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Le Caucase dans les livres d’histoire russe(1)


Par Andrei KOZOVOI
Le 01/05/2000

Comment les manuels russes parlent du Caucase



Le tourbillon médiatique centré sur les événements dans le Caucase peut parfois donner l’impression troublante de retrouver de vieux réflexes français de guerre froide, à la différence que l’accusé n’est plus les Etats-Unis, mais la Russie. À entendre France-Info faire un récapitulatif historique de l’histoire de la Tchétchénie, on croirait entendre parler de la Shoah… tant le pays est présenté comme un éternel martyr. Certes, l’anachronisme est le moindre des défauts du journaliste. Mais quand on nous assène que "la déportation par Staline des Tchétchènes, nullement justifiée, au cours de la 2e Guerre mondiale, est passée sous silence dans les manuels d’histoire russes", il y a plus que de la simple méconnaissance. Il y a une volonté de condamner de façon radicale l’Etat russe, de lui prêter le dessein de transformer l’Histoire au gré de besoins politiques.

Notre dessein est donc, on l’aura compris, de voir ce que disent (ou taisent) les manuels russes d’aujourd’hui sur la Tchétchénie, s’ils contredisent ou non les assertions françaises.

En guise d’introduction, et avant de passer aux manuels proprement dits, il serait instructif de consulter le "Grand Larousse" russe, le BES, "grand dictionnaire encyclopédique": c’est la référence de tout écolier. L’article "Tchétchéno-Ingouchie" (p. 1 350) nous informe de façon courte, mais essentielle, sur quelques dates que l’on résume ici (c’est nous qui soulignons)

7e siècle: premières mentions de Tchétchènes et Ingouches; 1810: l’Ingouchie intègre la Russie volontairement;
1859: la Tchétchénie est rattachée à la Russie;
1921-1924: la Tchétchénie-Ingouchie devient une des républiques autonomes soviétiques;
1942-1943: la Tchétchénie-Ingouchie est occupée en partie par l’armée allemande;
1944: la république tchétchéno-ingouche est supprimée, la population déportée;
1957: la république est recréée;
1992 : la république tchétchéno-ingouche se scinde en deux, après délibération du Conseil des députés de la Fédération de Russie.

Ainsi donc, le Russe "moyen" dispose ici de l’information nécessaire à un cadre chronologique de base. Il n’est pas inutile de remarquer que les deux républiques autrefois unies, ont intégré différemment la Russie au 19e siècle, l’une "volontairement", l’autre, de force – c’est déjà un élément d’explication. Toutefois, ce qui nous intéresse en premier lieu est la mention de déportation, ainsi que l’affirmation de l’occupation "partielle" de la république par l’armée allemande. Cela justifierait-il les déportations (du moins aux yeux de Staline)?

Pour tenter d’éclaircir cette dissonance franco-russe, tournons-nous vers les manuels russes d’histoire du secondaire, remontons assez loin dans le temps et essayons de voir s’il existe dans le discours écrit des traces d’une quelconque idéologie.

Nous consulterons pour cela les manuels au programme de l’année 1999-2000; nos critères de sélection sont d’une part le nombre de rééditions, signe que ce sont bien les mêmes livres, mis à jour périodiquement, que l’on étudie, et d’autre part la mention "recommandé par le Ministère de l’Education", publicité nullement gratuite, à elle seule une garantie que l’opinion exprimée dans le livre ne contredit pas foncièrement celle du gouvernement (certains sujets comme le nôtre sont très sensibles…).

La Tchétchénie avant la Tchétchénie

Le manuel de 10e (l’équivalent de notre classe de 1ère) que nous citerons a été publié en 1997 (Pavlenko, N. I. (dir.), La Russie de la fin du 17e siècle au 19e siècle, Prosviechtchénie, 1997, 384 pp.). Nous l’utiliserons car il est synthétique; il couvre, comme on vient de l’indiquer, deux siècles, et représente le b.a.-ba de la connaissance historique sur la période donnée.

Avec Pierre le Grand, la politique extérieure envers la Transcaucasie est évoquée dans le contexte du conflit avec l’Empire ottoman (pp. 42-43). Il est à noter que l’une des raisons, "non des moindres", des conquêtes russes dans la région avait été "la demande réitérée des Géorgiens et des Arméniens orthodoxes d’être annexés à la Russie"; mais le tsar ne pouvait se lancer sur le front sud qu’une fois la Guerre du Nord (contre la Suède, 1700-1725) stabilisée. Quid des ethnies non-orthodoxes?

La nécessité de recourir à l’événementiel ne dispense pas les auteurs de mener un récit objectif, sans emphase, et de conclure de façon nuancée: "l’expédition dans la région caspienne n’a pas libéré les peuples de la Transcaucasie du gouvernement féodal iranien et ottoman, mais elle a contribué à accroître l’influence de la Russie en Transcaucasie et à tisser des liens économiques plus étroits avec les ethnies".

La politique extérieure de la période "d’interrègne" (1725-1762) est critiquée car le bénéfice des conquêtes et l’argent amassé sont alors dilapidés. Avec le conflit caucasien, "quatre années d’une guerre intensive, qui aura coûté à la Russie 100 000 hommes et d’énormes pertes matérielles, se sont terminées de façon discrète. […On n’obtient] toujours pas d’accès à la mer Noire" (p. 98). Problème dominant pendant de longs siècles, qui montre que la politique russe au Caucase revêtait toujours deux aspects – défensif (résister à l’Empire ottoman) et offensif (avoir un accès à l’Europe par la mer Noire).

Avec Catherine II (1762-1796), "la crainte de la puissance ottomane s’amenuisa, et à la place de tactiques défensives et prudentes sont apparus de grands projets offensifs et la certitude d’une victoire sur un adversaire autrefois effrayant" (p. 118). Le principal objectif russe est toujours l’accès à la mer Noire, voire à la Méditerranée. Il semble alors atteint. L’initiative de la guerre de 1787 contre l’Empire ottoman est néanmoins présentée comme relevant "comme toujours" de cet objectif (p. 148). On a donc une apparente contradiction entre l’affirmation de l’apparition d’un esprit offensif et en même temps une conjoncture d’encerclement (l’Angleterre et la Prusse auraient poussé l’Empire ottoman et la Suède à la guerre contre la Russie). Il faut attendre la fin du 18e siècle pour voir l’aspect offensif prendre le dessus.

La campagne de 1789-1791 contre le sultan est une victoire pour les Russes; mais encore une fois, il est bien souligné que le seul profit du conflit a concerné "la réputation de grande puissance" de la Russie; pour le reste, rien ne compensait les dépenses en hommes et en argent (p. 152). Un bilan nuancé donc,comme précédemment, qui laisse envisager la perspective d’une conclusion amère sur l’utilité des conquêtes incessantes de régions sans valeur stratégique réelle.

Les années qui suivent le règne de Catherine sont celles des "incertitudes de la politique extérieure" (p. 190). Sous le règne d’Alexandre I, 1801 est l’année où la Russie "trouve une place fixe sur la scène internationale", en trouvant un terrain d’entente avec la France et l’Angleterre. Mais le contexte saturé des guerres napoléoniennes ainsi que les troubles de l’intérieur ("décembristes") ne donnent apparemment aucune raison au manuel d’évoquer l’évolution des frontières caucasiennes.

Le Caucase apparaît donc dans cette première partie avant tout comme la frontière entre la Russie et son ennemi traditionnel, l’Empire ottoman. Sa conquête ne fait pas partie des priorités russes et c’est déjà une région où les pertes en hommes sont dramatiquement vaines: l’élève peut aisément tracer le parallèle avec le 20e siècle.

L’annexion

C’est avec Nicolas I (1825-1855) que l’on entre dans le vif du sujet: la politique étrangère de celui-ci est placée sous le signe du conflit avec l’Empire ottoman, et plus particulièrement de la guerre de Crimée. La péninsule balkanique est alors une région-clé tant du point de vue stratégique qu’économique. La Russie est intéressée par l’annexion des côtés caucasiennes: le tsar déclare la guerre (p. 225). La paix d’Adrianopolis (1829) est présentée à la fois comme origine de l’Etat grec et source de tension avec l’Angleterre et la France. Surtout, conséquence du traité victorieux, "l’annexion de la Transcaucasie forçait le gouvernement à se dépêcher d’annexer le Nord-Caucase" (pp. 226-227). La victoire aurait donc eu plus de désavantages que l’on aurait pu penser.

Au début, les "féodaux de la montagne" furent poussés à se livrer par des moyens diplomatiques. "Les "montagnards" (gortsy) acceptaient facilement les obligations politiques et les transgressaient tout aussi aisément", d’où des "expéditions (poiski) punitives" (p. 227).

L’apparition et le développement du muridisme en Tchétchénie et au Daguestan, doctrine religieuse présentée comme intolérante vis-à-vis des non-musulmans (on dirait aujourd’hui "intégriste"), et spécialement de la Russie, est cruciale selon le manuel pour comprendre le passage d'un Etat laïc (svetskie) à un gouvernement théocratique fort.

Toutefois, on peut lire que le fameux imâm Shamil’, pro-turc pendant la guerre de Crimée, ne représente pas l'unanimité de l’opinion en Tchétchénie. Après la guerre, "son destin est scellé"; en 1856, 200 000 soldats russes sont déjà présents dans le Nord-Caucase.

"Sous la pression de troupes numériquement supérieures, la Tchétchénie est sortie du conflit, poussant (obriékaia) le Daguestan montagneux de Shamil’ à la famine". Shamil’ passa la reste de sa vie comme un prisonnier "de marque" (potchietny plennik). Le fait de le souligner est d’abord une volonté de marquer "l’humanité" du régime russe dans sont traitement des prisonniers (les enfants de Shamil’ purent intégrer l'aristocratie russe), ainsi que la tolérance envers les valeurs du peuple des montagnes; enfin, c’est un appel à la comparaison avec le sort des Tchétchènes au 20e siècle.

La conclusion du manuel à ce passage essentiel est ainsi loin d’être univoque: le combat des gortsy a été "de façon certaine" un combat de libération nationale; même si, d’un autre côté, le muridisme n’a jamais été une doctrine progressiste, une voie de sortie du "labyrinthe socio-politique" (pp. 227-228). La conclusion est, on le voit, de nouveau riche en nuances – le débat reste ouvert. On peut penser par exemple aux puissances occidentales, et notamment à la France, en ce qui concerne les raisons invoquées pour justifier les conquêtes coloniales.

La Tchétchénie, une colonie?

À ce propos, justement, et pour répondre à la fameuse "prison des peuples" de Lénine, on trouve le passage suivant: "les acquisitions territoriales russes se distinguaient des colonies de type européen […] considérées comme des territoires distincts [où la] population locale était à moitié asservie. En Russie, les territoires conquis devenaient partie intégrante d’un même État […], étaient considérés comme Russes tous ceux qui avaient accepté les valeurs de la culture russe" (p. 244). Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’était pas encore inventé, on s’en serait douté: la Russie, lit-on plus loin, ne cessait pas pour autant d’être un pays "en colonisation". À chaque pays sa construction nationale, telle est l'idée sous-jacente – la Tchétchénie n’est pas une simple colonie.

À la fin du manuel, cette dernière est conquise et annexée, ou plutôt l'inverse; cela est matérialisé sur une carte du manuel, intitulée: "le développement économique de la Russie dans la 2e moitié du 19e siècle". On y trouve une indication topographique – les routes – une voie ferrée Rostov-sur-le-Don – Bakou passe par Grozny; la construction de la route date de 1861-1900, œuvre d’Alexandre II, donc. Deux symboles indiquent à Grozny la présence d’un centre industriel "métallurgique, de construction mécanique et de traitement des métaux", ainsi que de ressources pétrolifères. Bakou est seule à disposer des mêmes ressources, d’après la carte. La géopolitique régionale essentielle est déjà là, l’élève peut aisément décoder les motivations économiques (ou proto-industrielles) des conquêtes et des engagements futurs.

La Tchétchénie au 20e siècle: avant la 2e Guerre mondiale

Nous disposons pour cette période de deux manuels de la classe de 11e (équivalent de la Terminale). Tous deux sont "recommandés par le Ministère", et comportent un certain nombre de différences qu’il importe de signaler: le premier livre traite de la période 1900-1994 (Ostrovski, V. P., Utkine, A. I., Histoire de la Russie, Drofa, 1998, 496 pp., 3e édition); le second couvre les années 1917 à 1995, sans mentionner la guerre de Tchétchénie de 1994 (Dmitrenko, V. P. et alii, Histoire de la patrie (otechestva), 20e siècle, Drofa, 1998, 640 pp., 2e édition). Nous les appellerons par commodité manuel 1 et manuel 2.

Ces deux ouvrages représentent deux tendances à la fois antithétiques et complémentaires, qui s’expriment dès le titre et l’illustration de couverture. Le mot-clé du titre est Russie pour le premier manuel; sur sa couverture, on trouve un simple drapeau russe; pour le titre du second, c’est, comme on l’a vu, patrie, et en illustration le tableau de Petrov-Vodkine, "La mort du commissaire" (1928) [1].

Ces éléments portent à croire que le manuel 1 est basé sur une condamnation du régime soviétique, s’inscrivant dans l’historiographie dite libérale; le second paraît plus nuancé – cela est confirmé après analyse du contenu. Les deux ouvrages mettent par ailleurs l’accent sur l’apprentissage du patriotisme et justifient sans doute involontairement les théories de l’école révisionniste de soviétologie. Mais cela est un autre débat.

Consultons le manuel 1 (Ostrovski): la première mention, indirecte, de la Tchétchénie a lieu au moment de la collectivisation: celle-ci devait être "essayée" d’abord dans le Nord- Caucase, "pour l’automne 1930, ou le printemps 1931" (p. 209). A la suite des protestations des populations locales et de la mise en place de l’appareil de répression, "un des dirigeants du NKVD affirmait que les fleuves du Nord-Caucase emportaient à la mer des centaines de cadavres" (p. 210).

Voyons à présent le manuel 2, plus complet: "dans les régions où le niveau de vie à la campagne était important (en Sibérie, dans le Nord-Caucase, etc.), les tentatives de transformation du mode de propriété, en premier lieu de la terre, ainsi que de division de la paysannerie […] ont rencontré un refus farouche, allant jusqu’à la résistance armée – les paysans revenant du front" (p. 93).

Ailleurs, on lit: "Staline a déclaré la guerre civile aux gouvernements locaux qui défendaient le droit de disposer d’eux-mêmes (en Ukraine, au Caucase [i.e. surtout en Géorgie et en Arménie])" (p. 98). Concernant l’autonomisation, on trouve notamment le passage suivant: "en mai 1918, le gouvernement nationaliste du Nord-Caucase, né avant Octobre, a déclaré sa volonté de se séparer de la Russie soviétique. […] [Il comptait sur] le soutien des Etats capitalistes. En septembre 1919 a été créé "l’émirat indépendant du Nord-Caucase, en Tchétchénie" (pp. 100-101). On peut supposer que la mention d'un soutien "capitaliste", dans le contexte de l'intervention de l'Occident, ne devrait pas être associée dans l’esprit de l’écolier à un soutien légitime; on en conclut que l'indépendance tchétchène n'est pas défendue par le manuel.

Cette supposition est confirmée plus loin: le danger d’être entraînée dans la tourmente de l’anarchie était grand pour la Russie elle-même. De plus, lit-on, sur les frontières de ces pays indépendantistes se développaient des conflits armés, ce qui rendait nécessaire le changement de politique nationale des bolcheviks (p. 101).

D’où la création des républiques, qui s’échelonne de mars 1919 (république "autonome" de Bachkirie) à 1922 (Tchétchénie, Daguestan…). Il est néanmoins précisé que ces créations se faisaient le plus souvent à la va-vite, d’en haut (pp. 102-103). Une politique favorable à "l’autonomisation" de certaines républiques s’accompagnait de répressions envers d’autres. Les objectifs bolcheviques auraient donc été justes, mais les moyens employés "défaillants"? "L’octroi de terre aux peuples de montagne (Ingouches, Tchétchènes) au cours de la réforme agraire, dans les zones de plaines, se faisait parallèlement à la déportation dans d’autres régions de tribus cosaques entières. […] Les premiers cas de déplacement eurent lieu en 1920. Plus tard ils ont pris un caractère plus massif. Ainsi commença l’histoire des peuples réprimés" (p. 104). Un discours qui se veut neutre, condamnant l’appui étranger, la politique de Staline, mais les velléités indépendantistes aussi. L’écolier peut trouver cela quelque peu contradictoire; au moins, il y a le refus d’une pensée unique qui a duré plus de 70 ans dans les livres de classe.

Au cours de la guerre civile, le Nord-Caucase est occupé par l’armée des Volontaires créée par les généraux Kornilov, Denikine et Alekseev (p. 120). Il est dit que derrière ces armées sont nés de multiples gouvernements locaux – mais il n’est rien dit précisément de la Tchétchénie. En tout cas, des désaccords entre les Volontaires, les cosaques et les nombreux peuples du Caucase ont pesé sur la contre-attaque des "forces anti-bolcheviques du sud" (p. 124). Pourtant, les forces "sudistes" auront plus de chance que celles du front de l’est, grâce au général Denikine: malgré ces succès, la paysannerie, écœurée par la réforme agraire des bolcheviks, n’était pas pour autant attirée par le général blanc: "les peuples du Nord-Caucase, défendant leurs droits à l’indépendance, ravageaient les arrières de l’armée de Denikine" (p. 127).

Enfin, les deux manuels semblent bien se compléter, puisque, en ce qui concerne la collectivisation, le Caucase n’est évoqué dans le manuel 2 qu’en 1932-33, touché par "une tornade de famine" (p. 233). En revanche, la "Grande Terreur" est traitée plus en détail: les pays les plus touchés par la répression furent ceux où l’intelligentsia et les spécialistes étaient encore une catégorie naissante – près de 100 personnes de renom furent "réprimées" (repressirovany) en 1937-1938 au Daguestan (p.245). Sous-entendu, la Tchétchénie-Ingouchie fut également touchée.

La Tchétchénie à l’époque de l’URSS: la question de la déportation

Venons-en au drame mis sous les projecteurs le 23 février dernier, la déportation de la 2e guerre mondiale et la question de la collaboration avec l’ennemi.

Voyons en premier lieu le manuel 1: "à la fin de 1942, l’ennemi avait commencé à avancer dans la direction de la Volga et du Nord-Caucase. […] Jamais dans l’histoire, l’armée de notre gouvernement n’a reculé aussi loin à l’intérieur du territoire. […] À la fin août (1942), les troupes de choc des divisions alpines ont pu planter le drapeau de l’Allemagne nazie sur le point le plus élevé du Caucase – l’Elbrouz" (pp. 266-267). La contre-offensive russe, on le sait, a eu lieu au tournant de la guerre, avec la défaite nazie à Stalingrad. Mais avant, comment se sont comportés les Allemands vis-à-vis des territoires conquis?

"La politique hitlérienne d’utilisation d’éléments nationalistes a touché de petits groupes dans le Nord-Caucase […]. Cependant ces groupes ne représentaient nullement les peuples dans leur entier, et même des tentatives timides d’éléments nationalistes d’affirmer une quelconque espèce d’indépendance étaient coupées net par l’occupant. Toutes les accusations du régime stalinien portées contre ces peuples et les répressions ont été illégales et inhumaines" (p. 281).

La réponse à notre interrogation première est ici. Avec une nuance cependant: comment comprendre l’expression "répressions illégales (nézakonny)"? Le terme n’est-il pas quelque peu inadéquat, ne faudrait-il pas lui préférer le terme "non-fondées (neobosnovannyé)"? Qu’importe, l’affaire est entendue, même si un bémol est ajouté plus loin, quand on parle du sujet douloureux de la collaboration en général: "nous ne devons pas oublier que de tous temps les peuples de notre pays considéraient la trahison envers la patrie comme le crime le plus grand, qui ne peut ni être pardonné, ni prescrit" (p. 282).

Donc, à l’inverse de ce que prétendent les médias français, il y a bien eu d’après ce premier manuel une collaboration tchétchène lorsque l’ennemi a pu s’emparer du territoire – soulignons que l’ethnie n’est pas mentionnée en particulier: les Tchétchènes n’ont pas été les seuls à collaborer. Il reste, bien sûr, que toute généralisation est abusive.

Il est clair que le lecteur est en droit de disposer de plus d’informations: que doit-on entendre par "répressions illégales et inhumaines"? Quand précisément ont-elles eu lieu? Qui a été spécifiquement concerné? Qui sont les responsables? On ne fait qu’allusion au sujet: c’est une tendance générale pour toute la partie concernant la 2e guerre mondiale – la "Grande guerre patriotique"; l’accent est mis sur les progrès, les victoires, les dépassements; les auteurs du manuel 1 se contentent de passer, sans vraiment s’attarder, sur les aspects négatifs (Katyn, l’ordre n°227, les déportations…). L’objectif est évident: il faut donner des repères aux jeunes Russes (j’emprunte volontairement ce terme au vocabulaire de l’Education nationale française, qui poursuit les mêmes buts); et la résistance à l’envahisseur, il faut l’admettre, héroïque (parce que désespérée et dramatique), est une butte-témoin absolue pour la construction de la mémoire en Russie. Qu’importe alors la vérité historique prônant le juste équilibre, que l’on retrouve ailleurs dans le livre?

Consultons maintenant le manuel 2. On retrouve la même vaillance exacerbée dans la description des exploits de la résistance. Pour l’année 1942, quelques informations supplémentaires sur les motivations allemandes dans la conquête du Caucase sont fournies: "l’accès au pétrole caucasien était devenu la condition nécessaire pour la poursuite de la guerre par l’Allemagne, car la logistique commençait à éprouver un besoin aigu en carburant. Par ailleurs, la conquête du Caucase devait pousser la Turquie à entrer en guerre contre l’URSS" (pp. 328-329). Les raisons qu’ont les Allemands de poursuivre dans la direction du Caucase sont donc données, elles sont multiples; c’est déjà un début pour le jeune qui peut mettre en perspective la géopolitique de la conquête allemande, à plusieurs niveaux. Mais la prise du territoire "tchétchène" par les Allemands est confirmée, du moins pour la partie occidentale: "les hitlériens ont conquis une partie considérable du Nord-Caucase. Ils ont été arrêtés près de Ordjonikidze, sur les versants du principal massif caucasien, sur les côtes de la mer Noire, près de Novorossiisk" (p. 330).

Le mérite des auteurs du manuel 2 est de consacrer un sous-chapitre entier aux peuples "réprimés" (pp. 359-361): "les coups les plus durs assénés aux relations inter-ethniques en URSS n’ont pas été portés par l’ennemi, mais par la politique de répression stalinienne. Les peuples et les populations du Nord-Caucase et de Crimée qui ont le plus souffert faisaient partie de la Fédération de Russie [sic] […] À la fin 1943 – début 44, quand le cours de la guerre avait définitivement tourné en faveur de l’Union soviétique, Staline et Béria, sur la base de données falsifiées ont effectué la déportation de Kalmouks, Tchétchènes, Ingouches, des Balkartsy, Karatchaevtsy, Tatars de Crimée, et, avec ces derniers, ont été chassés des rives de la mer Noire les Grecs, les Bulgares, les Krymchaky et d’autres populations "non-russes" [les ethnies dont le nom français est incertain sont données avec leur nom russe en italiques]. Aucune nécessité militaire ne justifiait le déplacement de peuples entiers hors de leurs terres. […] Au cours de la guerre, [entre autres] 36 Tchétchènes et Ingouches se sont vu décerner le titre de Héros de l’Union soviétique. […] En février 1944, 496 460 Tchétchènes et Ingouches ont été déportés. […] En tout près d’un million de personnes ont été déplacées. […] A la suite de ces actes inhumains, des liens inter-ethniques si complexes sont apparus dans de nombreuses régions de la Fédération de Russie que leurs retombées se font sentir encore de nos jours".

Comme on le voit, les données chiffrées autant que la liste (incomplète) des peuples déportés ne manquent pas; les coupables sont désignés: non seulement Staline, mais aussi Béria – ce qui est un progrès par rapport aux condamnations visant uniquement le Secrétaire général. En même temps les auteurs tentent de justifier l’idée de Pan-Russie, du pays intégrateur et tolérant (cf. la mention anachronique de Fédération de Russie). Mais comment concilier la barbarie avec de tels idéaux? On sent qu’il est difficile de mettre une croix sur 70 années de crimes sans remettre en cause les principes tsaristes antérieurs. C’est du moins ce qui se dégage du récit.

La Tchétchénie après l’URSS

Sautons un demi-siècle et voyons les mentions concernant la "1ère guerre de Tchétchénie".
Dans le manuel 1, nous pouvons lire: "le 11 décembre 1994, à la veille du nouveau tour de négociations russo-tchétchènes [le manuel ne dit rien sur la nature de ces négociations, mais on suppose qu’elles portent sur le statut de la république au sein de la Fédération], les troupes fédérales ont pénétré en Tchétchénie dans le but de désarmer les organisations armées illégales et rétablir l’ordre de la Constitution sur le territoire tchétchène. L’action militaire n’a pas apporté les résultats escomptés. L’avancée des troupes a été ralentie, ce qui a entraîné d’immenses pertes matérielles et humaines, militaires comme civiles. Au cours de l’été 1995, le régime de Doudaïev est passé aux actes terroristes (prise d’otages) à Stavropol et au Daguestan. Le problème tchétchène a pris un aspect particulièrement aigu dans le cadre des élections au Parlement en décembre 1995 et de la préparation à l’élection présidentielle de 1996" (pp. 471-472).

L’arrêt du récit correspond au moment où le manuel a fini d’être rédigé: mais il est peu probable que le discours ait été différent si la fin des événements avait été connue. Malgré tout, un certain caractère elliptique est présent: on est en droit de se demander si le but de désarmer les organisations "illégales" (terme loin d’être évident) a été la seule motivation du gouvernement russe pour l’envoi de troupes; la question même de la légalité sous-tend la question complexe de la désintégration de l’URSS que l’on ne peut manquer de retracer ici, en se fondant sur les allégations du manuel 1.

En le lisant, l’écolier russe sait qu’en mars 1991, avait eu lieu à l’initiative de Gorbatchev un référendum portant sur le maintien d’une fédération socialiste – la question fut posée de façon à ce que personne ne puisse récuser ce principe (p. 450). Mais après août 1991, les pays qui voulaient encore conserver les cadres de l’ancien système se sont désistés et "l’URSS se trouva au bord de l’anarchie" (pp. 452-453). Sa fin officielle fut scellée par la création du SNG (Union des Etats indépendants, plus connue sous le sigle de CEI) le 8 décembre 1991 (p. 454), à moins que ce ne soit, comme l’affirme le manuel, en décembre 1993, après le "bras de fer" Eltsine-"Maison Blanche" et le début d’une nouvelle ère, la Constitution de décembre 1993 (p. 468-469).

On constate ainsi qu’avec les informations fournies par le manuel 1, le terme "illégal" peut signifier "indépendantiste" – mais comment comprendre le passage du président Doudaïev aux actes "terroristes" (terme idéologique, comme vient de s’en rendre compte M. Jospin)? Quel est le poids et la nature des organisations armées, quel danger représentaient-elles pour la Russie? Les réponses sont à chercher autant dans l’imbroglio juridique hérité de l’URSS que dans la raison d’Etat de la Russie post-communiste et l’idéologie largement partagée d’une Grande Russie. Il est fort probable que les auteurs ont préféré donner de simples informations factuelles pour ne pas avoir à s’engager sur un terrain meuble. Aucun "repère" viable ne peut alors être retiré du conflit et proposé au jeune, le gouvernement ne pouvant être en aucun cas pleinement disculpé du désastre: en Russie, tout le monde est concerné de près ou de loin par cette guerre. On reste toutefois loin des allégations partiales des médias français, qui parlent de la complicité des livres de classe.

Voyons maintenant le manuel 2: "les raisons qui ont mené à la chute de l’URSS ont ainsi consisté dans la montée des tendances séparatistes, autonomistes, au sein de la Russie. Elles portaient en elles le désir de disposer librement des fruits de son travail. Ce n’est pas par hasard qu’en république tatare on a toujours vu d’un mauvais œil le transfert du pétrole hors des frontières de la république, sans dédommagement ou presque" (p. 596). Ce raisonnement peut aisément être appliqué à la Tchétchénie par l’élève, si la question est posée en classe.

"La Russie est un pays pluriethnique, et toute tentative de réaliser le principe "une ethnie – un Etat" portait en elle une discrimination de minorités, une assimilation forcée et même des possibles épurations ethniques. Dans ces conditions, le gouvernement de la Fédération de Russie a mené une politique nationale prudente et souvent inconséquente. Les formations armées illégales de D. Doudaïev, qui ont dispersé en septembre 1991 le Grand Conseil de la région autonome de Tchétchénie-Ingouchie et qui ont proclamé de façon démonstrative le départ de la Tchétchénie de la Fédération russe, n’ont pas été désarmées. […] et c’est seulement à la fin octobre 1992, après le début du conflit entre Ossètes et Ingouches, que le Président russe n’a, pour la première fois, pas exclu la possibilité d’utiliser la méthode forte pour défendre l’unité territoriale du pays et les intérêts du gouvernement. […] Le 31 mars 1992, a été signé au Kremlin, par la majorité des membres de la Fédération, le Traité de la Fédération. Le Tatarstan et la Tchétchénie ont refusé d’y apposer leurs signatures" (pp. 597-598).

L'allusion aux événements yougoslaves ne doit échapper à personne. Ainsi, le concept de pays pluriethnique passant à une système fédératif est défendu par les auteurs des deux manuels comme le seul possible pour la survie du tout; toutefois, l'élève pourra être tenté de se mettre à la place de ceux qui ne veulent pas accepter la logique du plus fort. Comment comprendre que le président d’une république puisse lui-même entrer dans l’illégalité? Quel est le rôle et la place du Grand conseil autonome? Pour répondre à toutes ces questions, les auteurs tentent de faire passer une idée déjà rabâchée: celle qui affirme que la pax russica n’est pas forcément la plus mauvaise solution. Malgré tout, l’élève peut, à partir des informations dont il dispose, suggérer que la politique nationale russe dans le Caucase a souvent été inconséquente.

La conclusion du manuel 2 évoque le bilan en 1995; aucun mot n’est dit de la guerre en Tchétchénie: on peut simplement deviner d’après les citations faites que les explications n’auraient pas été de beaucoup différentes du manuel 1. Autrement dit, personne n’est vraiment accusé d’avoir poussé à l’engrenage. Toutefois, l’absence de mention directe de la guerre est significative.

Une récusation programmatique

On peut désormais trancher quant aux affirmations de certains médias français: elles sont non fondées. En classe de 10e, le Caucase est évoqué dans le cadre de la conquête du 19e siècle, nullement présentée comme une colonisation à l’occidentale, quand bien même le choix de refuser ou d’accepter n’a pas été offert aux autochtones. En 11e, on ne cache rien des violences du régime communiste dans le Caucase, que ce soit au cours de la re-conquête par l’Armée rouge, pendant la collectivisation ou avec la famine. L’épisode de la déportation est traité, en détail pour le second manuel et de façon équilibrée – d’après les allégations récentes en France on pourrait croire que les Tchétchènes ont été les seuls déplacés! Il reste que l’indépendantisme tchétchène n’est pas défendu.

Enfin, la guerre de 1994, évoquée par l’un des deux manuels, est inscrite dans le contexte de la dislocation de l’Union soviétique et l’apparente incohérence de la politique nationale. La population tchétchène dans sont entier n’est à aucun moment mise en accusation et les nombreuses phrases qui reprennent l'idée d'une partie non réductible à un tout sont surtout des garde-fous censés prévenir une xénophobie (attitude passive) ou un crypto-racisme (attitude active; le terme est un pis-aller en français et un non-sens en russe – on n’emploie guère le mot racisme, sinon pour parler des théories du 19e siècle). L’origine du conflit reste néanmoins présentée de manière floue.

Une certaine réserve, voire une crainte (de ne pas recevoir la publicité du Ministère de l’éducation?) retient les auteurs du 2e manuel de poursuivre leur récit – on est en droit de se poser la question de savoir pourquoi il n’a pas été mis à jour, la deuxième édition étant pourtant de 1998. Les auteurs préfèrent sans doute ne faire qu’allusion à ce point encore trop brûlant et terminer sur une note positive – en l’occurrence la Constitution de 1993.

Les manuels d’histoire du secondaire ne sont pas et ne doivent pas être des ouvrages historiques de première main, même si les découvertes récentes doivent au bout d’un certain temps être vulgarisées: on ne cherche pas à former des chercheurs, mais de bons citoyens. Cette remarque vaut pour la Russie comme pour la France, où les livres de classe d’histoire ont toujours été orientés politiquement. Il reste que cette orientation peut être détestable, comme elle peut être utile à la société démocratique. De ce point de vue, les progrès réalisés par la Russie pour "digérer" son passé ont été immenses; le chemin parcouru en 9 ans est plus qu’un rattrapage. En France, on met bien plus de temps à se débarrasser de certains fantômes; et aujourd’hui encore, une mise à jour importante s’impose.

(suite in Regard sur l'Est n°22)

[1]Le peintre, né en 1879, associait dans ses œuvres figuratives l’imagerie bolchevique et les symboles religieux – pour l’inscrire dans le passé légitime, rassurer et être rassuré? dans tous les cas, le commissaire est un martyr, voire un Christ.
 
 
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