Revue - REGARD SUR L'EST
Regard sur l'Est, revue en ligne
Dernière mise à jour le 17/08/2018 - 06:09 Paris


Asie centrale
Balkans
Caucase
Etats baltes
Peco
Russie


Tous les dossiers


Contact
Ligne éditoriale


 

 

Itinéraires baltes



 


La vie nocturne à Riga dans les années 1920-1930
Dossier: "Riga, une capitale"

Par Ineta LIPŠA*
Le 15/12/2013

Riga comme «Petit Paris»: l'image très positive rappelle la vie culturelle épanouie de l'entre-deux-guerres et symbolise aujourd'hui le retour de la Lettonie à l'Europe. Les origines de la métaphore sont pourtant légèrement différentes: la comparaison à la capitale française servait à l'origine à dénigrer une vie nocturne cosmopolite de débauche.



 
«Riga était célèbre dans le monde entier comme une ville de férus d'art, de concerts et de la vie.[…] Les touristes qui visitaient la Lettonie appelaient Riga «le Petit Paris» car on pouvait y trouver tout ce que recherchent le cœur et l'âme. Riga, toi ville des épicuriens, des gourmets et des bouffons![…] Riga, perle de la Baltique et Petit Paris, comme tout le monde t'a nommée!»[1]

C'est ainsi qu'Aleksandrs Bāris décrivait, dans ses mémoires publiés en émigration en 1976, le Riga des années 1930. Il était alors serveur à l'Hôtel de Rome, le plus prestigieux de la ville. Ce texte a influencé les historiens de l'art et de la littérature qui ont introduit la métaphore du «Petit Paris» dans l'historiographie. Vita Banga et Jānis Lejnieks voient les raisons du choix de ces termes dans la vie nocturne de la ville, la bonne réputation de ses restaurants et la tendance de ses habitantes à suivre la mode parisienne. De son côté, Daina Bleiere souligne la beauté, la qualité de vie et l’activité culturelle de la capitale lettone durant l'entre-deux-guerres. Depuis les années 1990, la métaphore est devenue très populaire.

Riga comme Petit Paris: symbole d'une européanité retrouvée?

La désignation de Riga comme Petit Paris a fait son apparition dans des travaux d'histoire seulement après 1991. Elle se fait l'écho du récit suivant: dans les années 1920, Riga aurait tourné le dos à la Russie impériale pour prétendre être une ville européenne, et pas n'importe laquelle. Depuis le recouvrement de l'indépendance de la Lettonie en 1991, Riga ferait à nouveau partie des villes européennes attractives et serait redevenue un Petit Paris. Ce récit entretient l'oubli (de la période soviétique) et le souvenir (de l'entre-deux-guerres). La requalification apparaît alors comme un moyen efficace pour réécrire le passé. On peut également voir dans ce récit et cette métaphore l’expression d’une forme de nostalgie apparue en réaction à la période difficile de transition –le début des années 1990. Le passé disparu s'en est trouvé idéalisé.

Le désir profond de renaissance de l'État encourage la pensée mythologique, liée au refus des anciens clichés et à la consolidation des nouveaux. Durant l'entre-deux-guerres, et contrairement à aujourd'hui, la métaphore «Riga – Petit Paris» n'était pas employée dans ce type de récit fondateur de la nation lettone. Finalement, la référence ne désigne pas une Riga historique mais un modèle mental qu'elle a créé et que l'historiographie essaye ces dernières années de formuler et de justifier.

À proprement parler, l'image du Petit Paris, désignait au départ avant tout la vie nocturne, agitée et de débauche des night-clubs «qui voulaient rapprocher la métropole du Nord de la nuit parisienne», comme l'écrit en 1955 le ténor Mariss Vētra émigré en Suède puis au Canada[2]. Pour certains d'ailleurs, la vie nocturne de Riga rappelait aussi bien celle de Paris que celle de Saint-Pétersbourg. Mais Riga est devenue finalement le Petit Paris et non le Petit Saint-Pétersbourg parce que c'est plus flatteur.

Le diplomate George F.Kennan fut employé deux ans à l'ambassade américaine de Lettonie entre les deux guerres. Le journaliste Pauls Raudseps a republié en 2005 ses écrits, où celui-ci soulignait que le mélange des langues et des religions avait conféré à Riga le titre prestigieux de Paris de la Baltique[3]. Il n'en reste pas moins que, dans ses mémoires, Kennan appliquait également la métaphore du petit Saint-Pétersbourg («a minor edition of Petersburg») à la ville de Riga. Kennan soulignait d'ailleurs que la vie nocturne de Riga se déroulait souvent dans la plus pure tradition pétersbourgeoise –vodka, champagne, Tsiganes, traîneau ou fiacre, sentimentalité nostalgique et désespérée du genre «je fais tapis» au poker– et qu'ainsi, vivre à Riga signifiait à bien des égards vivre encore dans l'empire tsariste.

Une vie nocturne de débauche

«Là où il y a tant de bars de nuit, plus chics les uns que les autres; où il y a un tel programme de réjouissances et des déshabillés plus courts les uns que les autres – c'est la grande ville![...] Dans la journée, l'habitant de Riga proteste, surenchérit et se plaint de la crise auprès des inspecteurs des impôts, mais le soir, il veut oublier son quotidien terne et gris. Le soir, il va au théâtre et à l'opéra, mais on s'y ennuie. Plus souvent il va au ciné et au café. Mais c'est juste pour le début car, vers minuit, son esprit assoiffé et raffiné se rue et réclame quelque chose de plus original.»[4]

À Riga, les cabarets, cafés et théâtres ont rouvert rapidement après les derniers soubresauts de la Première Guerre mondiale –le cabaret Wiktoria et le théâtre de variété Empire dès le 22 novembre 1919. Le premier essai de strip-tease se déroula le 7 janvier 1923, lorsque le Café de Paris organisa une soirée réservée aux hommes. Dans la première moitié des années 1920, la vie nocturne de Riga se déroulait dans différents types d'établissements –parmi lesquels le casino Bulduri et les «clubs de loto» qui servaient de refuge aux oiseaux de nuit. Par ailleurs, les restaurants chics, dits de première classe, possédaient tous un bar, offraient de la musique et une piste de danse. Dans les années 1930, cinq d'entre eux, dont l'Alhambra ou la Foxtrott Diele, offraient des programmes de cabaret et on les appelait «bars de nuit» (nakts lokāls [de l'allemand Nachtlokal]). Une cinquantaine d'hôtesses y étaient employées[4]. Ces établissements se trouvaient surtout dans des caves pour dérober ce qui s'y déroulait de la vue des passants.


Le bar de nuit Alhambra (source: magazine Nedēļa, 1924, n°8).

Mais la qualité des spectacles qu'on pouvait y voir n'atteignait pas celle de leurs modèles parisiens. L'activité nocturne de Riga devait en effet s'accommoder d'une stricte prohibition. La police interrompait souvent les représentations. Dans les années 1920, la vie nocturne a été assainie avec la fermeture des clubs de loto et du casino Bulduri. Il fut interdit en 1923 de danser dans les restaurants et aux officiers de venir sur les pistes de danse en uniforme «car il y régnait des relents d'érotisme exagérés». En 1927, il fut interdit de retransmettre les concerts des night-clubs à la radio pour ne pas leur faire de publicité. De mars 1925 à janvier 1928, la vente d'alcool fut prohibée après 22h: une période où Riga a bien arrêté de s'amuser. Bien sûr, la vie nocturne ne s'arrêtait pas à l'heure inscrite dans la loi, mais continuait dans des clubs ou cafés associatifs qui étaient réservés à leurs membres et à leurs amis.

Mais c'est rarement la presse qui désignait Riga comme Petit Paris car le parisianisme était jugé trop superficiel. Ainsi, les grands quotidiens locaux n'ont pas participé à la construction de la métaphore. C'est plutôt un cercle très restreint de personnes qui l'ont fait: une partie des touristes étrangers et des habitants de Lettonie employés pour les servir. Une telle identité urbaine n'était pas acceptable pour la plupart des habitants car elle soulignait l'apparition de la société de consommation de masse, jugée de manière très négative.

Débauche et cosmopolitisme

La comparaison à Paris relevait donc plutôt de la critique ou de l'ironie, comme le montrent par exemple les propos d’un journaliste en 1927: «Il y a peu, Riga fut agitée de manière tout à fait plaisante: un procès excitant s'y est enfin déroulé, exactement comme à Paris. Six membres du club «L'oeillet noir» ont été jugés, dont Riga connaissait le visage depuis longtemps et qu'on appelait non sans fierté «nos homosexuels». On se comportait envers eux avec douceur, car ils étaient bien les seuls sur une ville de 300.000 âmes et, quand des étrangers arrivaient, on les montrait volontiers du doigt: «nos homosexuels». Les étrangers ressentaient alors bien sûr un respect particulier envers cette ville car elle ne ressemblait en rien à Paris et Riga le savait.»[5]

Pour les représentants de la culture conservatrice, les établissements nocturnes représentaient une vie de luxure. Ils les qualifiaient donc de «démoralisateurs». Pour eux, les marques de la vie nocturne avaient été reprises de l'Europe de l'ouest et c'était une communauté étrangère de «créatures désagréables» amenées de Paris qui remplissait les bars et les bordels. Globalement, la presse lettone considérait comme parisien ce qui n'était pas digne de la morale lettone. Et elle en soulignait le caractère étranger ou plus précisément étranger à la culture lettone. Si on en croit les employés de police qui ont surveillé durant de longues années les bars de nuits de Riga, 75% des clients n'étaient pas ethniquement lettons et les clients lettons étaient des industriels, des entrepreneurs et des commerçants. La plupart des spectacles étaient exécutés en langue considérée comme étrangère (allemand, russe), c'est pourquoi on reprochait à ce genre de spectacles de mutiler la langue nationale. En 1933, le ministère de l'Intérieur demanda aux propriétaires des night-clubs de faire en sorte qu'au moins 50% des programmes soient exécutés en langue lettone. Ces derniers obtempérèrent mais en objectant qu'il n'existait pas de chansons à succès en langue lettone sur lesquels les gens voudraient bien danser[6].

Ce tableau doit être resitué dans le contexte de l'idéologie ethnonationale et rurale développée à cette époque. Kārlis Skalbe désignait dès les années 1920 Riga comme une foire annuelle où seuls les étrangers se sentaient chez eux, où chacun parlait dans sa langue et où il revenait au letton, réduit au statut de migrant rural, de les comprendre toutes[7]. Selon ce point de vue, Riga incarnait la non-lettonité, la social-démocratie et l'arrogance –des tendances inacceptables pour le paysan[8]. Utilisant cette idéologie, le régime autoritaire établi près le coup d'État du 15 mai 1934 prétendit vouloir faire de Riga, lieu de l'amoralité, la ville lettone éternelle[9]. Le dirigeant Kārlis Ulmanis fit largement usage de slogans qui affirmaient qu'il n'était plus question d’une Riga dont l'attractivité se cacherait dans une libre pensée cosmopolite et une vie culturelle multiple. D'après Kennan, c'est justement après le coup d'État de 1934 que Riga perdit son titre de Petit Paris. En réalité, il semble que la vie nocturne fut réellement raccourcie dans les toutes dernières années avant le conflit mondial. Mais la critique de la vie nocturne cosmopolite avait disparu des journaux dès le lendemain du coup d'État. En effet, ce qui se déroulait dans les night-clubs était évalué comme une réalité peu flatteuse dont on ne se vantait pas publiquement. Dans le contexte autoritaire qui se développa à partir de 1934, la presse encouragea donc l'idée que Riga dormait la nuit, conformément à l'adage «Qui dort ne pèche pas».

Traduit du letton et adapté par: Eric Le Bourhis

Publications originales:
«“Mazā Parīze–Rīga”: vēstures mīta ģenēze», in Kaspars Zellis (dir.), Mīti Latvijas vēsturē, Rīga, Žurnāla «Latvijas vēsture» fonds, 2006, p.56-64.
«Nakts laiks un telpa: Rīga 20. gasimta 20.–30. gados», Kentaurs, 2008, n°46, p.96-119.

Notes:
[1] A.Bāris, Mani skaistākie gadi Latvijā, Rīga: Latvijas Kultūras fonds & LANATEX, 191 [réédition], p.82-83 et 139.
[2] Mariss Vētra, Rīga toreiz... Atmiņas, Brooklyn, 1955, p.243.
[3] Pauls Raudseps, Sestdiena, 2 avril 2005, p.21.
[4] Archives historiques nationales de Lettonie (LVVA), fonds n°1376, inventaire n°2, dossier n°14255, feuillet 149.
[5] K.Krumājs, «Rīgas nakts prieki», Jaunākās ziņas, 8 février 1934.
[6] L.Maksim, «Malenkiï Vavilon», Segodnia, 11 décembre 1927.
[7] «Rīgas naktslokālu īpašnieki prasa 18 gadus vecas balerīnas», Jaunākās ziņas, 27 mai 1933.
[8] K.Skalbe, Mazās piezīmes, Rīga: Zinātne, 1990, p.207.
[9] Aivars Stranga, LSDSP un 1934. gada 15. maija valsts apvērsums: demokrātijas likten̦i Latvijā, Rīga: Preses nams, 1994, p. 8.

Vignette: «Dejojoschā Rīga, Fasching» (Riga dansante, Carnaval), magazine Atpūta, 1927, n°119.
 
 
Entre François et Radio Maryja: l’épiscopat polonais à l’épreuve de la sécularisation
Les visages de l’Église catholique en Pologne
La politique historique du parti Droit et Justice:
le retour du roman national
Émergence de la sous-culture «ultra» dans les stades bulgares
7 novembre 2017 à Saint-Pétersbourg: le centenaire invisible
Mobilités des Roms albanais et kosovars en Europe
Vies suspendues: l’exil des rescapés roms du Kosovo
La Moldavie, terre d’émigration
 
Imprimer
Envoyer cet article par mail
Contacter la rédaction
Droits de reproduction et de diffusion réservés Regard sur l'Est 2018 / ISSN 2102-6017