leurs revendications de souveraineté nationale, sans toutefois s’imaginer que l’indépendance serait proclamée quelques années plus tard.

Les Juifs de Boukhara prirent des mesures radicales pour éviter la destruction de leur lieu de mémoire ultime, le cimetière installé à l’extrémité du plus grand quartier traditionnel et dont une partie avait déjà été détruite sur ordre de la mairie plusieurs années auparavant pour y construire un bâtiment de la poste. Ils firent bétonner les tombes, sous une unique dalle afin d’empêcher la profanation des sépultures. Ils pouvaient donc partir tranquille et revenir lorsqu’ils en auraient la possibilité pour honorer la mémoire de leurs parents. Dans le même temps, les lieux de la vie juive à Boukhara allaient se réduire considérablement, les dernières grandes maisons étant rachetées par des Ouzbeks ou des Tadjiks pour être transformées en B&B pour touristes étrangers.

La fin d’une histoire séculaire se jouait donc dans les soubresauts de la fin de l’URSS.

«Fin de partie»

Depuis l’indépendance obtenue à l’automne 1991, comme durant la Perestroïka, les Juifs de Boukhara n’ont fait l’objet d’aucune menace, bien que se sentant fragilisés par la montée en puissance du nationalisme des nouveaux États. Ainsi, les Juifs boukhariotes ont totalement quitté la vallée de Ferghana (ils étaient 2970 à Ferghana et Margelan en 1979) du fait du renouveau islamique qui touche plus qu’ailleurs cette zone densément peuplée, ainsi que les villes moyennes d’Ouzbékistan où le nombre d’hommes n’était plus suffisant pour accomplir les prières.

Pourtant, les relations avec Israël sont florissantes. Les autorités ouzbèkes apprécient l’expertise israélienne en matière d’irrigation et tous les pays d’Asie centrale ont des relations diplomatiques avec l’État d’Israël. En 1991 a été ouvert à Boukhara un centre culturel israélien qui diffuse des manuels, dispose d’une bibliothèque et donne des cours d’hébreu. Ce centre a sept filiales dans les autres villes du pays et fait paraître un journal appelé Mizrah. Le principal problème des Juifs boukhariotes est lié à l’impossibilité de trouver des épouses sur place pour assurer la descendance. Ils ont depuis plusieurs années mis en place une plateforme d’annonces matrimoniales pour chercher des épouses essentiellement installées aux États-Unis, à New York, Denver, Philadelphie, et au Canada.

Partout, ils bradent leurs maisons et se préparent à rejoindre leur famille à l’autre bout du monde où ils vont tâcher de reconstruire leur environnement social et culturel et pousser leurs enfants à devenir médecins ou entrepreneurs.

Des 36.568 Boukhariotes recensés en 1989[5] (dont 28.000 en Ouzbékistan), il n’en reste plus que quelques milliers dans toute la région, dont moins de 2.000 en Ouzbékistan, quelques familles au Kirghizstan et au Kazakhstan. Ils sont moins de 350 au Tadjikistan où la seule synagogue de Douchanbé datant du 19e siècle a été démolie en 2008 pour permettre la construction du palais présidentiel[6].

À Boukhara où ils étaient encore 12.000 en 1979, ils étaient encore 4.226 en 1989 (pour 8.328 à Tachkent, 4.611 à Samarcande), environ 800 en 2002, moins de 200 en 2011; il en va de même à Samarcande. Lorsqu’on visite les quartiers juifs de ces grandes cités historiques, il n’est pas rare de croiser des familles entières prêtes à émigrer, ou revenant d’une fête de départ, les yeux rougis. Les petits bazars locaux sont également remplis d’objets que les Juifs boukhariotes tentent de vendre pour ramasser quelques subsides.

Leur renaissance aux États-Unis, en Israël et en Autriche où ils sont autant de diasporas de la diaspora, ouvre une nouvelle séquence dans leur histoire fascinante. Ils sont à présents répartis en deux groupes: environ 150.000 en Israël et autant dans le reste du monde, principalement aux États-Unis. Soutenus par des centres communautaires et religieux comme celui du Queens à New-York où ils sont 40.000 à bénéficier des largesses d’un milliardaire généreux, ils cherchent un nouveau souffle dans le Nouveau Monde, profitant de l’engouement que suscite dans les médias américains leur culture vestimentaire et musicale tissée dans les ors et les sonorités propres aux oasis de la Route de la soie. Sur la scène désertée centrasiatique de leur «fin de partie», il ne restera bientôt que les pierres tombales et la mémoire entretenues. Leur futur est désormais ailleurs.

Notes:

[1] Cf. C.Poujol, «Les relations entre l’Asie centrale et la Palestine ou les voies d’un sionisme affectif 1793 -1917» in Cahiers du Monde russe et soviétique, XXXII, (1), janvier-mars, 1991, p. 33-42.
[2] Cf. A.I.Ginzburg, Evrei v Uzbekistane [Les Juifs en Ouzbékistan], 1995, p. 113
[3] Dont 8500 sont évacués au Kazakhstan après 1941. Leur nombre s’élève à 12.000 en 2001, in Kazakhstan Country Report By National Conference of Soviet Jewry, 2000-2001.
[4] Le premier fondateur en est le rabbin Simkha Gorodetsky, Voir E.V.Abdullaev, «Les juifs achkénazes d’Ouzbékistan», in Cahiers d’Asie centrale, 2007, n°15-16, p. 307-321.
[5] En 1989, on compte 1.376.910 Ashkenazes parmi les 1.481.453 Juifs d’URSS. Entre cette date et décembre 1991, près de 400.000 d'entre eux émigrent en Israël. Cf. C.Poujol, Dictionnaire de l’Asie centrale, Paris, Ellipses, 2001.
[6] Source internet citant al-Arabya, 2008.

*INALCO, Paris.

Source photo: La grande synagogue de Boukhara, juillet 2010 (© Catherine Poujol).
 
 
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