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Riga Capitale européenne de la culture: Une année d’effervescence
Dossier: "Riga, une capitale"

Par Claude Olga INFANTE*
Le 15/12/2013

Cela peut paraître étrange au premier abord, mais c’est le label Force Majeure que Riga a choisi pour honorer son engagement en tant que Capitale européenne de la culture (CEC) 2014. Ce choix révèle une volonté de mettre en avant la capacité de la ville et de ses habitants à réagir même par temps de crise et à s’inventer un avenir même dans l’incertitude.



 
Pour ce pays de 2 millions d’habitants que le monde redécouvre depuis peu et qui fêtera en 2014 les dix ans de son adhésion européenne, le rôle de Capitale européenne de la culture accordé à la capitale constitue une sorte de consécration. Un défi aussi pour l’une des principales métropoles de la Baltique qui, à cette occasion, a opéré des choix ambitieux.

Imagination et pragmatisme au pouvoir

Les quelque 200 événements prévus dans le cadre de cette année exceptionnelle, qui impliquent près d’une centaine d’organismes publics et d’ONG, se découpent autour de six thèmes aux titres évocateurs (et d’un module Divers). Soif de l’Océan souhaite traduire la pulsion vers l’immensité de l’univers mais aussi la soif de réponses. Rue de la Liberté se déroulera le long de la voie principale de Riga qui, sur une dizaine de kilomètres, apparaît comme une sorte de concentré de l’histoire d’un 20e siècle fait de victoires et de défaites qui ont ébranlé les lieux comme la mémoire des peuples. Kit de survie[1] incite à explorer l’arsenal de savoirs et de valeurs utiles dans des situations extrêmes où l’individu se révèle de façon inattendue. Carte routière rappelle que les villes ne sont pas seulement des bâtiments et des rues, mais aussi des réservoirs de sens et de flux d’informations et que la coopération y est bienvenue. Carnaval Riga veut ouvrir l’imagination des petits comme des grands. Enfin, Veine d’ambre souligne la valeur symbolique de ce minéral dans la prise de conscience identitaire, les traditions apparaissant comme indestructiblement vivantes. Chacun de ces thèmes convie une personnalité du milieu culturel letton bénéficiant d’une aura internationale[2]. En la matière, Riga souhaite se démarquer d’autres CEC qui se sont vu reprocher certains parachutages extérieurs, alors que les artistes locaux, eux, se sentaient exclus.

Riga 2014 bénéfice d’une structure administrative stable et autonome, depuis les premiers préparatifs en 2008 et sa nomination en 2010, sous l’égide de Diāna Čivle, directrice de la Fondation Riga 2014, et d’Aiva Rozenberga, directrice de la programmation. Malgré l’ampleur de la crise économique depuis 2008 et malgré les divergences politiques, l’organisation a en outre bénéficié d’un soutien constant de la ville et du gouvernement letton. Les organisateurs ont donc pu tabler sur un budget de 24 millions d’euros[3].

Le pari d’une nouvelle Riga

Au-delà de l’événement ponctuel, l’idée de transformation durable est au cœur du programme. Il s’agit de modifier les mentalités et la ville, sur divers plans et à long terme. En effet, après 20 ans d’indépendance, une génération se souvient du régime soviétique tandis qu’une autre ne l’a pas vécu. Il faut donc créer des ponts et, partant du passé, choisir son futur. Cela dans un contexte où, en réponse à la crise –et en parallèle aux formes traditionnelles d’expression artistique–, des initiatives ont éclos à partir de 2008-2009 dans de petites communautés, comme celles de la rue de la Paix (Miera iela) où fourmillent tous types d’échoppes et d’ateliers d’artistes. «Mais nous n’avons pas fait assez. Face aux bouleversements du monde actuel, la culture peut jouer un rôle majeur», dit Solvita Krese, directrice du Centre d’art contemporain et responsable du programme Kit de survie, qui sera en fait la 6e édition du festival d’art contemporain éponyme qu’elle a créé en 2009. À cette occasion, sera proposée cette année une extension des Quartiers créatifs sous forme de plateformes de rencontres et mis en avant le concept de Centres mobiles qui doit contribuer au développement des responsabilités citoyennes dans les périphéries de la ville.

Pour l’ouverture de Riga 2014, du 17 au 19 janvier, une chaîne humaine transfèrera les livres du patrimoine letton depuis le bâtiment principal de l’ancienne Bibliothèque nationale vers le nouveau bâtiment, baptisé Gaismas pils (Château de lumière)[4]. Une multitude d’activités artistiques se mêleront à celles du grand marché central[5] et des expositions très diversifiées vont s’ouvrir, comme 1914 –mêlant visions d’époque et perceptions contemporaines– ou Le livre de 1514 à 2014[6]. Pour la première fois, une présentation sera faite des peintures-photos de Vija Celmins, célèbre pour sa vision des environnements naturels, ainsi que des toiles du grand constructiviste Gustav Klucis, tous deux nés en Lettonie. L’Opéra national, lieu emblématique dans ce pays où la musique –et surtout le chant– ont contribué à forger le sentiment national, proposera une interprétation (révisée par le créateur letton Voldemārs Johansons) de Rienzi, le premier grand opéra de Wagner. Ce dernier en avait entamé la composition lorsqu’il séjourna à Riga de 1837 à 1839. À l’opéra également mais plus tard, deux nouvelles œuvres lyriques rendront hommage à des figures légendaires de l’histoire et de la culture lettones et européennes, Mikhaïl Tal et Valentīna Freimane[7].

Mais si le label CEC est l’occasion unique pour monter des projets de prestige permettant de faire connaître la culture du pays sur la scène internationale, il s’agit aussi de rendre d’autres cultures visibles pour les Lettons. Avec 20.000 participants et 400 chœurs représentant 70 nations, le plus grand concours mondial de chant choral sera l’hôte de Riga, ce qui n’a rien d’étonnant si on pense à la Fête du chant et de la danse, pôle traditionnel de ralliement du peuple letton depuis 1873.

La cérémonie des Prix du cinéma européen permettra par ailleurs de valoriser l’industrie lettone du cinéma qui, malgré des baisses drastiques de budget, se fait remarquer dans les festivals et les concours, surtout pour les documentaires et les films d’animation[8].

Il serait impossible de citer tous les invités de renommée mondiale présents autour du projet Nés en Lettonie (sous le thème Soif de l’Océan), tels Mariss Jansons à la tête de l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise, Gidon Kremer et le Kremerata Baltica, le violoncelliste Mischa Maisky, les sopranos Maija Kovalevska et Elīna Garanča, l’acteur et metteur en scène Alvis Hermanis, sans oublier le danseur Mikhaïl Baryshnikov et, pour le passé, le génie du cinéma soviétique Sergueï Eisenstein et le philosophe britannique Isaiah Berlin, ennemi des totalitarismes, qu’un film fera se rencontrer.

Partage, durabilité et dimension européenne pour un label exigeant

Riga 2014 coopère avec d’autres villes lettones, dont Sigulda, sa partenaire officielle, sur diverses actions. Citons aussi les trois ex-candidates au titre de CEC: Liepāja (avec un projet sur les orgues), Cēsis (festival d’art contemporain) et Jūrmala (festival de musique fondé par la soprano Inese Galante), voire également Daugavpils et son tout nouveau Centre Mark Rothko. Cette collaboration se fait à un moment où, après une longue phase de centralisation de la vie culturelle à Riga, les autres villes s’efforcent, avec l’aide des fonds européens, de développer leurs propres infrastructures et activités. «Nous voulons aussi être un espace d’expression et d’ouverture avec et pour d’autres villes lettones, comme pour le pays tout entier», souligne Aiva Rozenberga. Au-delà, Riga (650.000 habitants) coopère également avec la ville suédoise d’Umeå (115.000 habitants), avec laquelle elle est jumelée en 2014 autour de ce titre de CEC.

L’impulsion donnée par le statut de Capitale européenne de la culture sera soutenue dans la durée par l’implantation d’infrastructures culturelles majeures. La nouvelle Bibliothèque, le Musée national d’Art contemporain[9] et un centre multifonctionnel doté d’une salle de concerts –grâce au réaménagement du Palais des Congrès– favoriseront une mise en réseau avec les régions de Lettonie et le monde international de la culture. Riga souligne d’ailleurs volontiers la dimension européenne de son programme. Il n’est que de prendre le thème de la Nouvelle route de l’ambre, qui vise à réactiver des liens Nord–Sud et, au-delà, vers l’Est, ou des expositions comme De l’ambre au fil d’ambre sur l’étonnant potentiel, découvert à Riga, de ce minéral en matière scientifique. Autre renvoi à l’histoire européenne, par une confrontation entre la Lettonie et son passé, les expositions prévues dans les locaux de la Maison du Coin que les habitants de la ville refusaient de longer, ancien siège du KGB de Lettonie, témoin de décennies d’horreur.

Le programme des Capitales européennes de la culture fêtera ses 30 ans en 2015. Une action qui a beaucoup évolué mais reste l’une des initiatives culturelles européennes le plus soutenues, qui instille généralement un sentiment de fierté et d’appartenance à une communauté et à l’Europe. L’investissement culturel qu’elle génère va bien au-delà de la logique d’un programme annuel, pour inclure des retombées à long terme sur le développement socio-économique de la ville et des zones voisines. Il reste que le sens intrinsèque de la culture et ce qu’elle signifie pour les individus et la créativité doivent être préservés. Riga a su maintenir cet équilibre difficile entre soutien politique et démarche artistique. Gageons que l’agenda porteur des deux prochaines années, notamment avec la présidence de l'UE au premier semestre 2015, permettra une meilleure valorisation de cette programmation, si engagée et si riche. Cet agenda privera certes la Lettonie de sa monnaie à partir du 1er janvier prochain, mais la figure emblématique de Milda juchée sur le Monument de la Liberté circulera partout dans le monde sur une pièce de l’Union européenne.

Notes:
[1] Voir l’article d’Eric Le Bourhis dans le présent dossier.
[2] Il s’agit, respectivement, de Uģis Brikmanis, Diāna Čivle, Gints Grūbe, Solvita Krese, Gundega Laiviņa, et Vita Timermane-Moora.
[3] Le budget est réparti entre l’État (43%), la ville (34%), des sponsors privés (8%), l’Union européenne (12%, dont 1,5 million d’euros relèvent du prix Melina Mercouri) et la ville de Sigulda (3%). Voir notamment http://riga2014.org/eng/.
[4] Voir l’article d’Anita Vaivade dans le présent dossier.
[5] Voir le reportage d'Edouard Lefevre dans le présent dossier.
[6] 1514 est l’année de l’impression du premier livre en arabe, de la création de la première imprimerie juive en hébreu, de la première impression de la Torah et de celle du premier livre en polonais. Le premier livre en letton sera publié quelques années après. Un colloque sera en outre organisé, consacré à l’histoire de la lecture.
[7] Mikhail Tal, né à Riga (1936-1992), fut champion du monde d’échecs en 1960 à Moscou. Valentīna Freimane, née à Riga (1922), grandit à Paris et Berlin puis, de retour en Lettonie, y enseigna la culture occidentale, et notamment le cinéma. Les compositeurs des deux opéras sont Kristaps Pētersons et Arturs Maskats.
[8] Depuis 2010, le budget alloué par le Kultūrkapitūla fonds au Centre national du film a plafonné à 2 millions d’euros. Ce montant devrait doubler en 2014.
[9] Retardé, ce bâtiment réalisé par l’architecte Rem Koolhaas, devrait être achevé au mieux en 2015. Il sera implanté dans les bâtiments de la première centrale électrique de la ville.

* Fondatrice de CROSSROADScultures (http://www.crossroadscultures.org/, Paris) qui a succédé en 2009 à la canadian Music Crossroads Foundation (1994, Ottawa), structure de développement de projets culturels internationaux).

Vignette: Foyer de l'Opéra national de Lettonie (Eric Le Bourhis, 2011)
 
 
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