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Russie: Alexeï Navalny, un ‘héros de notre temps’ controversé


Par André KAPSAS*
Le 01/03/2012

Une des figures de proue du mouvement de protestation né au lendemain des élections législatives du 4 décembre 2011 est Alexeï Navalny, avocat et activiste. Il est connu en Russie pour son combat contre la corruption et, dernièrement, contre les falsifications électorales. Portrait d'un pourfendeur acharné du système poutinien.



 
Si Alexeï Navalny était déjà connu d'une certaine frange de l'opinion publique avant les manifestations monstres de cet hiver, ses récentes apparitions l'ont placé sur le devant de la scène. Alliant une maîtrise des réseaux sociaux et une volonté de s'engager concrètement, il incarne le mouvement citoyen qui descend régulièrement dans les rues de Moscou depuis les élections falsifiées par le parti au pouvoir, Russie Unie. Si bien qu'il a même été un moment pressenti pour affronter Vladimir Poutine lors de l'élection présidentielle du 4 mars. Même si son nom n'est pas sur les bulletins de vote, les dernières semaines ont montré qu'il pourrait jouer un rôle grandissant au sein de l'opposition russe. A.Navalny ne fait cependant pas l'unanimité au sein du mouvement anti-Poutine.

Politicien, mais pas seulement

Né en 1976 dans la région de Moscou, A.Navalny s'engage en politique en rejoignant d’abord le parti politique d'orientation libérale Iabloko, en 2000. Il grimpe rapidement les échelons, au point d’être nommé dirigeant de la branche moscovite du parti en 2004, grâce à ses talents d'organisateur et de mobilisateur. Il anime entre autres à la télévision des débats politiques alternatifs, qui sont vite retirés des ondes. En 2007, il co-fonde un mouvement nationaliste, Narod, ce qui lui vaut l'exclusion de Iabloko pour vues nationalistes. A.Navalny, lui, estime que ce sont plutôt ses nombreuses critiques et ses appels à la démission de la direction du parti qui furent la cause de son expulsion.

C'est à partir de 2008 qu’A.Navalny commence à s'intéresser de plus près à la corruption dans les grandes compagnies d'État. Sur son blog, il met à jour des affaires de corruption à grande échelle, notamment au sein de la banque d'État VTB ainsi que dans la compagnie gérant les oléoducs russes Transneft. Ses accusations mènent même au licenciement du directeur de la VTB-leasing, Andreï Kostine, ainsi qu'au déclenchement d'une enquête sur la construction de l'oléoduc Sibérie orientale-océan Pacifique[1].

A.Navalny est lui-même actionnaire activiste, c'est-à-dire qu'il possède des actions de plusieurs de ces compagnies d'État et utilise les droits qui en découlent pour dénoncer certaines malversations et réclamer plus de transparence. En 2010, il est même invité à témoigner devant la Commission Helskinki du Congrès américain au sujet de la corruption en Russie.

RosPil, RosIama, RosVybory

En décembre 2010, A.Navalny lance le projet en ligne RosPil pour répertorier la corruption au sein de l'État. Le nom vient d'un jeu de mots liant Rossyia (Russie) et raspilit (scier), qui fait allusion aux parts du budget «sciées» pour remplir les poches de bureaucrates corrompus. Le mot se propage rapidement au sein de la population, à tel point que RosPil est élu «mot de l'année 2011» par le conseil expert du Centre pour le développement de la langue russe[2].

RosPil permet aux internautes de signaler les appels d'offres publics qui sentent la corruption. Une équipe de juristes examine alors l'appel d'offres et envoie une plainte aux autorités si elle y trouve des irrégularités, comme par exemple l'absence d'informations précises sur la nature du travail à effectuer. Ce type de dysfonctionnements empêche une véritable concurrence et augmente les chances d'arrangements illégaux entre bureaucrates et entrepreneurs.

RosPil engrange de véritables victoires, les tribunaux reconnaissant souvent ses plaintes comme fondées. Son site annonce déjà que 48 des 87 plaintes formulées ont été reconnues comme fondées. Les contrats publics qui ont ainsi été examinés par cette équipe de juristes totalisent plus de 40 milliards de roubles (plus d'un milliard d'euros)[3]. RosPil fonctionne grâce aux donations des citoyens, preuve s’il en faut qu’il est apprécié d’eux.

Ce succès a mené à la création des projets-frères RosIama (Russ-Trou) et RosVybory (Russ-élections). RosIama permet aux citoyens de se plaindre de l'état médiocre des routes: il suffit d'envoyer une photo d'un nid-de-poule en indiquant où il se situe et le site fournit à l'utilisateur une lettre-type à envoyer aux autorités locales. Si elles ne réagissent pas avant les 37 jours prévus par la loi, le site génère une plainte à envoyer à la justice.

RosVybory a été lancé peu après les élections de décembre afin de s'assurer que l'élection présidentielle se passera, elle, avec plus de transparence. Le site propose aux citoyens de devenir observateurs le jour de l'élection. Il facilite le processus en proposant de remplir automatiquement les documents nécessaires. RosVybory a annoncé que plus de 15.000 personnes s’étaient portées volontaires[4].

Personnage controversé

Alors qu'il gagne en notoriété, A.Navalny est aussi visé par des critiques venant autant des rangs de l'opposition que de ceux du pouvoir. Ces derniers, Russie Unie en tête, utilisent ses positions nationalistes pour le présenter comme un fasciste. Même dans les médias libéraux, son nationalisme est largement discuté et critiqué.

Narod (Le peuple), qu’il a con-fondé avec plusieurs figures des milieux national-bolchéviques, allie des positions de l'extrême-gauche et de l'extrême-droite et, en 2008, le mouvement s’est rapproché de groupes connus pour leurs positions racistes, comme le Mouvement contre l'immigration illégale, interdit en 2011 pour extrémisme. Depuis quelques années, A.Navalny participe aux Marches russes, lors desquelles certains néo-nazis et nationalistes n’hésitent pas à arborer des symboles extrémistes et à faire le salut hitlérien en plus de scander des slogans racistes. En 2011, il en fut même un des co-organisateurs.

Dernièrement, il a apporté son appui à la campagne «Nourrir le Caucase, ça suffit!», qui demande aux autorités de cesser d'envoyer de l'argent aux régions corrompues du sud. Soutenue par des groupes radicaux tels que le Mouvement impérialiste russe, cette campagne n’est pas exempte d’accents islamophobes. Une affiche appelant à manifester contre le financement du Caucase montre une caricature du président de la République tchétchène, Ramzan Kadyrov, armé d'une Kalachnikov et clame: «Allah donne de l'argent à la Tchétchénie – Merci Poutine!»[5].

Le thème du nationalisme d’A.Navalny est revenu en force depuis qu'il est sur le devant de la scène politique. Plusieurs figures de l'opposition libérale lui reprochent ses positions nationalistes. Parmi elles, Engelina Tareeva, qui travaillait avec lui au sein du parti Iabloko. Sur son blogue, elle affirme qu'il est même l'homme le plus dangereux de Russie. Elle voit en lui un imposteur qui veut redorer le blason du nationalisme russe en tentant de faire croire aux gens que nationalisme et démocratie peuvent aller de pair. Elle raconte certains écarts racistes de Navalny dont elle aurait été témoin[6].

Mais A.Navalny se défend d'être un extrémiste et considère son nationalisme comme civique et non ethnique. Il prétend s'opposer aux valeurs de certains individus venant d'autres régions ou pays. Il cite l'exemple de Tchétchènes qui viennent à Moscou et veulent imposer leurs idées conservatrices sur la façon dont une femme devrait s'habiller. Il explique son choix de participer à des manifestations aux côtés d'extrémistes par son désir de faire tomber les tabous entourant les thèmes de l'immigration et du multiculturalisme. De passage à Science Po Paris en février 2012, l'activiste Ilia Iachine a défendu A.Navalny en expliquant que ce dernier n'était pas plus nationaliste que le président français Nicolas Sarkozy[7].

Ennemi du pouvoir

Même si certains opposants ne l'aiment guère, A.Navalny est d'abord et avant tout l'ennemi du pouvoir. Dans le cadre des poursuites judiciaires pour détournement de fonds qu'il a intentées contre Transneft, A.Navalny a été accusé par le président de la compagnie, Nikolaï Tokarev, de travailler pour les États-Unis. N.Tokarev souligne le fait que Navalny a reçu une bourse de Yale pour y étudier et est soutenu par des associations américaines promouvant la démocratie[8].

Le blogueur influent lance en février 2011 l'expression «Le parti des escrocs et des voleurs» pour désigner la formation pro-poutinienne Russie Unie. Lorsque l'avocat Chota Gorgadze déclare vouloir le poursuivre, il répond en lançant un sondage sur son blogue au cours duquel plus de 96% des quelque 40.000 participants affirment que Russie Unie est bien le parti des escrocs et des voleurs. Depuis, cette expression retentit dans toutes les manifestations de l'opposition et colle tellement à la peau du parti que celui-ci a tenté en vain de se l'approprier en la tournant en dérision dans un clip publié en décembre[9].

Au lendemain des élections législatives du 4 décembre, Navalny est parmi les premiers à protester, ce qui lui vaut 15 jours d’emprisonnement et lui confère le respect de nombreux citoyens. À sa sortie de prison, il dit se sentir vivre dans une autre Russie... Depuis, il est de toutes les manifestations, ralliant les protestataires grâce à son charisme et à l'aura que lui confère son éloignement de la politique traditionnelle, méprisée par de nombreux citoyens. Son engagement fait qu'il est maintenant régulièrement attaqué par les forces pro-Poutine.

Le 7 janvier 2012, un journal pro-poutinien a affiché une photo truquée le représentant avec le milliardaire en exil Boris Berezovski. Peu après, A.Navalny a publié la photo originale utilisée pour ce grossier montage et des internautes se sont amusés à reproduire sa photo avec Staline ou Poutine[10]. Le 6 février, sur la première chaîne nationale, la mention-même du nom de Navalny a été censurée lors d'une entrevue au cours de laquelle le journaliste Vladimir Pozner demandait à une collègue si la chaîne les autoriserait à inviter A.Navalny. Finalement, le 14 février, la chaîne MTV a annoncé la suspension d'une émission dans laquelle l'avocat devait être présent. Autant d’éléments qui témoignent de la défiance du Kremlin envers l'opposant.

Quel futur en politique?

Si A.Navalny gagne en popularité depuis le mouvement de protestation de décembre, il n'en reste pas moins qu'une bonne partie de la population ne le connaît pas encore. Sa popularité croissante fait de lui une des cibles privilégiées du pouvoir en plus de provoquer le scepticisme d'une partie de l'opposition. De plus, ses alliances douteuses avec des extrémistes et ses positions plus qu'ambiguës sur le nationalisme lui font perdre de la crédibilité. En tant qu'activiste, il est respecté et influent, mais son avenir en tant que politicien est bien moins certain.

Selon les données du Centre analytique Levada, il est populaire auprès des manifestants protestant contre les falsifications électorales depuis décembre, mais est-ce suffisant pour sortir l'opposition libérale de l'obscurité? Celle-ci reste divisée malgré les initiatives communes et il y a peu de chances qu'un personnage aussi controversé que Navalny réussisse à unir les forces démocratiques sous sa bannière. L'élection présidentielle du 4 mars, pour laquelle le jeune leader s’est joint à d'autres opposants pour appeler la population à voter en faveur de n'importe quel candidat sauf Poutine, sera déterminante pour le mouvement protestataire. Dans l'éventualité d'un second tour ou de fraudes massives assurant une victoire majoritaire de Poutine, A.Navalny devrait rester influent au sein du mouvement d’opposition, mais qu'en sera-t-il à long terme?

Notes:
[1] «L'accord contractuel de VTB-leasing de 0,5 milliard de dollars n'est pas valide» (en russe), RIA Novosti, 18 février 2012 et «Poutine a promis de vérifier l'allégation de Navalny sur les 'sciages' chez Transneft» (en russe), Lenta.ru, 18 février 2012.
[2] «Le changement de nom, c'est une tentative de magie lexicale» (en russe), Kommersant, 20 février 2012.
[3] Site officiel de RosPil, 19 février 2012, http://rospil.info/.
[4] Site officiel de RosVybory, 19 février 2012, http://rosvybory.org.
[5] Blogue de Alexeï Navalny, 19 février 2012, http://navalny.livejournal.com/633234.html
[6] Blogue de Englina Tareeva, 19 février 2012, http://tareeva.livejournal.com/78294.html.
[7] «Vous ne pouvez pas mettre en prison cent mille personnes» (en russe), 26 février 2012, http://www.russian.rfi.fr/rossiya/20120220-vy-zhe-ne-mozhete-vse-sto-tysyach-posadit.
[8] «Pas une goutte de 'Transneft'» (en russe), Izvestia, 19 février 2012.
[9] «Vote pour le parti des filous et des voleurs!» (en russe), www.youtube.com/watch?v=FAv54E-zrC4.
[10] «Un faux depuis le 'front'» (en russe), Novaya Gazeta, 19 février 2012.

Vignette:© Nikita Batalov

*Étudiant au programme de maîtrise IMESS à la School of Slavonic and East European Studies (SSEES) à Londres.
 
 
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