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Russie: Pavlik Morozov, l’enfant dénonciateur, et le clan Mikhalkov
Dossier: "La place de l’enfant dans les sociétés centre et est-européennes"

Par Cécile VAISSIÉ*
Le 15/06/2013

Pavlik Morozov, ce pionnier qui dénonça son père au cours de la collectivisation et fut érigé en mythe soviétique, est le héros, de façon plus ou moins explicite, de nombreuses œuvres artistiques. Il apparaît notamment dans celles de Sergueï Mikhalkov, Nikita Mikhalkov et Andreï Kontchalovski, trois membres de l’une des plus célèbres familles de Russie.



 
Le cinéaste Nikita Mikhalkov est un fervent défenseur du pouvoir russe actuel et d’une «éthique» qu’il serait urgent de réimplanter dans la société. Son clan s’applique d’ailleurs à donner l’image d’une famille nombreuse, heureuse, patriarcale, ayant tout réussi. Mais certaines œuvres de ce réalisateur –notamment ses deux derniers films, sortis en 2010 et 2011–, de son frère et de leur père, Sergueï Mikhalkov, célèbre poète pour enfants et auteur des hymnes stalinien, brejnévien et poutinien, laissent deviner des failles qui viennent troubler ce tableau idyllique. L’une d’entre elles se repère lors des évocations de Pavlik Morozov, cet enfant érigé en mythe soviétique car il a, pendant la collectivisation, dénoncé son père au nom de Staline, père symbolique, et a été tué pour cela par d’autres figures paternelles, à savoir ses oncles et cousins.

L’enfant qui «démasque» le père

Sergueï Mikhalkov (1913-2009) prétendait ne pas savoir pourquoi il avait commencé à écrire pour les enfants: «Je n’ai pas choisi les enfants, ce sont les enfants qui m’ont choisi»… En fait, c’est le Comité moscovite du Komsomol qui l’a convoqué vers 1933, lui a proposé de participer à un concours de chansons et l’a envoyé passer six semaines dans un camp de pionniers. Le jeune auteur y a rédigé trois chansons, dont une sur Pavlik Morozov. Sa carrière était lancée. Dans ce texte[1], «Pacha le pionnier» est «l’un des meilleurs», celui qui se bat contre l’ennemi et apprend aux autres à le faire. Son acte est explicite:
«Il a pris la parole devant tout le village
Et démasqué son père!
»

La chanson ne raconte pas ce que Pavlik a dit précisément: ce qui compte, c’est l’acte même de dénonciation du père. Du coup, le jeune pionnier est menacé de représailles par sa «parentèle» (en russe, le mot «rodnia» est féminin. Il deviendra le titre d’un film de Nikita Mikhalkov) et, un soir d’été, il est tué par des «koulaks», le narrateur appelant à ne jamais oublier cette histoire.

Or, celle-ci renvoie aux réalités de l’époque: des jeunes Soviétiques doivent se démarquer de leurs parents lorsque les origines sociales ou les choix de ces derniers ne «conviennent» pas. C’est ainsi que Sergueï Mikhalkov, né dans une famille de la noblesse provinciale, a dû arrêter l’école à dix-sept ans et exercer, pendant trois ans, divers petits métiers, y compris celui de manœuvre. Cela s’inscrivait dans une mythologie à la Gorki, mais permettait surtout au jeune auteur, comme à tant d’autres, de se refaire une identité sociale: celle d’un ouvrier, et non plus d’un fils de nobles. Cette volonté de s’adapter aux règles du jeu soviétique était aussi une façon symbolique de «tuer le père» en refusant, sous l’effet de pressions extérieures, de s’inscrire dans une filiation.

En l’occurrence, dans le cas de Sergueï Mikhalkov, ce changement d’identité sociale a été facilité par la mort réelle du père, en 1932. Avec une élégance toute relative, le poète estimera, dans un livre publié en 1992, que, si son père avait vécu jusqu’en 1937, leur famille aurait peut-être «partagé le sort de nombreuses familles d’"ennemis du peuple", "saboteurs" et "ennemis de classe"». Il ajoutera: «Mais, comme on dit, grâce à Dieu, on est passé à travers!»[2] Grâce à Dieu, son père est mort, considèrera donc celui qui, pendant des décennies, a enseigné la morale aux enfants soviétiques… Et qui, peu après ce décès, a écrit sa chanson à la gloire de Pavlik Morozov.

La question des «pères et des fils»

En 1947, Sergueï Mikhalkov, devenu un auteur à succès, rédige un long poème dans lequel le narrateur célèbre le trentième anniversaire de la Révolution et affirme à son fils de dix ans:
«Le grand Lénine a uni notre peuple
En une seule famille
Le grand Staline nous conduit
Et notre peuple n’est plus celui qu’il fut jadis.
»[3]

La rupture avec le passé est ainsi affirmée et passe par la redéfinition de ce que serait la famille: désormais, celle-ci réunirait l’ensemble des Soviétiques et le «chef de famille» se confond avec le chef du pays, «le grand Lénine», puis «le grand Staline».

Le XXe Congrès du Parti marque donc un tournant symbolique: avec son rapport secret, Khrouchtchev «tue le père» publiquement, ce père symbolique qui a imposé de «démasquer» le père réel, a pris la place de celui-ci et a imposé à beaucoup de transformer leur identité. Très vite, la question des rapports entre les «pères» et les «fils» –question traditionnelle en Russie depuis Tourgueniev au moins– s’impose, et elle marquera le Dégel: les fils continueront-ils l’œuvre des pères, alors que ces pères ont souvent été tués à la guerre, ont disparu dans les purges ou se sont compromis sous Staline? Ou bien les fils reprendront-ils une dénonciation des pères, en partie amorcée par le politique? Andreï et Nikita Mikhalkov ne prennent pas part à ce débat, même si, dans certains films alors tournés par d’autres (par exemple, J’me balade dans Moscou de Guéorgui Danélia ou J’ai vingt ans de Marlen Khoutsiev), ils jouent des personnages représentatifs de cette jeune génération. Néanmoins, l’aîné se fait déjà appeler Andreï Mikhalkov-Kontchalovski, s’adjoignant le nom de sa mère comme pour indiquer quelle branche familiale il privilégie.

Un constat et un refus chez Andreï Kontchalovski

Devenu Andreï «Kontchalovski», il aborde à son tour le thème de Pavlik Morozov dans Le Cercle des intimes, en 1991. Projectionniste privé de Staline, son héros, Ivan, est témoin de l’arrestation de ses voisins. Leur petite fille de quatre ans, Katia, est envoyée à l’orphelinat, parmi des enfants tristes que leurs crânes rasés font ressembler à des prisonniers miniatures. Là, une éducatrice félicite explicitement l’un d’eux pour avoir dénoncé ses parents «comme Pavlik Morozov». Puis, à dix-sept ans, Katia assure tout devoir à Staline et être prête à mourir pour lui, alors qu’elle a pratiquement oublié ses parents disparus: la filiation a été rompue. Kontchalovski ne s’en scandalise pas et assure que ce sont les Soviétiques ordinaires, comme Ivan, qui ont créé le stalinisme. Mais ce parti pris lui permet aussi de protéger son père, très compromis, et lui évite donc d’agir, à cinquante ans passés, comme Pavlik Morozov.

À cette époque, Nikita Mikhalkov commence à afficher une filiation reconstituée et peut-être en partie fantasmée: l’arbre généalogique de la famille, accroché dans son bureau, impressionne tous les visiteurs, car il est censé relier les Mikhalkov aux principales figures intellectuelles et artistiques russes. Le cinéaste se présente de plus en plus comme le défenseur de la culture nationale et comme un fervent «patriote». Désormais, il s’affiche aussi en père: en 1994, il termine un film documentaire, Anna de 6 à 18, dans lequel, intervenant à l’écran, il interroge sa fille aînée au fil de plusieurs années, et donne ainsi une vue très connotée de l’évolution de la Russie. La même année, il achève Soleil trompeur, dans lequel il joue pour la première fois un père, face à sa fille cadette, Nadia, sept ans. Mais ce père idéal, Kotov, est massacré à la fin sur ordre de Staline, le père symbolique…

Nadia Kotova, l’antipode de Pavlik Morozov

En 2010, il s’avèrera toutefois que Kotov n’a pas été tué: toujours incarné par le réalisateur, il est le héros de Confrontation (en France: L’Exode), le deuxième volet de Soleil trompeur. Ce film sidère en Russie comme à Cannes, tant il est incohérent, décousu et bourré d’invraisemblances, mais il est aussi très révélateur. Staline est désacralisé dès les toutes premières images: dans ce qui s’avèrera être un rêve, le personnage que joue Mikhalkov se tient debout derrière le Guide et, en hurlant, écrase brusquement le visage de celui-ci dans un gâteau à la crème représentant ce même visage. Le ridicule tuerait le père symbolique et permettrait au père réel, mais aussi au père divin, de reprendre leurs places. Les confusions mêmes du film seraient significatives, car qui, selon la psychanalyse, est censé donner du sens et mettre de l’ordre? Le père. Ce père qui a tant loué Staline? Ce père qui a renié son propre père, un peu à la façon de Pavlik Morozov?

Dans Confrontation, Nikita Mikhalkov revisite ce mythe de Pavlik Morozov. Monitrice dans un camp de pionniers –ces pionniers tant chantés par Sergueï Mikhalkov!–, Nadia Kotova (toujours jouée par la fille du cinéaste) est accusée par sa camarade Liouba de défendre ses parents, des ennemis du peuple. Liouba, elle, a rejeté son père arrêté, ce qu’elle revendique comme un gage de loyauté: pour elle, les Soviétiques ont «la Patrie pour mère et le Parti pour père». Le tchékiste Mitia, beau-père de Nadia, tire celle-ci d’affaires mais, seule face à lui, la jeune fille refuse toujours de renoncer à son père dont elle n’a aucune nouvelle et ne porte plus le nom. Et c’est alors que, grâce à une phrase imprudente, elle comprend que Kotov est vivant. Or, celui-ci cherche sa fille pendant tout le film, sans même savoir qu’elle a rejeté le modèle de Pavlik Morozov.

Ce film raté serait donc aussi une tentative déstructurée pour affirmer que des liens jadis brisés se renouent. Et cela en remplaçant le binôme «père-fils», sapé par la dénonciation, par un binôme «père-fille» que rien ne pourrait ébranler.

Citadelle, le troisième volet de Soleil trompeur, sort en 2011. L’action se passe en 1943 et, assez vite, Kotov avoue que, sous la torture, il a «trahi tout le monde», à commencer par sa femme, la mère de Nadia. Curieusement, le film de guerre devient alors une sorte de conte, ponctué d’animaux magiques. Mais que dévoile le réalisateur derrière cette fable? Des lâchetés, des violences, des envies de suicide. Les mots ont pu tuer, et sans doute est-ce aussi pourquoi Nadia, traumatisée, ne parvient plus à parler, reprenant et accentuant le bégaiement de Sergueï Mikhalkov, le grand-père de l’actrice. À la fin du film, elle retrouve toutefois son père dans un champ de mines, et un miracle se produit peut-être –ou pas– grâce à l’amour du père pour sa fille.

Dans une ultime séquence dont le spectateur ne sait s’il s’agit, ou non, d’un rêve, Nadia trône sur un tank aux côtés de Kotov, et ils roulent vers Berlin. L’amour réciproque entre le père et sa fille (à l’écran et dans la vie) semble la seule base solide et humaine, voire la seule raison de ce film raté, multipliant les incohérences: dans l’histoire sociale, politique et culturelle russe, le chapitre «Pavlik Morozov» serait bel et bien terminé.

Notes:
[1] http://sovmusic.ru/text.php?fname=pavlik (avec enregistrement).
[2] Sergueï Mikhalkov, Ia byl sovetskim pisatelem, Moskva, Insoft, 1992, p.19.
[3] Sergueï Mikhalkov, «Nam 30 let», Izbrannoe, Moskva, OGIZ, 1948, p.71-76.

* Professeur des universités en études russes et soviétiques. Université Rennes 2. Travaille actuellement sur la famille Mikhalkov-Kontchalovski.

Vignette: http://www.russerial.com/
 
 
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