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Entre inclusion et exclusion: L’identité moldave aux frontières de l’Europe
Dossier: "Frontières recomposées à l’Est"

Par Julien DANERO IGLESIAS et Cristina STĂNCULESCU*
Le 15/12/2012

En s’élargissant, l’Union européenne remodèle l’espace et les identités. L’effet de cette dynamique est particulièrement sensible à ses frontières extérieures, où de nouveaux rapports d’exclusion prennent forme, parfois à l’encontre des réalités historiques et culturelles et d’aspirations identitaires. Un exemple avec la ville de Cahul, située en Moldavie, à quelques kilomètres de la Roumanie.



 
Depuis les élargissements de 2004 et de 2007, le processus d’intégration européenne a provoqué des changements majeurs pour les ressortissants d’Europe centrale et orientale. Alors que la plupart des citoyens de l’Union européenne (UE) vivent dans une Europe sans frontière, certains peuvent paraître bloqués derrière un nouveau «Rideau de Fer», qui sépare les États membres qui ont plus récemment adhéré à l’UE du reste du continent. De plus, depuis que plusieurs de ces pays sont entrés ou envisagent d’entrer dans l’Espace Schengen, un processus de «rebordering»[1] peut être observé et les citoyens installés au-delà de l’Europe élargie rencontrent de nouveaux obstacles pour se rendre dans des pays qui leur étaient auparavant facilement accessibles. Cette situation est celle des citoyens de la République de Moldavie, traversant auparavant librement la frontière vers la Roumanie et qui se sont vu en effet imposer à partir de 2007 un visa pour traverser la frontière. Se penchant sur le cas des habitants de la ville de Cahul, à cinq kilomètres de la frontière moldavo-roumaine, cet article interroge l’impact de cette fermeture des frontières sur les populations concernées et permet de revenir sur le rapport de ces dernières à la Roumanie et à l’Europe, mais aussi à elles-mêmes[2].

Une ville plus russifiée que le reste du pays

La frontière entre la Roumanie et la Moldavie sépare une population qui parle une même langue et partagent une partie de la même histoire. Cahul, environ 40.000 habitants, est la troisième ville du pays et la principale ville du sud de la Moldavie. Du point de vue ethnique, la population est composée, selon le recensement de 2004, de 60% de Moldaves, 17,1% de Russes, 11% d'Ukrainiens, 6,66% de Bulgares, et 3,26% de Gagaouzes, entre autres. Si l'on compare cette répartition avec le reste de la Moldavie, les chiffres montrent que Cahul est plus «russe» que le reste du pays et notamment que Chisinau, la capitale moldave. Cette situation s’explique par l'histoire locale. En effet, Cahul partage l'histoire de la Bessarabie, région constamment tiraillée entre la Russie et la Roumanie. En fonction des époques et des dominations, la Bessarabie et ses populations ont été l'objet de diverses politiques d'assimilation et de nationalisation[3], transformant –ou au moins tentant de transformer– la population moldave en fonction des intérêts des élites centrales. Par exemple, à l'époque soviétique, une doctrine appelée «moldovénisme» a été mise en avant. Elle soutenait l’idée de l'existence d'un «peuple moldave» différent des voisins roumains. Cette doctrine linguistique et politique a permis de justifier l'inclusion de la Bessarabie dans l'URSS et a été l’un des recours principaux de la politique moldave après l'indépendance en 1991, particulièrement mise en exergue par le Parti des communistes de la République de Moldavie qui est resté au pouvoir entre 2001 et 2009[4].

Dans ce contexte, Cahul a la particularité d'avoir été plus fortement russifiée que le reste du pays, à la suite d'un processus de colonisation aux époques tsariste et soviétique. La ville appartenait à la Principauté de Moldavie qui a été démantelée à la fin du 18e siècle et est passée sous la domination tsariste russe de 1812 à 1918, exception faite de la période allant de 1856 à 1878 –après la guerre de Crimée– où elle a appartenu aux Principautés roumaines. Après la Première Guerre mondiale, Cahul, comme le reste de la Bessarabie, a été incluse dans la Grande Roumanie. Mais, après la Seconde Guerre mondiale, la Bessarabie a réintégré l'Union soviétique, la République socialiste soviétique moldave a été créée et Cahul est restée une petite ville thermale tranquille. La berge moldave de la rivière Prout, marquant la frontière entre la Roumanie et la Bessarabie, a ensuite été entourée d’un fil barbelé qui, au niveau national, n’a été retiré qu’en 2010. Mais à Cahul et dans le sud de la Moldavie, les barbelés avait déjà été supprimés en 1990 sous l’effet de la perestroïka.

Une ligne de séparation

Malgré la disparition des barbelés, la frontière semble s’être refermée depuis l’adhésion de la Roumanie à l’UE et elle apparaît comme une véritable ligne de séparation pour les habitants de la ville. Comme le raconte une étudiante à l’université, «Cela ne change rien que tu sois étudiant, paysan ou touriste, tu as toujours le même sentiment à la frontière. Ils te déshabillent, ils te contrôlent. Ils te demandent ce que tu cherches… et il y a toujours cette impression que l’on va nous renvoyer s’ils n’aiment pas tel cachet sur mon passeport ou s’il a expiré et que je n’avais pas fait attention». La frontière apparaît alors souvent comme une source de frustration, d’humiliation, d’attente et de stress, et le sentiment est d’autant plus palpable depuis 2007, comme l’explique un conseiller municipal: «Dès que l’Union européenne a accepté la Roumanie, on a commencé à fortifier la frontière. Et nous sommes entrés dans une période de dépression». La ligne paraît encore plus séparatrice quand les habitants de Cahul voient les réparations et les améliorations qui sont effectuées au poste-frontière roumain. Les évolutions roumaines sont alors vues comme le résultat de l’adhésion et montrent aux habitants de Cahul toute la distance qui peut les séparer de l’Union européenne. Certains misent alors sur une éventuelle adhésion de leur pays à l’Union et sur les avantages que cela leur offrira en termes de liberté de mouvement.

Néanmoins, la frontière peut être franchie. Les citoyens de Cahul ont en effet deux possibilités pour passer la frontière: ils peuvent soit utiliser un «permis de petit trafic», soit demander la citoyenneté roumaine. Depuis 2010, le «petit trafic» frontalier permet aux citoyens moldaves qui vivent au maximum à 50 km de la frontière avec la Roumanie de se rendre sans restriction dans une zone de 50 kilomètres de l'autre côté de la frontière. Le permis est gratuit et a une validité de deux à cinq ans. Pour les habitants de Cahul, l’obtention de ce permis est facilitée depuis que la Roumanie a ouvert en 2010 un consulat dans le centre-ville. Selon Gentiana Serbu, consul général de Roumanie à Cahul, en moyenne, 20% des demandes ne sont pas validées dans un contexte où moins de permis que prévu ont été accordés à des ressortissants moldaves. En effet, pour le consul, le principal obstacle –et avant tout dans les zones rurales– est que le passeport, document nécessaire pour effectuer la demande du permis, est payant et que de nombreux citoyens n’ont pas les moyens d’effectuer une telle dépense. Parallèlement, les Moldaves peuvent demander la citoyenneté roumaine s'ils sont en mesure de prouver que l'un de leurs ancêtres était un citoyen de la Grande Roumanie entre les deux guerres mondiales. Beaucoup de personnes interrogées nous ont dit ouvertement que demander la nationalité roumaine est pour eux un moyen leur permettant d’aller de l’avant, car cette nationalité européenne est source d’espoir, comme pour cette employée d’une trentaine d’années: «Ici, j’ai l’impression qu’on est dans un espace clos. (…) Obtenir la citoyenneté roumaine est comme un espoir, car cela te permet de trouver un boulot. Tu obtiens la citoyenneté et cela t’ouvre de nouvelles perspectives. Mais dans ce pays, ici, tu restes… je ne vois pas l’intérêt, rien ne change jamais ici. En pire, oui. En mieux, non». En partant d’une situation économique peu florissante, les raisons pour faire la demande de citoyenneté sont nombreuses: obtenir un meilleur emploi, de meilleurs soins de santé ou avoir des billets d’avion moins chers, mais aussi rendre visite à la famille et à des amis, ou voyager dans l’Union européenne.

Des «Roumains nuancés»

Une fois la frontière passée, la première grande ville roumaine, Galati, est vue comme une porte d’entrée dans l’Europe. Les habitants de Cahul racontent qu’aller à Galati est une sorte de loisir, un lieu où l’on se rend pour faire du shopping et aller au Mc Donald’s. La ville a une image très positive, qui détonne avec celle qu’ils se font de la dernière ville moldave avant la frontière, Giurgiulesti: «La situation en Moldavie est désastreuse. Il y a deux semaines, je suis allé à Galati (…) et ce qui m’a frappé, c’est que les gens sont plus calmes, la vie y est plus monotone, il n’y a pas d’agitation, il y a rien d’aussi nerveux qu’ici. Ils sont plus civilisés, et c’est beaucoup plus propre. Les gens vont se promener le week-end sur la falaise, ils vont dans des bars, calmement, ils vont au parc. Dès que tu as repassé la frontière à Giurgiulesti, tu as l’impression que tu as atterri sur un tas de déchets, sur de la poussière. Les gens sont agités, nerveux, tous fâchés…» Galati leur montre une première image de la Roumanie et de l’Europe, et les représentations sont positives, donnant parfois l’impression d’un rêve pour certains des habitants rencontrés.

Néanmoins, toutes les représentations de l’Europe ne sont pas si positives. Non seulement certains estiment que les Roumains ont dû souffrir pour arriver où ils se trouvent aujourd’hui, mais l’Europe présente en outre certains inconvénients, comme le raconte une jeune mère de Cahul: «Ce qui vient d’Europe brise l’âme des gens. L’emphase n’est plus mise sur une vie belle et spirituelle, sur la compréhension mutuelle. Beaucoup de mauvaises choses sont venues de là-bas, vers nous, vers les Moldaves. Nous avons un petit pays, qui semblait préservé. Maintenant… on ne connaît plus ses voisins; avant, c’était une Moldavie dans laquelle tout le monde se connaissait». L’Europe aurait donc amené en Moldavie certaines valeurs négatives, et il semble que la frontière qui sépare la Moldavie peut aussi être entendue comme symbolique.

Pour une partie des citoyens de Cahul, la frontière est une imposition des autorités soviétiques et elle sépare artificiellement les membres d’une même nation, aux caractéristiques semblables: «Le Prout était un mur qui nous séparait de nos frères… Des deux côtés de la frontière, on rencontre les mêmes traditions, la même langue, et nous sommes séparés en fait par une rivière qui nous appartient… Mais l’histoire est comme elle est». Pour une autre partie des citoyens de la ville –en fait, la majorité–, il apparaît que cette frontière sépare deux pays, deux États indépendants dont les citoyens sont différents, même s’ils appartiennent à la même nation. Les Roumains sont ainsi vus comme différents, et les appréciations positives côtoient les appréciations négatives. Par exemple, une comédienne de Cahul raconte que lorsque les Roumains vont au théâtre, «ils sont bruyants, ils parlent pendant le spectacle… Ils causent, ils commentent directement ce qui se passe sur la scène (…), ils boivent, ils mangent du popcorn… crunch crunch crunch». Dès lors, en comparant les caractéristiques attribuées aux Roumains et celles attribuées aux Moldaves, on perçoit l’existence d’une identité moldave particulière, une identité collective bessarabe: «La Moldavie s’est développée dans un espace différent [de la Roumanie] (…) et cela nous rend probablement différents; je ne sais pas pourquoi, mais les gens pensent que Moldave signifie quelque chose à part et que Roumain est complètement différent. Nous sommes tous Roumains, nous ne devrions pas utiliser ce nom «Moldave», peut-être, Moldave-Roumain». Ainsi, certains Moldaves se décrivent comme «des Roumains nuancés, des Roumains de Bessarabie».

De cette manière, la frontière qui sépare la Moldavie de la Roumanie et de l’Union européenne apparaît aujourd’hui comme un facteur de démarcation tant physique que symbolique. La persistance de cette séparation montre une influence considérable sur la manière dont se définissent les habitants de la ville de Cahul, partagés entre une identification avec leurs voisins roumains et une préservation de leur identité propre.

Notes:
[1] Mathias Albert et Lothar Brock, «Debordering the World of States: New Spaces in International Relations», New Political Science, 18(1), 1996, pp.69-106.
[2] En partenariat avec M.Sergiu Cornea, pro-Recteur pour l’Activité scientifique et les Relations internationales, et Mme Valentina Cornea, Chef de la section d’Administration publique, à l’Université d’État B.P.Hasdeu de Cahul, les auteurs ont réalisé à Cahul en septembre 2011 une vingtaine d’entretiens avec des acteurs de la vie politique, économique, sociale et culturelle de la ville, ainsi qu’une série de cinq focus-groupes de deux heures chacun avec des citoyens.
[3] Rogers Brubaker, Nationalism Reframed. Nationhood and the national question in the New Europe, Cambridge University Press, Cambridge, 1996.
[4] Luke March, «From Moldovanism to Europeanization? Moldova’s Communists and Nation Building», Nationalities Papers, 35(4), 2007, pp.601-626.

*Chercheurs au CEVIPOL de l’Université libre de Bruxelles.

Vignette: Entrée dans la zone de frontière avec la Roumanie aux abords de Cahul en Moldavie (Cristina Stănculescu, septembre 2011).
 
 
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