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Estonie: Le nouveau triomphe d’Edgar Savisaar aux élections municipales de Tallinn


Par Vincent DAUTANCOURT*
Le 15/01/2014

Les élections municipales qui se sont tenues en Estonie en octobre 2013 ont vu triompher le parti du Centre, formation social-libérale qui a remporté en moyenne près d’un tiers des votes sur l’ensemble des communes. Dans les faits, ce succès s’est en grande partie joué à Tallinn, où le parti a obtenu la majorité absolue. Cette victoire lui assure le pouvoir pour les quatre ans à venir.



 
Comme en 2009, le scrutin municipal du 20 octobre 2013 a confirmé la domination du parti du Centre (Keskerakond–KE, centre-gauche) dans la capitale, Tallinn. La formation d’Edgar Savisaar, le maire sortant, a obtenu 52,67% des votes et 46 des 79 sièges au Conseil municipal. Malgré un léger recul par rapport au score de 2009 (53,57% des suffrages), la majorité sortante se trouve renforcée, avec deux sièges supplémentaires.

Les partis de l’opposition, quant à eux, ont connu des fortunes diverses. Menée par Eerik-Niiles Kross, la liste de l’Union de la Patrie–Res Publica (IRL, droite conservatrice) a amélioré son score avec 19,18% des voix, contre 15,47% quatre ans plus tôt. IRL gagne ainsi trois élus et devient la deuxième force politique dans la capitale, avec 16 sièges. Cette progression s’est faite au détriment du parti de la Réforme (RE, droite libérale) dont le score (10,6% des voix) est en net recul par rapport à 2009 (16,67%). La formation du Premier ministre Andrus Ansip perd cinq sièges, payant le prix de la relative invisibilité durant la campagne de sa tête de liste, Valdo Randpere, et d’une popularité gouvernementale en baisse.
Dernière force politique à assurer sa présence au Conseil municipal, le Parti social-démocrate (SDE, centre-gauche) conserve ses huit élus, avec un score stable (9,92% en 2013 contre 9,83% en 2009). Populaire avant l’été, le SDE a toutefois vu ses soutiens diminuer au cours des semaines précédant le vote. À l’instar du parti de la Réforme, la formation de Sven Mikser a été peu portée par sa tête de liste, Andres Anvelt.

Aucune autre liste n’est parvenue à franchir le seuil nécessaire de 5%[1] pour obtenir des élus. L’espoir était toutefois permis pour la liste Citoyen libre de Tallinn (Vaba Tallinna Kodanik, VTK). Composée de déçus des partis traditionnels et d’intellectuels indépendants, et bénéficiant du soutien d’associations citoyennes, elle n’a pas su attirer suffisamment d’électeurs. Jouant en partie sur les terres d’IRL dans sa dimension patriotique, la liste a peut-être souffert de la popularité d’Eerik-Niiles Kross, alors que son chef de file pour le scrutin, Hardo Aasmäe, maire de Tallinn entre 1990 et 1992, est resté dans l’ombre.

Le scrutin du 20 octobre a surtout confirmé la popularité d’Edgar Savisaar et de son parti. Le maire sortant, candidat dans le district de Lasnamäe, a une nouvelle fois amélioré son score, avec 39.979 voix, soit 1.005 voix de plus qu’en 2009. Ce sont désormais 66,9% des électeurs du 4ème district qui ont soutenu le maire sortant, contre 64,3% en 2009.


Élections municipales d'octobre 2013: Carte des résultats électoraux à Tallinn par district.

Le scrutin de 2013 s’est distingué lors des semaines de campagne qui l’ont précédé. Elles ont été avant tout marquées par le «cirque» médiatique entretenu par Edgar Savisaar et Eerik-Niiles Kross.

Edgar Savisaar ou la mobilisation de tous les moyens

Au risque de dépasser certaines limites de bonne conduite, le maire sortant a tout mis en œuvre pour promouvoir les résultats de son action à la tête de la capitale estonienne. Candidat à sa propre succession, Edgar Savisaar a mené une campagne principalement axée sur sa visibilité médiatique, quitte à laisser planer un doute sur l’origine des fonds utilisés. Pour occuper l’espace médiatique, le maire de Tallinn a multiplié les inaugurations à travers la ville en septembre et en octobre: rues, jardins d’enfants et espaces de jeux, pont dans un parc, église orthodoxe de Lasnamäe, parc de promenade pour chiens, sauna, échangeur routier d’Ülemiste... Chaque rénovation se devait d’être inaugurée en présence du maire. La situation a été poussée jusqu’à l’absurde, avec des aires de jeux rénovées mais interdites aux enfants ou des rues fermées dans l’attente du coup de ciseau sur un ruban bleu et blanc, les couleurs de Tallinn. Le point d’orgue de la campagne fut l’inauguration de l’échangeur routier d’Ülemiste, complexe de plus de 10 km de routes, avec le premier tunnel routier d’Estonie et trois ponts. Financé pour un tiers par la ville et deux tiers par les fonds européens, ce projet de 100 millions d’euros doit favoriser la circulation aux abords du lac Ülemiste où se croisent voies ferrées et grands axes. Pour l’inauguration, la ville a fait réaliser une marionnette géante en polystyrène, destinée à mettre en scène une légende tallinnoise.

Si aucun slogan ou logo du parti du Centre n’était visible lors de ces diverses cérémonies –la loi interdit toute publicité électorale en extérieur un mois avant le scrutin–, le regain d’activité de l’exécutif tallinnois n’est évidemment pas innocent, surtout quand l’inauguration se fait alors que les travaux de rénovation ne sont pas encore achevés.

Le parti du Centre a ouvertement utilisé les médias municipaux. Le journal gratuit de Tallinn Pealinn (Capitale) et les publications des districts ont largement promu les candidats de la liste d’E.Savisaar et ne se sont pas privés de dénigrer les autres listes. Il peut sembler également surprenant que le programme électoral présenté sur le site Internet du parti du Centre soit un document rédigé par la Chancellerie municipale de Tallinn. Intitulé Programme positif de Tallinn 2014-2018, il est la synthèse des propositions formulées lors de réunions publiques organisées par les mairies de district au cours des mois précédents le scrutin.

Les candidats centristes, menés par Edgar Savisaar et Toomas Vitsut, le président du Conseil municipal sortant, ont souhaité en outre avertir les électeurs des conséquences d’un changement de pouvoir à Tallinn. E.Savisaar a ainsi diffusé une lettre dans laquelle il a mis en garde les électeurs de Lasnamäe: s’ils ne votaient pas pour lui, Tallinn serait embarquée dans la même spirale de hausse des prix que le reste des régions estoniennes. Toomas Vitsut a, lui, expliqué dans un courrier envoyé aux employés de la municipalité tallinnoise que l’arrivée au pouvoir d’autres partis signifierait leur licenciement, agitant la menace d’une sélection sur la base de l’appartenance politique.

Face aux accusations, Edgar Savisaar s’est constamment défendu de dépenser l’argent public. Son argument principal fut toutefois de rappeler que les autres partis se comportaient de la même manière ailleurs en Estonie, ce qu’il expliqua notamment dans une lettre ouverte au Président Toomas Hendrik Ilves qui avait osé critiquer sa campagne. Encore plus surprenante a été la réaction d’E.Savisaar face aux accusations de corruption. Le maire a en effet questionné les autres candidats: «Est-ce que le plus important est la corruption ou la façon de résoudre les problèmes liés aux salaires, aux prix, à l’émigration et aux emplois?».

Des adversaires pugnaces

De son côté, Eerik-Niiles Kross a choisi des méthodes fortes pour dénoncer la corruption qui règne au sein des instances tallinnoises. Il a perturbé à plusieurs reprises des événements organisés par Edgar Savisaar, n’hésitant pas à dépêcher des membres d’IRL pour concurrencer ceux du parti du Centre ou à se faire passer lui-même pour un journaliste de TV3 pour interviewer E.Savisaar. Pas toujours du meilleur goût et extrêmement ciblée sur son adversaire, la campagne d’E.-N.Kross a plu par son côté atypique et énergique. L’annonce de son inscription sur la liste des personnes recherchées par Interpol deux jours avant le scrutin ne semble pas avoir eu d’incidence majeure sur le résultat[2].

Parallèlement, Valdo Randpere (RE) et Andres Anvelt (SDE) ont mené des campagnes relativement discrètes. Seules leurs prestations lors du débat final sur la chaîne nationale ETV la veille du scrutin ont été saluées par les observateurs.

L’objectif premier des adversaires d’Edgar Savisaar était de mettre fin à la mainmise du maire sur la capitale, l’idée étant de «libérer Tallinn». Chacun de leur côté, les différents candidats ont promis de mettre de l’ordre dans les dépenses municipales, de revoir les contrats signés pendant la période Savisaar et de mettre fin à l’utilisation politique des médias municipaux. La question des relations du parti du Centre avec le pouvoir central russe n’a pas non plus été absente de la campagne[3]. Dès lors, cette focalisation autour des thèmes de la corruption et de la nécessaire chute d’E.Savisaar a largement éclipsé les vrais thèmes et promesses de la campagne. Tous les candidats se sont unanimement engagés à proposer plus de places dans les écoles maternelles, la différence se jouant sur les chiffres (nombre de places à créer, coût annuel). Face à un E.Savisaar fier de sa décision d’instaurer la gratuité des transports publics pour les Tallinnois début 2013, les autres candidats ont tous assuré vouloir maintenir cette mesure. Ils ont également rappelé la nécessité d’améliorer la qualité du réseau et, afin de se démarquer de la politique municipale, certains ont promis d’étendre à tous le principe de gratuité. Tous les candidats ont promis une hausse des aides financières accordées aux retraités tallinnois (complément retraite, réductions en pharmacie, etc.), la construction de nouveaux aménagements routiers, la rénovation des nombreuses routes endommagées… Le financement des projets devait être assuré notamment par l’accroissement des aides européennes et… la suppression des médias municipaux.

Les buts étant finalement plus ou moins identiques, la différence résidait plutôt dans la manière de gouverner. La liste VTK mettait clairement en avant sa volonté d’impliquer les associations citoyennes. De son côté, le SDE proposait une plus grande décentralisation, avec l’octroi de pouvoirs réels aux assemblées administratives de district (linnaosa halduskogu) et aux mairies de district (les premières ne sont que des structures consultatives et les secondes ont peu d’autonomie vis-à-vis du pouvoir central, notamment du fait de budgets propres limités).

«Il est des nôtres»: E.Savisaar et l’électorat russophone

Si les problématiques qui lui sont liées n’ont pas été directement au cœur de la campagne, la minorité russophone (44% de la population totale de la capitale en 2010) a encore joué le premier rôle dans le résultat. Dans la capitale estonienne, la population russophone vote en effet massivement pour le parti du Centre[4]. Dans le district très peuplé de Lasnamäe, 80% des voix sont ainsi allées aux candidats du parti d’E.Savisaar. Le succès des centristes est d’autant plus important qu’ils bénéficient du vote des non-citoyens (44.338 personnes à Tallinn en 2013, soit 10,6%)[5]. Exclus des scrutins nationaux, les non-citoyens, principalement russophones, saisissent en effet pleinement l’occasion qui leur est offerte de participer au débat politique et de soutenir celui qui les défend.

Dès lors, le positionnement politique du parti du Centre se fait clairement, mais pas seulement, dans la direction des russophones, et c’est là sans doute que réside la clé de son succès. La question nationale s’est imposée dans la campagne également par la dichotomie de l’espace médiatique et l’inégalité du traitement des candidats dans la presse. Candidat des estophones et des russophones, Edgar Savisaar a profité de créneaux sur la chaîne russe PBK. Les autres candidats, eux, en ont été quasi absents et sont restés largement inconnus des russophones qui avouaient ne pas connaître leurs noms. En revanche, Edgar Savisaar, adopté par les russophones comme étant l’un des leurs (nach), est parvenu à rassembler largement, ce qui lui a assuré une victoire sans conteste dans la capitale. Les autres partis, quant à eux, ont une nouvelle fois échoué dans leur conquête de l’électorat russophone, y compris le parti social-démocrate qui en a pourtant fait un objectif de long-terme en intégrant, fin 2011, le Parti russe en Estonie.

Notes:
[1] La liste Citoyen libre de Tallinn a obtenu 4,01% des voix, le Parti populaire conservateur d’Estonie 2,72%, la liste des Verts de Tallinn 0,46%, la liste trans-estonienne (liste patriote qui défend notamment les locataires forcés -personnes dont l’appartement a été restitué à une autre personne lors de la réforme de la propriété- et les propriétaires de terrains transférés à la RSFSR en 1944) 0,19%, la liste russophone Rodina (Patrie en russe, liste d’extrême-droite issue de l’Union des indoeuropéens d’Estonie, représentée par trois candidats seulement) 0,06% et les candidats indépendants 0,17%.
[2] Depuis 2009, E.-N.Kross est recherché par les instances judiciaires russes qui le suspectent d’avoir organisé le détournement de l’Arctic Sea en mer Baltique. Après avoir refusé de le faire plus tôt, Interpol a ajouté Kross à la liste des personnes recherchés le 18 octobre 2013, soit deux jours avant le scrutin municipal. Cet événement ne semble pas avoir eu d’impact sur les résultats (au moment de l’affaire, 14% des inscrits avaient déjà voté par anticipation). Si le sujet a été longuement évoqué lors du débat télévisé du 19 octobre, le choix d’Interpol n’a fait que renforcer les soutiens à E.-N.Kross, qui y ont vu une manœuvre orchestrée par le Kremlin, dont les liens avec E.Savisaar sont connus. Ce dernier a tenté de mettre en cause l’unité de la coalition gouvernementale à laquelle participe IRL, mais peu nombreux sont ceux qui croient en la version des faits défendue en Russie.
[3] Le parti du Centre et Russie unie sont liés depuis 2004 par un accord de coopération. Cette relation est jugée suspecte par les opposants à E.Savisaar et chaque soupçon d’aide financière tourne au scandale, comme lors de la campagne des législatives fin 2010.
[4] Après une période transitoire pendant laquelle des partis russophones ont été créés en Estonie, ceux-ci ont disparu au début des années 2000, essentiellement par leur alliance avec d’autres formations. Le parti de la Constitution a fusionné en 2008 avec le parti de Gauche, donnant naissance au parti de la Gauche unie d’Estonie. Le Parti russe en Estonie, lui, a fusionné avec le Parti social-démocrate. Les électeurs russophones se sont progressivement tournés vers le parti du Centre. Le soutien à Edgar Savisaar s’est définitivement scellé en 2007 quand le maire de Tallinn s’est opposé au déplacement de la statue du Soldat de Bronze.
[5] Tallinna Linnavalitsus, «Tallinn arvudes 2013», Tallinn, 2013.

*Doctorant en géopolitique, Centre de Recherches et d’Analyses Géopolitiques, Université Paris 8.

Vignette: Edgar Savisaar inaugurant l'échangeur routier d'Ülemiste.
 
 
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