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Kosovo: Le sport pour réconcilier les communautés
Dossier: "Sports à l'Est"

Par Romain WELTER*
Le 17/02/2014

Quinze ans après la guerre, le Kosovo essaie de se construire un avenir. Dans ce pays multiethnique, les formes de dialogues entre communautés sont limitées. Sport Sans Frontières développe depuis cinq ans un projet visant à combler ce manque.



 
Le Kosovo est l’un des derniers pays du continent européen à avoir connu une guerre, à la fin des années 1990. Quinze ans après, les conséquences de ce conflit sont encore palpables et le jeune pays s’efforce de se construire en prenant en compte ses diverses communautés. Une ONG française, Sport Sans Frontières, travaille également dans cette dynamique en utilisant le sport comme un outil de réconciliation interethnique pour les enfants et les adolescents.

Un pays fragmenté où les échanges interethniques sont limités

L’indépendance du Kosovo a eu lieu en 2008, sans que cet État ne soit reconnu par tous les pays du monde. La jeune nation essaie de bâtir un présent et un futur en prenant en compte ses spécificités, notamment communautaires. Dans ce pays multiethnique qui compte 1,8 million d’habitants environ, huit communautés cohabitent avec une forte majorité d’Albanais (environ 90% de la population). Parmi les autres communautés, on trouve notamment des Serbes (estimés à entre 5 et 9%), des Bosniaques (1,5%), des Turcs (1%), des Roms, des Ashkalis et des Égyptiens (1,5%) mais également des Goranis (0,6%). Les regroupements géographiques –à titre d’exemple, les Goranis sont installés dans l’extrême sud du Kosovo, les Serbes dans des villages et villes mono-ethniques qui ne sont cependant plus coupés du reste du pays ou sont concentrés dans le nord du Kosovo– et les environnements culturels et politiques dans le pays ne favorisent pas particulièrement les échanges entre communautés. Il arrive bien souvent qu’une ville soit mono-ethnique (à quelques exceptions près, comme Mitrovica ou Kamenica) et que les enfants albanais, serbes, turcs notamment étudient dans des écoles et selon des programmes pédagogiques différents.

Par ailleurs, dans cet État à l’histoire récente et en manque de reconnaissance, le sport est avant tout perçu comme un outil de promotion du pays à l’international. La médaille mondiale de la judokate Majlinda Kelmendi, en 2013, a été très médiatisée et les fédérations majeures (football, basket, handball) essaient de faire en sorte que des équipes nationales représentant le Kosovo puissent participer à des compétitions internationales. Ainsi, le sport est apprécié pour cette prédominance compétitive plus que comme outil d’éducation et de rassemblement. Le système de clubs et d’associations sportives pour tous est d’ailleurs assez peu développé et les enfants ne bénéficient finalement que de leurs heures de pratique d’EPS à l’école.

Un autre élément de contexte à prendre en compte est la démographie: en effet, plus de la moitié des habitants du Kosovo ont moins de 25 ans. Dans un contexte de fort chômage (73% chez les 15-24 ans en 2009 selon l’Institut des statistiques du Kosovo), il est nécessaire de créer des cadres dans lesquels les jeunes peuvent s’épanouir et développer leurs capacités.

Les activités de Sport Sans Frontières au Kosovo

Dans ce contexte, l’ONG Sport Sans Frontières travaille depuis 10 ans au Kosovo et y met en place, depuis 2008, un projet unique qui se nomme « Sport4Youth ».

En 2013, ce projet se déroulait dans onze villes du Kosovo. Sport Sans Frontières pouvait compter sur un réseau de 80 volontaires, âgés de 14 à 22 ans, issus de six communautés différentes –albanaise, ashkali, bosniaque, rom, serbe et turque. Par le passé, la communauté gorani en avait également bénéficié dans la ville de Dragash. En 2013, les villes et villages de Peja, Mitrovica, Tunel i Pare, Kamenica, Kacanik, Gracanica, Ropotovo, Roma Mahalla (quartier rom de Mitrovica), Shtime, Mamusa, Skenderaj y participaient. Certaines villes disposaient de volontaires mono-ethniques (comme Gracanica avec uniquement des Serbes ou Skenderaj avec des Albanais) mais, dans d’autres villes, les équipes de volontaires étaient multiethniques. C’était notamment le cas à Mamusa (Turcs et Albanais) ou à Mitrovica (Bosniaques et Albanais). Chaque ville avait ainsi son équipe d’animateurs sportifs (entre 5 et 8 individus formés par Sport Sans Frontières).

Le projet répond à différents enjeux: (1) former de jeunes animateurs sportifs, (2) créer les conditions de rencontre et de dialogue entre jeunes de différentes communautés, (3) développer localement des activités sportives pour les enfants, (4) faire des jeunes volontaires des acteurs de la vie locale. Pour remplir ces différents objectifs, de nombreuses activités sont mises en place tout au long de l’année. La première d’entre elles est la formation. Pendant six à dix week-ends par an, l’équipe de Sport Sans Frontières organise des séminaires de formation pour les jeunes animateurs sportifs auxquels entre 25 et 50 jeunes de toutes les communautés sont invités. Ces séminaires sont mis en place à la fois pour permettre aux jeunes de se rencontrer, que ce soit dans les périodes de formation théorique ou sur le terrain mais aussi pendant les temps informels (repas, nuits, etc.), mais également pour délivrer un contenu de qualité à destination des jeunes volontaires afin qu’ils soient capables de mettre ensuite en place des activités éducatives sportives pour les enfants de leur ville ou de leur village. Les formations sont ainsi axées sur la compréhension des spécificités de l’enfant, sa gestion, sa sécurité, la mise en place de jeux et l’aspect éducatif des activités. Ces formations sont aussi des lieux de dialogue sur différentes thématiques et notamment sur la vie des différentes communautés et les expériences de discriminations subies ou ressenties par les uns et par les autres.

Les activités régulières forment le deuxième volet du projet. Chaque semaine, dans les onze centres actuellement inclus dans ce projet, les équipes locales de volontaires organisent des activités sportives pour les enfants de 8 à 12 ans. Elles ont lieu dans le contexte d’un centre de jeunesse, d’une école ou dans le cadre d’autres facilités, selon les possibilités locales. Les enfants peuvent ainsi avoir une activité sportive régulière, au-delà de leur pratique hebdomadaire du sport à l’école. Il apparaît ainsi que le service public rendu par les jeunes volontaires a une réelle utilité, que ce soit localement –car cela permet aux enfants de participer à plus d’activités à côté de l’école– mais surtout en ce qui concerne le développement des enfants. Les études ont démontré à quel point il était important pour les enfants de pouvoir s’adonner à des pratiques sportives, pour leur épanouissement physiologique, mental ou social. Les volontaires essayent aussi d’accompagner les enfants dans leur développement personnel.

L’organisation d’événements est le troisième pilier du projet «Sport4Youth». Ils se déroulent principalement pendant l’été. En 2013, trois localités étaient jumelées pour en organiser: Mitrovica (Bosniaques et Albanais), Shtime (Albanais et Ashkalis) et Ropotovo (Serbes). Des enfants des trois villes se sont retrouvés en juin à Shtime, puis à Mitrovica en juillet, et enfin à Ropotovo en août. Le principe de ces journées est toujours le même: le matin, les volontaires des trois localités proposent une activité sportive au cours de laquelle les enfants sont mélangés en équipes multiethniques alors que, l’après-midi, une visite culturelle est prévue mettant en exergue un monument local ou une caractéristique liée à la vie d’une communauté. Ces événements ont tout d’abord le mérite de sortir les enfants de leur contexte local pour leur permettre de mieux comprendre l’ensemble qu’est le Kosovo et les différences ou similarités entre communautés. Ils leur permettent aussi de vivre une première expérience de mixité communautaire sur le terrain. Bien qu’ils ne parlent pas la même langue, les enfants trouvent, à travers les jeux proposés, un moyen formidable de rassemblement.

Les résultats du projet Sport4Youth

Depuis 2008, des centaines de volontaires ont été formés par Sport Sans Frontières et les jeunes ont plaisir à faire partie de ce réseau multiethnique. Dans les évaluations, il apparaît qu’ils participent à ce projet autant pour développer des activités sportives pour les enfants de leur ville que pour rencontrer des jeunes d’autres communautés. Il est palpable que les regards sur les autres communautés changent au fil des rencontres et que les volontaires acquièrent une meilleure compréhension des autres citoyens. On en voit également certains élaborer des projets entre eux, en parallèle.

«Sport4Youth», qui, en 2013, avait d’ores et déjà permis à plus de 9.000 enfants de disposer d’activités sportives, veut aussi promouvoir le volontariat. Celui-ci est très peu développé au Kosovo, et les jeunes engagés dans ce projet sont en quelque sorte des pionniers qui comprennent au fur et à mesure le bien-fondé d’une telle expérience, que ce soit d’un point de vue personnel ou de celui des compétences qu’ils acquièrent et qu’ils pourront utiliser dans le contexte d’un marché de l’emploi difficile. Par ailleurs, ces jeunes deviennent des acteurs locaux reconnus, puisqu’ils reçoivent en fin d’année des diplômes du ministère de la Jeunesse et des Sports du Kosovo, mais aussi via les contacts qu’ils développent avec les responsables des municipalités et des centres de jeunesses.

Enfin, ce projet veut développer une autre vision du sport. Cette activité est peu reconnue au Kosovo en tant qu’outil d’éducation et de rassemblement et «Sport4Youth» démontre qu’elle peut être un outil pertinent pour créer des passerelles entre les citoyens. Mais les jeunes animateurs sont aussi les fers de lance d’une autre vision du sport, plus récréative. Ces activités participent donc activement au changement des mentalités sur le terrain, en s’ancrant dans un contexte social spécifique.

* Responsable pédagogique de Sport Sans Frontières au Kosovo depuis mars 2012.

Vignette: 150 enfants de 11 localités différentes et 6 communautés lors d’un grand événement à Prishtina en septembre 2013. Photo: Damien Dats.
 
 
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