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Les Gagaouzes
Dossier : "Moldavie, l'attente du bain de jouvence"


Par Florent HARO
Le 01/04/1999

Avant 1989 et l'apparition d'un mouvement sécessionniste gagaouze sur le territoire de la RSS de Moldavie, même le plus fin connaisseur de la structure politique interne de l'URSS n'avait sans doute jamais entendu parler du peuple gagaouze (ou gagauz, comme on le trouve orthographié parfois), étant donné que ce dernier ne disposa jamais de structure territoriale propre au sein de l'Union.



 
L'objectif de cet article est de faire la lumière sur ce petit peuple européen méconnu, au rôle sans doute négligeable aussi bien dans l'histoire que dans les dynamiques économiques actuelles du continent, mais digne d'intérêt, ne serait-ce qu'en tant que modèle de sagesse politique: il s'agit du seul peuple de l'espace est-européen qui ait renoncé volontairement à une indépendance qu'il avait lui-même auto-proclamé quelques années auparavant.

La genèse gagaouze

Les Gagaouzes furent identifiés pour la première fois dans l'histoire au XIIIème siècle, dans la région de Varna, en Bulgarie. Ils descendraient de l'une de ces peuplades Oghouz[1 ayant traversé, durant le Moyen Âge, les steppes du Nord de la Caspienne et de la mer Noire avant de pénétrer dans les Balkans, les (Oz)ouzes ou les Coumans[2]. D'autres ont vu en eux des descendants de peuplades anatoliennes turcophones; il paraît effectivement certain que des Turcs seldjoukides vinrent s'établir dans la région[3], mais ils se fondirent probablement dans une communauté préétablie.

Quoi qu'il en soit, la présence d'un loup sur leur emblème constitue la preuve que les Gagaouzes s'identifient au groupe turc (sans pour autant se sentir proches des autres Turcophones).Ces envahisseurs Oghouz furent fixés dans l'actuelle Dobroudja[4] par le restaurateur de l'Empire byzantin, Michel VIII Paléologue, qui conféra à un de leurs chefs cette région à titre de fief, afin de mieux les contrôler. Cet homme, appelé Kay-Ka'us, donna son nom à son État, fondé en 1296[5]. Après sa mort, on parla d'Etat des Kay-Ka'us (ceux de la tribu de Kay-Ka'us) puis, par glissement sémantique, des Gagauz[6].Ceux-ci se convertirent à la religion grecque orthodoxe et la majorité d'entre eux restèrent fidèles au patriarche de Constantinople après l'invasion ottomane conduite par Bayasid Ier en 1398, invasion qui mit fin à la seule entité politique durable qu'ils aient connu dans toute leur histoire. Leurs descendants décidèrent d'émigrer vers le Nord à partir de la seconde moitié du XVIIIème siècle, fuyant les guerres russo-turques et préférant s'approcher de la puissante Russie orthodoxe, devenue protectrice de tous les orthodoxes de l'Empire ottoman en 1774.La plupart s'installèrent dans les régions d'Izmaïl et de Bender[7] puis peuplèrent par vagues successives l'essentiel de la plaine du Boudjak, pendant toute la première moitié du XIXème siècle[8].

Le rattachement, entre 1856 et 1878, de la Bessarabie méridionale à la principauté de Moldavie (devenue en 1859 -par son union avec la Valachie- la Roumanie) et l'implantation d'Ukrainiens sur le littoral bessarabe jusqu'en 1917 poussèrent les Gagaouzes à se concentrer au centre du Boudjak[9].La majorité d'entre eux, qui vit aujourd'hui en Moldavie (soit une population de 154 000 habitants), se répartit dans une trentaine de villages des arrondissements de Komrat, Tchadir-Lunga, Kangaz, Taraklia et Vulkanechti. Néanmoins, environ 45 000 Gagaouzes vivent en dehors de la Moldavie. Au-delà du Dniestr, on en trouve dans les districts d'Odessa, Zaporodje et Rostov-sur-le-Don[10]. Au Sud du Danube, les descendants de ceux qui refusèrent l'exil peuplent, pour l'essentiel, les régions de Varna et Baltchik.Les péripéties de l'Histoire firent donc de la langue gagaouze, imprégnée de Russe et d'Ukrainien.[11], la plus occidentale des langues turques[12].

La minorité gagaouze dans la tourmente contemporaine

Pourtant, l'intégration des Gagaouzes au monde russe -au sens large- ne se limite pas à des aspects linguistiques ou religieux; elle est, semble-t-il, plus profondément ancrée dans l'histoire. A la limite, on peut se demander si les Gagaouzes ne tiennent pas plus à leur appartenance au monde russe qu'à une réelle indépendance. Effectivement, dans l'histoire contemporaine, les rares moments où ils se sont clairement manifesté, en tant que peuple, tendent à le montrer:- Lors de la révolution russe de 1917, s'ils ne s'opposèrent pas aux velléités autonomistes de la Bessarabie, essentiellement roumanophone, ils furent davantage tentés par un rattachement à l'Ukraine ou, à défaut, par la création d'une entité politique distincte de celle des roumanophones, soit gagaouze, soit bulgaro-gagaouze13]. Lorsque le soviet des soldats moldaves se prononça pour l'autonomie le 2 novembre 1917, puis quand un Conseil du pays de Bessarabie fut formé quelques jours plus tard, seuls les Ukrainiens du département de Cetatea Alba[14] et le Comité bulgaro-gagaouze de Tighina déplorèrent publiquement la création d'une seule Bessarabie autonome s'étendant de la Bucovine à la mer Noire.- En conséquence de la ratification par le parlement roumain, le 11 mars 1924, du traité de Paris (28 octobre 1920) acceptant le rattachement de la Bessarabie à la Roumanie, les Gagaouzes du Boudjak, sous la conduite d'un certain Bunar, se soulevèrent durant l'été 1924, arguant que l'Etat successeur de l'Empire russe -en l'occurrence l'URSS- n'avait pas reconnu ce rattachement[15].- A partir des années trente, l'administration roumaine tenta d'imposer aux Gagaouzes, sans grand succès, l'adoption de l'alphabet latin, en remplacement de l'alphabet grec qu'ils utilisaient jusqu'alors. Il est symptomatique de constater que, inversement, l'alphabet cyrillique russe introduit à l'époque soviétique fut très rapidement adopté dès 1957.

- Par la proclamation du parlement moldave concernant l'utilisation du roumain comme seule langue officielle de la RSS (1989), les Gagaouzes exprimèrent leur mécontentement. Il faut dire qu'ils s'exprimaient soit en russe (75% d'entre eux le parlant couramment), soit dans leur langue, mais certainement pas en moldave[16]. Sous l'impulsion de Stepan Topal, le Front Gagaouze commença à émerger.- A la suite de la publication, par le parlement de la RSS de Moldavie, de la déclaration de souveraineté (23 juin 1990), les Gagaouzes proclamèrent le 19 août leur propre RSS. Lors du référendum sur l'Union du 17 mars 1991, ils se prononcèrent massivement pour le maintien au sein de l'URSS (98,9% de oui avec une participation exceptionnelle de 98%), preuve que la fondation de leur république exprimait plus le désir de rester dans le monde russe que celui de s'émanciper au niveau national. Le soutien de leur président, Stepan Topal, au putsch de Moscou du 18 août montre bien que les Gagaouzes craignaient que la politique de M.Gorbatchev ne conduise la RSS de Moldavie à proclamer unilatéralement son indépendance.

Effectivement, un rattachement de l'ex-RSS de Moldavie à la Roumanie devenait très envisageable; la RSS de Gagaouzie n'ayant aucune existence juridique internationale, les Gagaouzes risquaient de repasser dans le giron roumain. Même dans l'hypothèse où la RSS de Moldavie devenait et restait un État distinct de la Roumanie (ce qui, d'ailleurs, s'est produit), il ne faisait aucun doute que celle-ci userait de son pouvoir légitime pour défendre son intégrité territoriale et récupérer les territoires gagaouzes. L'échec du putsch ne fit que précipiter le phénomène de dislocation de l'URSS et poussa la Moldavie à proclamer son indépendance, le 27 août 1991. De ce fait, la Gagaouzie devint indépendante le 21 décembre suivant. Exclus de la CEI, puisque ni la Moldavie ni leur république, ignorée sur le plan international, n'en faisaient partie, les Gagaouzes se trouvèrent coupés du monde russe.

Une sagesse toute gagaouze

La déconfiture de l'armée moldave en Transdniestrie permit indirectement d'éviter une répression sanglante en Gagaouzie. Face à l'épineux problème posé aux autorités moldaves par la sécession russe, l'importance de la sécession gagaouze fut minimisée et son règlement ne fut pas considéré comme une priorité. Il faut dire que les territoires (1800 km2 en Gagaouzie contre 5000 km2 en Transdniestrie) et les populations en jeu (150 000 Gagaouzes contre 760 000 russophones, représentant respectivement 3,5% contre 25% de la population de Moldavie) n'étaient pas comparables; de plus, les conséquences économiques de la sécession russe étaient bien plus graves: perte de la région la plus industrialisée de Moldavie, coupure du gazoduc et pertes des principaux débouchés maritimes (Odessa et l'Ukraine centrale).En outre, les Gagaouzes firent eux-mêmes en sorte d'éviter les dérapages[17], médiatisant peu la situation. Cela ne les empêcha pas pour autant de décliner la proposition creuse du président moldave, Mircea Snegur, consistant à créer un département national gagaouze au sein de la Moldavie.

Néanmoins, un terrain d'entente finit par être trouvé avec les autorités moldaves.La crise économique que traversait leur petit État privé d'un accès à la mer, qui plus est totalement enclavé et ignoré par la communauté internationale (tout particulièrement par l'ancien protecteur russe), finit par convaincre les autorités gagaouzes de s'entendre avec la Moldavie afin de normaliser la situation.C'est justement sur ce point que l'attitude des Gagaouzes fut empreinte d'une grande sagesse, cette normalisation se faisant au prix d'un renoncement à leur indépendance. Certes, le changement du contexte régional favorisa ce renoncement puisque, lors des législatives du 27 février 1994 -premières élections libres en Moldavie-, les partisans d'une politique de neutralité arrivèrent au pouvoir, ce qui supprimait la perspective d'un rattachement à la Roumanie; outre la neutralité, ceux-ci proposaient également une transition économique prudente fondée sur les coopératives agricoles (ce qui était important pour les Gagaouzes, majoritairement paysans et ayant particulièrement souffert des changements brutaux de l'économie) mais surtout, ils évoquaient une négociation avec les minorités.

Cette négociation, appuyée par la CSCE, aboutit, le 28 août, à la rédaction d'une constitution donnant à la langue gagaouze le statut de langue officielle, au même titre que le roumain et le russe. Une large autonomie était accordée à la formation territoriale de Gagauz Eri, donnant droit à l'autodétermination externe en cas de rattachement de la Moldavie à la Roumanie[18]. La Gagaouzie indépendante s'est donc auto-dissoute suite à l'adoption de la constitution.Depuis, on ne peut pas dire que la situation des Gagaouzes se soit nettement améliorée; ils souffrent toujours de la grave crise économique, et ce ne sont pas les Moldaves, en proie eux aussi à d'importantes difficultés, qui peuvent les aider pour l'instant. La Turquie avait promis une aide, mais celle-ci n'est guère visible.Les Gagaouzes n'ont cependant pas tout perdu: ils ont su éviter le bain de sang qui n'aurait fait qu'accentuer les difficultés et aurait générer le chaos.

A défaut de guerre, ils ont su faire entendre leur voix. Leurs institutions fonctionnent assez bien et ne rencontrent pas de réelles entraves de la part des Moldaves. Ils ont élu, le 28 mai 1995 les 35 membres de leur khalk toplouch, le parlement, qui, depuis, fonctionne régulièrement, bien qu'il ait des prérogatives limitées. Le président actuel, Petru Lucinschi (élu en novembre 1996), russophile et partisan du rapprochement avec la République du Dniestr, tient à respecter l'autonomie gagaouze: les Gagaouzes ont donc acquis une respectabilité qui ne pourra que leur être utile à l'avenir.

* Photo : Yann BRAND
[1] Turcs qui émigrèrent, à partir du berceau supposé des peuples turcs dans l'Altaï, vers l'Ouest.
[2]its aussi Polovotses/viets.
[3]Le fondateur de l'Etat gagaouze était précisément un Seldjoukide.
[4]Partagée depuis 1945 entre la Roumanie et la Bulgarie.
[5]vec pour capitale Karvuna (actuelle Kavarna).
[6] Un autre de leurs souverains, dans la seconde moitié du XIVème siècle, marqua suffisamment l'histoire de la région pour que son nom passe aussi à la postérité: Dobrotitch (le nom Dobroudja dérivant de son nom).
[7] Nom donné par les Turcs à la ville de Tighina, devenue Bendery durant la période soviétique.
[8]Le mouvement s'intensifia dès 1812, suite à l'annexion définitive de la Bessarabie par la Russie et à l'exode des Tatars du Boudjak vers le Sud.
[9]Sur l'ensemble des trois départements de Bessarabie méridionale (Kahul, Bolgrad et Izmaïl), on trouvait en 1856 une forte minorité gagaouze (près de 30% de la population), alors qu'en 1878, la plupart d'entre eux avaient quitté la zone.
[10]Par souci d'exhaustivité, on peut même préciser que quelques centaines de familles gagaouzes furent amenées, à l'époque soviétique, à s'installer au Kazakhstan, en Kirghizie et en Ouzbékistan (près de Tachkent).
[11] Mouillure de certaines consonnes, apparition de suffixes slaves tels que -ka ou -yka, emprunts lexicaux.
[12] Même si le Bulgare, le Grec et le Roumain influencèrent également le vocabulaire, quoique de façon moins marquée.
[13]Des paysans bulgares vinrent s'installer dans les régions d'Izmaïl et Bolgrad, attirés par la franchise fiscale décrétée par les autorités russes en Bessarabie, conséquence de l'annexion de cette région en 1812. Ils représentaient en 1917 (et représentent toujours) la plus importante minorité, après les Gagaouzes, dans le Boudjak. Culturellement, les Gagaouzes se sentaient plus proches des Bulgares que des Roumains.
[14]Akkerman, de son nom turc, et future Bielgorod Dniestrovskii.
[15]Jugeant que le gouvernement soviétique ne représentait pas un gouvernement russe légitime, la Roumanie ne tint évidemment aucun compte de l'opinion gagaouze et la révolte fut écrasée dans le sang.
[16] La langue moldave est plus un dialecte du roumain qu'une langue à part entière.
[17]La sécession gagaouze fit bien quelques victimes, notamment fin septembre 1991, suite à des accrochages sporadiques entre police et nationalistes, mais ce n'est rien comparé aux 700 victimes de la guerre en Transnistrie entre 1991 et 1992.
[18]Quoique le texte indique que la terre, le sous-sol, l'eau, la faune et la flore de Gagaouzie sont la propriété du peuple de Moldavie; cela suppose, en cas de rattachement à la Roumanie, que seuls les individus gagaouzes pourront rester hors de Roumanie (c'est-à-dire quitter le territoire !).
 
 
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