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Donetsk: Le cœur de charbon de l'Ukraine


Par Svetlana MAYDUKOVA*
Le 01/04/2014

La ville de Donetsk est la capitale du charbon de l'Ukraine. Et tout est là pour le rappeler: le blason de la ville, les terrils, l'odeur de brûlé qui vous accueille à l'entrée de la ville, le smog permanent et la neige noircie par la poussière de minerai.



 
L'industrie du charbon est le premier employeur du Donbass. Directement ou indirectement, presque toute la population de la région en vit. De nombreux terrils en forme de pyramides entourent la ville de Donetsk. Selon les données officielles, on trouve dans l'oblast de Donetsk 641 terrils de mines de charbon, qui couvrent une superficie de 5.000 hectares, soit 0,2% du territoire administratif de l'oblast. Ce n’est pas rien dans le contexte de crise actuelle, alors que 100 m² de terrain situés à la périphérie de cette ville de plus de 950.000 habitants se négocient au prix de 200 à 250 dollars! Corollaire de ces mines, on trouve également à Donetsk de nombreuses usines de transformation.

Située à l’extrémité orientale de l’Ukraine, la région minière du Donbass s'étend sur les oblasts de Donetsk, de Dnipropetrovsk et de Louhansk. Le Donbass occupe environ 5% du territoire et abrite 10% de la population du pays. En termes économiques, la production du Donbass représente 50% du charbon, 45% de la métallurgie, 30% de l'énergie thermique produits en Ukraine, ainsi que 20% des services d'ingénierie. Un quart des exportations totales du pays sont produites dans l’oblast de Donetsk. Même si les mines de charbon d’État enregistrent des pertes croissantes, la région reste l’une des plus riches d’Ukraine, après avoir été l’un des centres névralgiques du complexe militaro-industriel durant la période soviétique. En 2010, la région de Donetsk a contribué à 12% du PIB ukrainien.

La région du communisme inachevé

Donetsk est devenu un centre industriel puissant dans les années d'après-guerre. À cette époque, des prisonniers condamnés au travail forcé en provenance de toute l'URSS ont été amenés à Donetsk pour reconstruire l'économie de la région, bâtir de nouvelles usines et creuser des mines. En effet, les condamnés étaient alors moins massivement envoyés en exil vers le Grand Nord ou en Extrême-Orient et furent également envoyés vers les grands chantiers de la partie européenne de l'URSS et vers le sud-est industrialisé de l'Ukraine. Cette histoire a laissé une empreinte forte sur la mentalité et le mode de vie de la population du Donbass.

Si le centre de Donetsk est assez beau et moderne, affichant son européanité, la banlieue de la ville offre un tout autre visage. Le taux de chômage est élevé (en 2013, il atteignait dans l’oblast 7,8% de la population active, pour une moyenne nationale de 7,2%)[1] et les maux –misère, alcoolisme, criminalité – y sont les mêmes qu’ailleurs. Comme dans la plupart des zones rurales, dès qu’on s’éloigne du centre de Donetsk d’une soixantaine de kilomètres, les routes sont dépourvues d’asphalte. Depuis le début des années 1990, nombreuses sont les mines qui, faute de rentabilité, ont dû fermer. En lieu et place des grandes mines d’hier se sont peu à peu développées des kopanky, ces mines illégales qui, d’abord de taille modeste, ont peu à peu été reprises par de grands groupes tout en restant dans l’illégalité (notamment au regard des normes de sécurité). Les kopanky contribueraient aujourd’hui à 10% de la production de charbon du pays[2]!


Figure1:Donetsk, ville des terrils (Photo: Svetlana Maydoukova, 2014)

L'«or noir» de l’Ukraine

L'industrie du charbon joue un rôle important dans l'économie du pays. Même si, depuis 1991, la production totale de charbon en Ukraine a diminué environ de moitié, celle-ci contribue encore à 10,5% de la production industrielle de l’Ukraine. Ainsi, en 2011, l'Ukraine se situait en deuxième position, juste après la Pologne, pour les volumes d'extraction du charbon en Europe. Sur les 76 millions de tonnes de charbon extraits en 2011, environ 7 millions ont été exportés vers la Bulgarie, la Turquie, la Belgique, la Pologne, la Russie, les États-Unis et la France (voir figure 1). La répartition des pays clients révèle une diversité notable, qui associe le maintien des liens tissés avant 1991 avec les démocraties populaires dans le cadre du Conseil d'aide économique mutuelle (CAEM) et l'ouverture vers de nouveaux marchés. On note que la Russie n’est pas un client prépondérant pour le charbon ukrainien. Ces performances n’empêchent pas l’Ukraine d’être également importatrice: en effet, le pays produit essentiellement du charbon thermique, utilisé pour la production d’électricité, mais doit importer du coke, utilisé dans la métallurgie. Ainsi, en 2011, le pays a acheté 13 millions de tonnes de charbon à coke, soit environ 37% de sa consommation de coke. Son fournisseur principal est la Russie.


Figure 2: Structure des exportations de charbon thermique en Ukraine en 2012, selon le Comité d'État ukrainien pour les Communications et l'Information.

Dans l'oblast de Donetsk, on trouve encore 108 entreprises (privées et publiques) officiellement actives dans le secteur du charbon. L’État est détenteur de mines essentiellement non rentables. En effet, pour éviter une explosion sociale, les autorités tentent par tous les moyens de retarder leur fermeture. Les conditions d’exploitation y sont archaïques, même si plus personne désormais n’y travaille au marteau-piqueur, comme à l’époque soviétique. Les récits sont encore vivants de ce labeur souterrain, lorsque les hommes se frayaient un chemin, couchés dans un tunnel de 40 cm de hauteur seulement et à moitié inondé, marteau-piqueur en main, tandis que les rats couraient à côté de leur visage sans qu’ils n’osent les tuer puisqu’ils étaient les premiers signaux en cas de danger. C’est dans le Donbass également qu’est née la légende de Stakhanov, ce mineur qui, en 1935, aurait accompli quatorze fois la norme d’extraction de charbon lors d’un concours organisé par le Komsomol.

L’extraction du charbon du Donbass reste aujourd’hui difficile: les couches sont minces et situées en profondeur, dans des endroits où la concentration de méthane présente des risques à l’extraction. En outre, le minerai de charbon de Donetsk contient une grande quantité de cendres, dont le pourcentage augmente de 1% par an environ.

Les mines qui présentent des conditions géologiques plus favorables et un charbon de meilleure qualité ont été cédées (par achat ou en location) à des oligarques. La campagne de privatisation devrait être achevée d'ici 2015 et, à terme, l'État ne devrait plus contrôler que 5% des mines de charbon du pays conformément à la Stratégie énergétique de l'Ukraine en 2030. Certains craignent d’ailleurs que ce désengagement ne se traduise par une plus forte dépendance de l’État vis-à-vis des importations, alors que les entreprises privées pourront proposer leur charbon aux plus offrants, vraisemblablement à l’exportation.

En fait, près de 70% de la production de charbon en Ukraine se trouve actuellement entre les mains d’un seul et même entrepreneur, l’homme le plus riche du pays, Rinat Akhmetov, lui-même né dans une famille de mineurs du Donetsk qui a fait fortune dans les mines et la sidérurgie. Il a été l’associé du président Viktor Ianoukovitch, également originaire de la région et qui, lui, opérait alors dans le secteur du transport de produits houillers à Donetsk. C’est ici qu’est né le parti des Régions et R.Akhmetov a indéniablement été le sponsor de V.Ianoukovitch lorsque celui-ci a commencé son ascension politique, devenant gouverneur, puis chef du gouvernement… R.Akhmetov possède aujourd’hui six grandes entreprises de charbon en Ukraine. Dans la sphère d’influence du pouvoir, on trouvait également jusque récemment le fils aîné du Président Ianoukovitch, Oleksandr, qui, après avoir débuté dans le BTP, s’est lancé dans le charbon et le transport et serait impliqué dans le business des kopanky. Compte tenu des événements en cours en Ukraine, l’équilibre de ces forces va probablement changer.

Dans la zone de l'enfer

La situation écologique de Donetsk est grave: la ville passe pour être l’une des plus polluées non seulement d'Ukraine, mais aussi d'Europe. Parce que, des Carpates au Donbass, aucun gouvernement ukrainien n’a souhaité faire de l’écologie une priorité, on tient désormais pour acquis qu’il serait déjà trop tard pour remédier à cette situation. Les autorités évitent de soulever cette question, prétendument pour ne pas semer la panique au sein de la population. Dans la région, les maladies sont nombreuses, l’espérance de vie peu élevée et nombreux sont les enfants qui, dès leur plus jeune âge, présentent des pathologies.

Ces terrils polluent le sol environnant, le rendant impropre à tout usage. Pourtant, pendant longtemps, les habitants ont vécu à leur proximité, jusqu’à ce que le processus d’incinération des déchets industriels soit mis en place. On se souvient bien, dans la région, de la tragédie de 1966 à Dimitrov, lorsque, les pluies ayant érodé la pente de l’ancien terril, la roche brûlante s’est trouvée exposée (la température dans les terrils refroidis est de 30-35°C mais elle peut atteindre 1.200°C à l’intérieur). Le terril a alors explosé et enseveli le village de Nahalovka, tuant 60 personnes. D’autres accidents de même nature ont eu lieu, avant et après… Le procédé d’incinération des déchets industriels actuellement utilisé impose une mise à distance impérative de toute présence humaine. Les déchets de roches présents contiennent en effet de l’arsenic, du cyanure et d’autres substances toxiques pour les organismes vivants.

Aux États-Unis, en Pologne ou en Allemagne, toute licence d’extraction est délivrée par les services environnementaux à la condition que, après l'exploitation minière, tout sera rétabli dans sa forme originale. Les déchets industriels sont traités, mélangés à des additifs (par exemple du sable), puis stockés sur des terrains qui peuvent ensuite être remis en culture. Avant de transformer les terrils, des spécialistes évaluent si tous les éléments réutilisables ont été extraits. Les écologistes sont présents, et étudient la façon dont les activités humaines perturbent l'équilibre biologique sur le site de production. En Ukraine, pour le moment, ces processus sont quasiment inconnus et la législation est pour le moins laxiste.

Si les terrils du Donbass ne sont pas devenus une carte de visite pour l’Europe, c’est avant tout parce que l’administration du pays s’est révélée totalement corrompue et bien peu soucieuse de l’application et du respect des lois. Pendant longtemps, les Ukrainiens ont gardé le silence mais nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, espèrent que les vents européens vont contribuer à offrir aux enfants du Donbass un avenir plus sain.

Notes:
[1] Office statistique ukrainien, www.ukrstat.gov.ua/
[2] Laurent Geslin et Sébastien Gobert, «Ukraine. Le prix du charbon illégal», P@ges Europe, 7 janvier 2013.

* Écrivain, journaliste, maître des sciences économiques, petite-fille de mineur, Donetsk.

Vignette: minerai de charbon, Donetsk (Photo: Svetlana Maydukova, 2014)
 
 
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