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«Ils se cachaient dans les forêts»: Les lycéens de Lettonie à propos des partisans nationaux
Dossier: "La forêt à l’Est"

Par Klinta LOČMELE*
Le 17/04/2013

Les derniers partisans nationaux ont quitté les forêts de Lettonie il y a environ 55 ans. Appelés familièrement «frères de la forêt», ceux-ci combattaient le régime soviétique avec l'objectif de rétablir l'indépendance de la Lettonie, perdue au moment de l'occupation soviétique du territoire en 1940.



 
Le mouvement de résistance à l'occupation soviétique (1945-1956) est un des aspects de l'histoire de la Lettonie interprétés de manière contradictoire et dont on évite de parler en famille comme dans l'espace public. Les raisons en sont multiples, du manque de connaissances sur l'histoire de cette période à la disparité des expériences familiales –comme victimes ou soutiens des partisans nationaux.

Jusqu'à la fin des années 1980, dans les manuels scolaires d'histoire de Lettonie soviétique, les partisans nationaux étaient désignés comme «soutiens des occupants allemands fascistes, bandits qui se cachaient encore dans la forêt, attaquaient les responsables des kolkhozes et assassinaient des employés de l'appareil d'État et du Parti»[1]. Le thème du banditisme est également présent dans des œuvres littéraires publiées en République socialiste soviétique de Lettonie et diffusées dans d'autres républiques, comme les romans de Vilis Lācis La tempête («Vētra») et Vers un nouveau rivage («Uz jauno krastu»), ainsi que dans des films de fiction. Après le recouvrement de l'indépendance de la Lettonie en 1991, les historiens se sont intéressés à ce sujet dont l'étude était devenue légitime. Une volonté s'est également manifestée publiquement: des efforts furent réalisés en faveur de la réhabilitation morale de l'action des partisans et des monuments furent érigés en leur mémoire. Toutefois, au sein de la population, les avis sont partagés: les partisans nationaux étaient-ils des héros qui croyaient à la possibilité de restaurer l'indépendance, des meurtriers sans pitié, des victimes de leur époque ou bien encore autre chose? La situation historique elle-même encourage à porter un regard pluriel sur ces partisans qui ne formaient pas un groupe social homogène.

Les connaissances des élèves

J'ai mené une enquête durant l'année scolaire 2010-2011 dans six lycées de Lettonie situées non loin de la frontière russe, dans des localités où des actions des partisans nationaux ont été attestées. L'enquête comprend des entretiens menés avec environ 200 lycéens âgés de 16 à 19 ans et inscrits dans les deux dernières années de l'enseignement secondaire dans les lycées de Baltinava, Bērzpils, Rekavas, Tilža, Nautrēni et Viļaka. Elle comprend également des interviews des enseignants d'histoire de ces lycées ainsi que des employés des administrations locales sur le rôle et la place du thème des partisans nationaux dans la communauté locale, sur l'attitude des jeunes vis-à-vis de ce sujet, sur la possibilité de les intéresser à l'histoire, etc. Dans une seconde phase de l'enquête, j'ai interrogé des membres des familles des élèves[2].

La période soviétique est incluse dans les programmes d'histoire des lycées de Lettonie et les réponses des élèves ne diffèrent pas fondamentalement selon les classes. La moitié (53%) des élèves interrogés affirment savoir ce qu'était le mouvement de résistance nationale à l'occupation soviétique et 40% disent en avoir seulement entendu parler. Interrogés de manière ouverte sur ce qu'ils seraient capables d'écrire concrètement sur les partisans nationaux, les élèves ont souligné: 1) la lutte pour l'indépendance de la Lettonie, 2) les meurtres et les activités illégales, 3) la violence (les paroles des élèves mettent en valeur les actions armées: «l'attaque contre des personnes innocentes», «attaquer les communistes», «en tirant»), 4) l'attente d'une aide occidentale. La forêt est surtout mentionnée dans des réponses où sont évoquées les cachettes et la violence des actions des partisans, comme par exemple: «Le mouvement de résistance nationale s'opposait à l'occupation soviétique en formant des groupes. Les partisans se cachaient dans des bunkers, dans les forêts.»; «Il s'agit des frères de la forêt ou partisans nationaux qui vivaient dans la forêt et, autant que possible, attaquaient les soutiens des soviétiques».

Bien que, globalement, les élèves aient souligné le caractère illégal et caché de l'activité des partisans, le mot «forêt» n'est présent que dans 17 réponses sur les 74 où les élèves ont pu exposer leurs connaissances sur le mouvement. D'autres réponses évoquent le fait de se cacher mais sans mentionner le lieu –forêt, marécage, ferme isolée ou autre. Les élèves ont souligné surtout la lutte contre le régime soviétique pour la Lettonie indépendante, n'accordant à la forêt comme lieu de résidence des partisans qu'une faible importance dans leur interprétation du mouvement.

Des sites commémoratifs dont personne ne se souvient

Bien que des monuments commémoratifs consacrés aux partisans nationaux se trouvent à proximité de lieux habités (près des écoles, au bord des chemins), certains d'entre eux sont aménagés là où se trouvaient les bunkers et les campements des partisans ou bien là où se sont déroulés des combats, c'est-à-dire dans la forêt. Les lycéens interrogés identifient la visite de ces sites seulement comme quatrième source de connaissance sur le mouvement, après l'école, les médias et la famille. Une grande valeur est accordée à la signification de ces sites dans le processus éducatif de certaines écoles, si on en juge par les efforts des enseignants pour emmener les jeunes, sur l'heure de cours d'histoire ou bien sur des heures supplémentaires, au moins sur les sites commémoratifs se trouvant près de l'école.

Mais les sites commémoratifs aménagés dans la forêt et les marécages, dédiés aux partisans nationaux manquent d'entretien. Par exemple, le panneau signalant l'emplacement du campement de partisans de Purvsaliņas est une plaque de plastique dont le texte s'efface. C'est également là que se trouve la sépulture d'un partisan national, signalée par une croix de bois tordue sur laquelle l'identification du partisan, inscrite au feutre noir, est devenue difficile à lire avec le temps.


Plaque d'information sur un campement de partisan dans la forêt de Grīva (Olga Procevska, 2010).

Un lieu de commémoration dédié aux partisans soviétiques, résistants à l'occupation nazie pendant la guerre, se trouvant à quelques kilomètres de là, dans le même massif forestier, est dans un état d'abandon encore plus avancé –on aperçoit encore à travers les hautes herbes et les buissons qui ont poussé l'étoile à cinq branche de la partie supérieure du monument et les vers: «Même en se couvrant d'aiguilles».


Monument aux partisans soviétiques situé dans la forêt de Grīva, autrefois lieu d'excursion des écoliers et de cérémonie d'accueil à l'organisation des pionniers soviétiques (Olga Procevska, 2010).

55% des lycéens interrogés ont indiqué s'être déjà rendus sur des lieux de commémoration dédiés aux partisans nationaux. À vrai dire, ce chiffre devrait être plus élevé car des pierres commémoratives se trouvent également dans les centres des villages, notamment dans les cours de deux écoles étudiées, mais une partie des lycéens ne s'en souviennent pas ou n'identifient pas ces monuments au mouvement de résistance. Parfois, les lycéens ont été confrontés à la question des partisans, par exemple, lorsque, en ramassant des champignons ou en chassant dans la forêt, ils ont trouvé par hasard un monument ou des bunkers. Les élèves sont également invités à l'inauguration des monuments (par exemple en 2009 dans le centre de Baltinava) mais leur présence n'est pas obligatoire.

La plupart (76%) des élèves interrogés sont convaincus qu'il est nécessaire de conserver ces lieux de commémoration. Seuls 2% d'entre eux ont exprimé l'idée qu'il n'était pas nécessaire de transmettre ces lieux aux prochaines générations.

La question se pose néanmoins de savoir s'il est possible de conserver ces monuments au moins dans leur état actuel. Les dirigeants locaux expliquent que les monuments dédiés aux partisans nationaux qui se trouvent dans les bourgs sont toujours entretenus. Par ailleurs, les municipalités s'efforcent, à la limite de leurs possibilités, d'entretenir ceux qui reflètent la présence du mouvement dans la forêt, par exemple en organisant des corvées de nettoyage au printemps. Mais les municipalités manquent de moyens pour la rénovation des lieux de commémoration. Une enseignante a précisé que, dans la situation économique actuelle, il devient de plus en plus difficile d'organiser des sorties des élèves vers ces sites, car l'école ne dispose pas de moyens pour cela, et parce qu'aucun parent d'élève ne peut se permettre de contribuer à la location d'un car pour organiser de telles sorties collectives à 20-40 km de l'école.

Une mémoire collective incomplète

Les monuments commémoratifs situés dans la forêt offrent un complément potentiel de mémoire collective, mais ils sont pour le moment peu utilisés dans une démarche d'explication des événements passés. Même si l'élève aperçoit ces lieux commémoratifs, par exemple, en ramassant des baies, il est justifié de penser que la plupart des familles manquent de connaissances pour expliquer à leur enfant la présence de ces monuments. Après la dissolution de l'URSS, peu d'informations ont été diffusées sur ce qui devait être raconté dans le contexte de la Lettonie indépendante et pourquoi.

Une mémoire collective d'événements historiques se construit pleinement si les personnes reçoivent des informations de différentes sources –école, famille, médias, musées, visites, etc. L'enquête montre qu'on parle peu en famille de questions historiques qui sont liées à des disparitions ou qui sont jugées peu significatives dans la société actuelle. Par exemple, 60% des lycéens interrogés ne savent pas si leur famille a compté ou non un membre de la résistance au régime soviétique. Le fait que la lutte des partisans nationaux ait été dirigée contre le régime soviétique et que les habitants de Lettonie aient préalablement été témoins des déportations de 1941 et de 1949 vers les régions orientales et septentrionales de l'URSS ou encore d'autres formes de répression, a pu contribuer à alimenter une certaine peur de parler du passé. Sigrid Rausing explique que différents facteurs sont responsables de l'amnésie sociale des citoyens soviétiques, notamment l'imposition d'une histoire officielle et faussée et le manque délibéré de transmission de la mémoire entre les générations. Dans le cadre du précédent régime, on ne parlait pas en public, ni en famille des questions d'histoire. Cette insécurité à exprimer des souvenirs a persisté même après l'acquisition de l'indépendance de la Lettonie[3].

Notes:
[1] Veronika Kanāle, Marģers Stepermanis, Latvijas PSR vēsture: Mācību līdzeklis skolām. Rīga: Zvaigzne, 1967, p.242.
[2] Les résultats plus larges de l'enquête sont présentés dans le livre: Klinta Ločmele, (Ne)izstāstītā vēsture: Skola. Mājas. Atmiņa (L'histoire (non) racontée: L'école, la maison, la mémoire), Rīga: LU SZF SPPI, 2011. Une version électronique est disponible à l'adresse:
http://academia.lndb.lv/xmlui/handle/1/663
[3] Sigrid Rausing, History, memory, and identity in post-soviet Estonia, Oxford: Oxford University Press, 2004, p.93–94.

Traduction du letton: Eric Le Bourhis

* Doctorante en sciences de la communication à l'Université de Lettonie
Cette publication est réalisée dans le cadre du projet «Mémoire collective et identité lettone» du programme de recherche national «Identité nationale» (Nacionālā identitāte).

Vignette: «Vers le campement des partisans» (Klinta Ločmele, 2010)
 
 
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