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Le sport comme étendard du pouvoir: Sotchi et la restauration d’une image
Dossier: "Sports à l'Est"

Par Yaëlle OLIVA*
Le 17/02/2014

L’accueil des Jeux Olympiques à Sotchi est l’occasion pour la Russie de lancer une opération de communication visant à consolider son image. Pour le pouvoir russe, ces jeux s’accompagnent du déploiement d’une vaste stratégie qui a pour ambition de restaurer une image dégradée.



 
Les parallèles qui, en France, ont pu être établis entre la qualification des Bleus pour le Mondial de football 2014 et la situation globale du pays montrent la proximité entre sport et politique. Alors que l’équipe a pour vocation de représenter la nation, les exploits sportifs doivent apparaître comme un indicateur de prospérité nationale. Le sport a une fonction symbolique et démonstrative. Il peut être le lieu où le pouvoir «prend corps» et devient visible. Réciproquement, le pouvoir peut investir le sport, voire l’instrumentaliser. Qu’en est-il en Russie, dans le cadre précis de ces JO d’hiver à Sotchi?

Le sport en Russie, étendard du pouvoir?

En Russie, sport et pouvoir entretiennent des liens étroits, qui se sont construits au cours de la période soviétique. Les autorités ont en effet rapidement pris conscience du rôle que le sport pouvait jouer dans la société. Elles en ont fait un instrument de puissance et un élément essentiel de l’idéologie, marquée par le mythe de l’homo sovieticus indestructible. La fizkoultoura et le travail planifié ont engendré une série de valeurs qui ont construit un certain rapport au corps. Culte de l’exploit, exaltation de la force et de l’endurance, ignorance de la souffrance sont visibles dans les mœurs, l’architecture, l’éducation, le sport…

Le sport en Russie soviétique relève ainsi de la culture nationale. Il est ancré dans les mentalités et se teinte d’idéologie. Il n’est pas un lieu neutre, mais un lieu investi par le pouvoir et où le corps, puissant et exalté, symbolise la nation. Par le sport, il s’agit d’atteindre un objectif de grandeur, un dépassement de soi. La compétition n’est pas uniquement sportive, elle est aussi politique. Le sport est un étendard du pouvoir.

Aujourd’hui, même si le contexte a changé, ceci semble tout aussi vrai dans un monde globalisé où le sport devient stratégie de politique étrangère et de diplomatie. Il s’agit de prouver la puissance de l’État, comme de la nation. Vladimir Poutine s’est battu pour recevoir les JO d’hiver en Russie. Se rendant en personne au Guatemala en 2007 pour soutenir la candidature de Sotchi, il a révélé sa volonté de restaurer l’image du pays[1]. Acte politique, ces JO se doivent d’être monumentaux. L’enjeu est de taille et, si le sport est à l’image du pouvoir, il doit briller.

Une stratégie d’affirmation de la puissance russe sur la scène internationale

L’organisation des JO à Sotchi est le plus grand événement international pris en charge par la nouvelle Russie depuis 1991. Il s’inscrit dans une stratégie de restauration de la puissance du pays, en déclin depuis la «victoire» du bloc occidental sur le bloc communiste. Dans les années 2000, après dix ans de crise, un tournant a été pris, axé sur le retour du pays sur la scène internationale. Les choix de politique étrangère opérés par V.Poutine ont visé à renforcer le rôle de la Russie dans le jeu diplomatique: guerre en Tchétchénie, lutte pugnace contre le terrorisme, pressions énergétiques sur l’Europe, refus du compromis sur la scène internationale (comme dans le dossier syrien, pour ne citer que cet exemple), création d’union économique avec certains pays de l’ex-URSS… Adepte des symboles, V.Poutine n’est-il pas celui qui dépasse les limites pour guider la nation, comme il a métaphoriquement guidé les cigognes dans leur migration à l’automne 2012[2]?

Avant même l’ouverture des jeux, il s’est agi de prouver la puissance, voire la supériorité russe. Ces jeux ne seront pas n’importe quels Jeux: ils resteront ceux lors desquels la flamme olympique aura effectué le plus long trajet de l’histoire, de son départ de Moscou le 7 octobre à son arrivée à Sotchi le 7 février. Ceux où elle sera allée le plus haut dans l’espace, où elle aura plongé dans le lac le plus profond du monde (lac Baïkal) et aura atteint le plus haut sommet d’Europe (l’Elbrouz). Ces exploits, diffusés sur internet et à la télévision, sont exposés aux yeux du monde comme un signe de puissance. Le «plus» qui les caractérise est à l’image de la Russie, pays disproportionné, pays de l’extrême et du dépassement des limites. Par ces Jeux, on revient donc à l’idéal multiséculaire de la grandeur et de la spécificité russes.

D’où la nécessité d’organiser des jeux grandioses, en termes de lieux, d’infrastructures, d’investissements[3]. Sotchi n’a pas été choisie au hasard. Entre mer et montagne, cette ancienne cité balnéaire au climat favorable est un site touristique apprécié. «Sud russe», elle fait partie de ces «marges» au passé lourd de sens. Elle symbolise l’extension territoriale, l’assimilation de populations autochtones et la lutte contre le terrorisme. Son aménagement, par la construction en un temps record d’infrastructures spectaculaires (lignes ferroviaires, stades, hôtels, restaurants…), vise à prouver l’efficacité du pays et sa capacité à affronter les difficultés. Les investissements massifs et le coût faramineux des travaux, estimé à plus de 35 milliards d'euros, en font les jeux les plus couteux de l’histoire. Sotchi relève donc clairement d’une démonstration de puissance et d’un faste incroyable, qui ont de quoi séduire les Russes. Car Sotchi est aussi un enjeu de politique intérieure.

Un enjeu de politique intérieure et une stratégie de réconciliation nationale

La chute de l’URSS a généré un traumatisme identitaire, l’effondrement de ce système prétendument indestructible et idéal créant un vide difficile à combler. Alors que la nostalgie, pas forcément du système lui-même mais sans doute de la sécurité qu’il procurait à l’individu, n’est pas absente aujourd’hui des comportements individuels, il semblerait que Sotchi arrive à point nommé. Ces Jeux pourraient bien combler quelques aspirations de grandeur, rêves d’union nationale, regrets du passé et des rassemblements en tous genres. En cela, Sotchi est un enjeu de gouvernance: il s’agit de prouver que le gouvernement est capable d’offrir aux Russes une renaissance méritée.

Cette stratégie de restauration de la confiance nationale est d’autant plus d’actualité que, depuis quelques années déjà, la Russie connaît une montée du mécontentement. Les voix d’opposition au régime se sont multipliées, s’exprimant de diverses manières, qu’il s’agisse de mobilisations nationales (comme la vague de manifestations du printemps 2012 contre la réélection de V.Poutine) ou locales/régionales (comme depuis 2010 la mobilisation en faveur de la sauvegarde de la forêt de Khimki).

Il est fort probable que, pour les autorités, Sotchi soit donc également un outil de consolidation du pouvoir par la séduction. Mais cette stratégie a-t-elle des chances de réussir?

Les failles de la «stratégie Sotchi»

L’aspect international de l’événement et les projecteurs rivés sur Sotchi compliquent pour le pouvoir la dissimulation des failles du «système», révélant son caractère coercitif et autoritaire. On le sait, durant tout la durée des Jeux, la sécurisation de la région est prioritaire: le système de surveillance téléphonique et Internet SORM est activé, la région est ultra-militarisée, 40.000 policiers et soldats sont mobilisés, la frontière avec l’Abkhazie est fermée, la circulation dans les ville et sur la mer Noire est réduite et la loi anti-terroriste est activée. Sans parler des quatre lois adoptées peu de temps auparavant et qui renforcent le contrôle de la société et de ses liens avec l’étranger (interdiction des manifestations sans rapport avec les JO, interdiction de la «propagande homosexuelle», censure d’Internet et contrôle des ONG).

Ces mesures plus ou moins attendues ont alimenté les critiques, tant en Russie qu’à l’étranger, depuis la nomination de Sotchi en 2007. ONG et associations n’ont eu de cesse de dénoncer le non-respect des droits de l’homme dans le pays, certains ont pointé du doigt la corruption qui a entouré la préparation des JO, pour laquelle 33 milliards de dollars auraient été détournés selon le rapport du parti d’opposition russe Solidarnost. D’autres, comme Human Rights Watch et Amnesty international, ont insisté sur l’exploitation des ouvriers et des migrants dans la préparation du site et sur le contrôle de la presse. Internet a également permis la diffusion de critiques argumentées et le rassemblement des individus sous forme de pétitions ou de sites, comme la page Facebook Boycott Sochi 2014. Enfin, les prises de position de certains dirigeants ou célébrités ont retenti, à l’instar du refus des chefs d’État américain, français et allemand de se rendre à la cérémonie d’inauguration des Jeux ou de l’appel au boycott de l’auteur et acteur britannique Stephen Fry.

Ainsi, la loi d’amnistie récemment adoptée, et qui a permis la libération de l’ancien oligarque Mikhaïl Khodorkovski, de deux membres des Pussy Riots et des activistes de Greenpeace, toute conciliante soit-elle, a peu de chances de suffire à apaiser l’opinion publique, en Russie comme hors des frontières. Finalement, ces JO d’hiver qui constituent une gigantesque entreprise de restauration du pouvoir russe révèlent mieux qu’une tribune les failles du système.

Notes:
[1] Marie Jégo, «Sotchi, vitrine et laboratoire de la Russie poutinienne», Le Monde Géo et politique, 27 novembre 2013.
[2] Alexandre Iounache,«Poutine naoutchil belykh jouravleï letat» («Poutine a appris aux cigognes à voler»), Izvestia, 6 septembre 2012.
[3] Étienne Bouche, «Sotchi: La Russie sort les grands jeux», Libération, 8 novembre 2013.

* Étudiante en russe et relations internationales à l’INALCO

Vignette: Y.Oliva
 
 
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