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Albinas Kentra, frère de la forêt et combattant pour la liberté
Dossier: "La forêt à l’Est"

Par Caroline PALIULIS* et Marielle VITUREAU**
Le 15/04/2013

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, un mouvement de résistance contre les Soviétiques se mit en place en Lituanie. Des dizaines de milliers de Lituaniens se cachèrent dans les forêts et tentèrent tout ce qu’ils purent pour saboter l’autorité de l’URSS. Albinas Kentra et sa famille ont lutté dans les bois. Il nous raconte cette expérience lors d’un entretien réalisé au mois de mars 2013.



 
Quatre-vingt-six ans, des cheveux blancs en bataille, Albinas Kentra reçoit[1] dans ce qui deviendra bientôt le lieu d’exposition de l’association des frères de la forêt. Un immense bâtiment dans l’une des rues principales de Vilnius[2].

Ses trois frères, Jonas, Juozas et Leonas, ses deux sœurs, Ona et Elena, et sa mère, Ona, tous se sont engagés dès 1944 dans la résistance lituanienne, les frères de la forêt.

La naissance du mouvement

Au moment de la reconquête soviétique en 1944, Albinas Kentra se souvient. «Nous avions trois choix, émigrer à l’Ouest, rester en Lituanie et nous adapter ou rester en Lituanie et combattre les occupants», assène celui qui se considère comme un combattant perpétuel.

De 1944 à 1953, des dizaines de milliers de Lituaniens ont combattu l’occupation soviétique dans les forêts, mais aussi dans les villages servant de relais aux combattants. Ayant déjà subi une première occupation soviétique entre 1940 et 1941 qui avait vu par des moyens illégaux l’annexion de la Lituanie à l’Union soviétique, les Lituaniens étaient déterminés à faire front. Ils espéraient que l’Occident viendrait à leur rescousse.

Initiateurs d’un mouvement spontané à ses origines, les «combattants pour la liberté» se sont organisés en une véritable armée avec le temps. «Les combattants portaient l’uniforme de l’armée de la République lituanienne pour ne pas être considérés comme des bandits», se souvient Albinas Kentra. Tous les combattants, hommes et femmes, prêtaient serment. Ces dernières occupaient souvent des postes d’agent de liaison. De nouveaux cadres étaient formés régulièrement, du fait de la disparition rapide dans les combats contre les autorités soviétiques des officiers et des lieutenants de l’ancienne armée lituanienne de la période d’indépendance de 1918 à 1940 qui avaient rejoint les frères de la forêt.

Survivre en forêt

Prêtres, enseignants, agriculteurs, déserteurs des armées allemande et soviétique, hommes et femmes ont rejoint les rangs des frères de la forêt. «Toute la Lituanie combattait. Les villageois lavaient nos vêtements, nous nourrissaient, nous soignaient. Les enfants portaient des messages», se rappelle le vieil homme.

Les frères de la forêt creusaient des caches souterraines en pleine forêt et non loin d’habitations et passaient de longs mois dans ces endroits insalubres et exigus.

Ils faisaient corps avec la forêt en dissimulant leur propre identité pour que leurs proches ne soient pas inquiétés et en adoptant des noms tirés du monde de la nature. «J’étais Albinas-Aušra, l’aurore, mes frères Juozas-Tauras (l’aurochs) et Leonas-Sakalas (le faucon)», explique Albinas.

Les frères de la forêt enduisaient leurs semelles de kérosène pour masquer leur odeur corporelle et ainsi éviter que les chiens du NKVD ne reniflent leurs traces.

La forêt était également nourricière. Les champignons, les baies et le gibier constituaient leur menu.

La lutte

«Nous combattions par les mots, par le papier et par les armes», explique Albinas Kentra. La presse clandestine servait à entretenir le moral de la population et souligner les limites du pouvoir soviétique, mettre en garde la population sur les desseins des communistes, et diffuser des mots d’ordre, des appels, dénoncer les traîtres à la patrie lituanienne et menacer les éventuels collaborateurs. 21 périodiques ont été publiés entre 1944 et 1952 sur l'ensemble du territoire de la Lituanie.

L'objectif des frères de la forêt était de saboter l’autorité des Soviétiques. Les partisans organisaient des expéditions punitives, troublaient les élections, détruisaient les stocks d’armes ou menaçaient les collaborateurs depuis leur planque dans la forêt. Ils poursuivaient deux buts principaux, empêcher la collectivisation de l’agriculture et les déportations. Témoins de la première opération de déportation dans les républiques baltes en 1941, ils craignaient de nouvelles vagues, qui signifiaient pour eux l'arrêt de mort pour les personnes concernées.

«Mon frère aîné qui avait la responsabilité depuis 1944 du district militaire de Kęstutis [l’une des divisions créées par les partisans pour organiser leur mouvement] est mort lors d’une attaque des Soviétiques en octobre 1951», raconte Albinas Kentra. La longévité de son frère en tant que combattant était exceptionnelle parmi les frères de la forêt. «On estimait la durée de vie d’un combattant de un à trois ans dans ces conditions», précise le vieil homme. «Nous n’avions pas peur de mourir pour la Lituanie», affirme-t-il.

Albinas Kentra a, lui, été arrêté par le ministère de l’Intérieur dans la forêt de Šilalė en Samogitie le 7 juillet 1946, alors qu’il avait obtenu de son frère, le chef, une autorisation pour sortir de jour de leur camp en forêt. Interrogé et torturé pendant de longs mois, il est condamné à une peine de dix ans de camp et déporté en Sibérie. Sa sœur Ona, également arrêtée, a passé plusieurs années «sur les rives de l’océan Arctique». Quant à sa mère, entrée dans la clandestinité en même temps que ses enfants qu’elle a incités à prendre les armes, elle est morte dans la forêt de maladie, en 1961, sans être retournée à la vie civile.

Notes:
[1] Les informations de cet article proviennent de l’entretien réalisé pour Regard sur l’Est avec Albinas Kentras et des ouvrages de Thierry Pinet La résistance armée des Lituaniens contre le pouvoir soviétique (1944-1953) publié à Vilnius en 2008 et de Longinias Baliukevičius Partizano Dzūko dienoraštis (Journal d'un partisan de Dzūkija) (23 juin1948-6 juin 1949), Vilnius: Lietuvos gyventojų genocido ir rezistencijos tyrimo centras, 2006.
[2] Ce bâtiment est situé dans la rue Totorių, au centre de Vilnius. En 1919, 100 volontaires sont partis de ce bâtiment pour lutter pour l’indépendance de la Lituanie. Aucune plaque n’est apposée, mais une croix au cimetière Rasų commémore leur action. L’association ne possède pas encore de site Internet. Elle est financée par le fonds de Juozas Kazickas, un riche Américain d’origine lituanienne. Ce lieu a vocation à devenir un centre européen pour les frères de la forêt. De nombreuses archives y sont déjà entreposées.

* Née en France, «revenue» vivre en Lituanie après l’indépendance de 1991, Caroline Paliulis a repris la librairie fondée par son grand-père, nationalisée pendant la période soviétique, puis restituée par la suite.
** Journaliste indépendante dans les États baltes

Vignette: Albinas Kentra, (Caroline Paliulis, 2013, Vilnius).
 
 
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