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Nouveaux contestataires en Russie: Les élections municipales, une réussite contrôlée?


Par Vladimir PAWLOTSKY*
Le 15/04/2014

La «démocratie administrée», garante de la stabilité politique russe, s’érode avec des mouvements d’opposition locaux mais conserve une base solide grâce au Parti pro-présidentiel Russie unie. Les oppositions s’institutionnalisent et laissent envisager un pluralisme politique plus important, notamment aux futures élections locales.



 
En effet, la destitution de Vladislav Sourkov en décembre 2011, grand architecte du système partisan russe depuis l’accession au pouvoir de V.Poutine en 1999, et son remplacement par Viatcheslav Volodine marquent la réaction du pouvoir quant aux mouvements de contestation orchestrés le même mois. À Khimki, ancienne naukograd (ville scientifique)[1], située dans la banlieue nord-ouest de Moscou, une nouvelle personnalité politique, Evguenia Tchirikova, a ouvert la voie à de nouvelles candidatures. À Moscou et à Ekaterinbourg, les élections municipales du 8 septembre 2013 ont été le théâtre de nouvelles tensions, régies par des mécanismes originaux.

E.Tchirikova, non affiliée à un parti, s’est présentée le 14 octobre 2012 aux élections municipales de Khimki et a acquis une forte notoriété au sein des mouvements d’opposition anti-Poutine démarrés le 4 décembre 2011 à Moscou. Fille d’ingénieur, ingénieure à son tour, elle possède avec son mari une société spécialisée dans l’isolation de stations électriques. Parallèlement diplômée en marketing politique, elle maîtrise parfaitement les méthodes qui lui ont permis de mener à bien sa campagne électorale dans cette ville de plus de 200.000 habitants. Née en 1976, elle incarne la nouvelle identité «scientifico-citadine» de la ville, trop jeune pour avoir joué un rôle politique pendant la période soviétique. Cette identité est caractérisée par un haut niveau de qualification, une propension à utiliser les nouveaux moyens de communication, une facilité à emprunter les réseaux de pouvoir, notamment ceux mis en place lors de la période soviétique entre le Kremlin et ces naukogrady, mais aussi une volonté de jouer un rôle politique accru.

La contestation anti-Poutine sur fond de lutte écologique

Dans la plupart des naukogrady de l’oblast de Moscou, les scores de Russie unie aux élections législatives de 2011 ont été faibles. Passant à la deuxième place derrière le KPRF (parti communiste russe), voire à la troisième place derrière Russie juste, ces résultats ont surpris. Sanctionnant fortement le parti pro-présidentiel, les populations de ces villes ont porté leurs votes vers des partis de l’opposition parlementaire. Cependant, lors des élections municipales de 2012 à Khimki, une opposition aux vocations écologiques, non affiliée à un parti de l’opposition parlementaire, a su déployer les moyens nécessaires à la mise en place d’une candidature.

N’ayant récolté que 18% des voix, la candidature d'E.Tchirikova doit être néanmoins considérée comme importante car elle affirme l’arrivée d’un nouveau type d’opposition. En effet, les votes sanctionnant Russie unie, habituellement portés vers l’opposition parlementaire, se sont destinés cette fois-ci vers E.Tchirikova, désormais désignée comme la principale opposante au parti pro-présidentiel dans sa ville. Cet événement politique, d’un nouveau genre dans la «Russie de Poutine», affirme cette identité «scientifico-citadine» et met en lumière de nouveaux aspects de la démocratie russe. Grâce à sa formation professionnelle et politique, E.Tchirikova s’est projetée dans la vie politique. Grâce à ses contacts, elle a su provoquer un rapport de force direct avec le candidat de Russie unie Oleg Chakhov et cristalliser les tensions autour d’un projet d’aménagement du territoire. Elle s’est en effet prononcée contre la construction d’une autoroute entre Moscou et Saint Pétersbourg[2], construction prévoyant la destruction d’une partie de la forêt de Khimki. La contestation, dans un premier temps de type NIMBY (Not in my back yard)[3], a cherché à s’institutionnaliser et, grâce à E.Tchirikova, a trouvé les outils pour le faire.

«Khimkizatsia» de l’opposition à Moscou...

E.Tchirikova s’est inscrite durablement dans la liste des leaders de l’opposition anti-Poutine grâce à son «élection» au Comité d'organisation du mouvement pour des élections honnêtes, créé après les élections législatives de 2011. Composé de 15 membres, il compte des écrivains, des journalistes et des militants de tous bords politiques. À la direction du Comité, au côté de E.Tchirikova, on compte le désormais fameux avocat-blogueur Alexeï Navalny. Connu pour avoir qualifié le parti Russie unie de «parti des voleurs et des escrocs», il dénonce la corruption et les montages financiers des élites russes, lors de longs débats sur Internet, outil de communication qu’il manie parfaitement. Grâce à ses actifs au sein de certains grands groupes russes, il accède à des dossiers de financement frauduleux qu’il rend publics sur Internet. Associé au slogan «Arrêtons de nourrir le Caucase», il soutient les «marches russes», manifestations regroupant de nombreuses mouvances nationalistes et patriotiques, auxquelles il participe régulièrement. A.Navalny s'est présenté le 8 septembre 2013 aux élections municipales à Moscou et a obtenu la deuxième place avec un score de 27%. Il était le seul candidat en lice non affilié à un parti de l’opposition classique, parlementaire[4].

Cependant, il a refusé de participer à la dernière «marche russe» du 4 novembre 2013 et a exprimé sa crainte que le Kremlin puisse utiliser cette marche pour le discréditer en le qualifiant de nationaliste ou d’extrémiste, posant aux cotés de groupuscules néo-nazis, le bras tendu. Tout comme E.Tchirikova, il amorce une lutte directe avec le pouvoir sans passer par les canaux partisans traditionnels de la politique russe et s’efforce d’apparaitre comme le candidat issu d’un monde différent, dont les valeurs ne sont plus celles d’une famille politique vieillissante et corrompue, mais d’une jeunesse urbaine fortement inscrite dans le monde libéral, politique et économique. En axant sa lutte sur des thématiques volontairement «clinquantes» telle que le combat contre la corruption, nerf central de son «programme politique», il s’assure une notoriété grandissante. Aussi dénonce-t-il un système en déficit de méritocratie, dans lequel seules les malversations et les fraudes fournissent les clés d’accès au pouvoir. Les conflits qui les animent, tels que la lutte contre la corruption ou pour la défense de l’écologie, prennent des aspects plus généraux et se diluent dans une dynamique plus globale contre le système et son dirigeant lui-même. Peut-être est-ce pour s’allier et pour se trouver des convergences d’opinions que les différentes formes d’opposition simplifient leurs luttes?

Et à Ekaterinbourg?

À Ekaterinbourg, quatrième ville du pays, un candidat –on ne peut plus controversé–, Evgueni Roïzman, a remporté les élections municipales de septembre 2013 avec un score de 33% face au candidat de Russie unie Iakov Siline. Il se façonne une réputation d’intellectuel, engagé dans la lutte anti-drogue, et reçoit une médaille de l’Académie des arts de Russie pour sa contribution à la culture russe à travers divers mécénats. En effet, E.Roïzman est connu principalement pour la fondation «Ville sans drogue» qu’il a créée. Celle-ci est financée en partie par sa propre fortune (acquise notamment sur le marché de l’art) et de nombreux fonds privés. Cependant, la méthode employée pour désintoxiquer les narco-dépendants n’est autre que l’emprisonnement. Aussi, des signalements de violences ont été relevés sur les «détenus», notamment par Kommersant et ITAR-TASS. Son image d’homme fort, ne portant pas de costume et menant depuis un certain temps une lutte contre le gouverneur nommé de la région, lui procure une notoriété importante. Après s’être affilié au parti centre-gauche Russie juste de Sergueï Mironov, il se rapproche de Juste cause et donc de Mikhaïl Prokhorov. Après que ce dernier a été évincé de Juste cause, il a formé la Plate-forme citoyenne à laquelle E.Roizman s'est joint. Ce dernier s'est présenté aux élections municipales d'Ekaterinbourg sous cette étiquette. Ainsi, à la différence d’A.Navalny et d’E.Tchirikova, il a occupé dès 2003 des responsabilités politiques. En revanche, tout comme eux, il s’évertue à maintenir ses thématiques de lutte dans une confrontation directe au pouvoir local. E.Roizman, en occupant des fonctions politiques, s’est forgé une carrière d’un autre genre que celles d’A.Navalny et E.Tchirikova. De plus, sa trajectoire politique est sensiblement différente de celles des élites accédant à la tête des municipalités importantes, jusqu’à présent toujours issues de partis historiquement ancrés dans la vie politique russe.

Ainsi les élections d'Ekaterinbourg, Moscou et Khimki ont toutes les trois été le théâtre de nouvelles candidatures. Les combats politiques ont toujours été menés sur des thématiques provoquant un affrontement direct avec Moscou ou les instances régionales. Les candidatures ont été autorisées grâce à l’utilisation d’un panel d’outils et de relations que seuls des candidats qualifiés et politisés pouvaient maitriser. La «maturité démocratique» dont ils ont fait preuve serait bien le symptôme d'un renouveau politique russe, mais ses moyens d'action restent limités. L’opposition anti-Poutine, aussi plurielle soit-elle, manque de représentants. Les initiatives parlementaires sont impossibles et la rue comme espace de contestation apparaît encore comme le moyen le plus efficace de faire valoir ses intérêts.

Bien que des réformes aient été adoptées pendant le mandat de Dmitri Medvedev pour faciliter la création de partis politiques, provoquant la hausse presque instantanée du nombre d’organisations enregistrées, Russie unie reste majoritaire dans tous les parlements régionaux. Ainsi, on comptait 73 partis en Russie au 1er octobre 2013, contre 7 fin 2011. Le pluralisme politique est en marche mais conduit «mathématiquement» à une dispersion du vote contestataire en une myriade de votes vers des «micro-partis». Le Kremlin conserve ainsi sa mainmise sur les élections nationales et locales et préfère peut-être tempérer les ardeurs des classes contestataires en leur octroyant un droit politique plus important. Ces candidatures étaient elles prévues par le Kremlin? Voit-il en A.Navalny un opposant si dangereux, comme on a souvent tendance à le dépeindre? Cette opposition, aussi réelle soit-elle, est néanmoins jugulée. Les élites politiques russes ont-elles lu Jean Cocteau, pour reprendre sa maxime: «Puisque ces mystères me dépassent, feignons d’en être l'organisateur»[5]?

Notes: :
[1] Elle faisait partie pendant la période soviétique d’un important réseau de villes scientifiques. Parce que souvent fermées, ces villes aux populations scientifiques ultra-qualifiées ont entretenu des relations directes et privilégiées avec le Kremlin. Recevant d’importantes dotations budgétaires, le niveau de vie y était relativement élevé. Une partie de ces populations travaillent encore dans ces centres scientifiques et tentent de conserver leurs acquis. On pense notamment aux espaces de villégiature et datchas, extrêmement précieux à l’époque soviétique et qui aujourd’hui peuvent manquer dans l’hyperdensité de l’agglomération de Moscou.
[2] Première autoroute à péage de Russie, actuellement en construction par la société française Vinci, son premier tronçon était censé ouvrir fin 2013. E.Tchirikova, grâce au caractère international du géant de la construction Vinci, avait réussi à sensibiliser une partie de l’opinion publique française. Elle a d’ailleurs été invitée à participer à la lutte contre la construction de l’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. À l’époque, Cécile Duflot, secrétaire nationale des Verts, et Eva Joly avaient, dans une tribune du quotidien Le Monde (6 octobre 2010), rédigé une lettre exprimant leur soutien à E.Tchirikova.
[3] Conflit à l’échelle locale, signifiant le rejet d’un projet, par exemple d’infrastructure, mais auquel les contestataires ne proposent pas nécessairement de réelles solutions alternatives.
[4] Sergueï Sobianine a atteint 51% et a été élu maire de Moscou dès le premier tour. Sans être affilié officiellement à Russie unie, il est un habitué des cercles du pouvoir. Soutenant Vladimir Poutine dès les années 2000, il avait été élu en 2001 gouverneur de la région de Tioumen puis nommé chef de l’administration présidentielle en 2005.
[5] Jean Cocteau, Les mariés de la tour Eiffel,Paris, 1921.

* Étudiant en Master 2 recherche à l'Institut Français de Géopolitique (Paris 8, Université d'État des Sciences Humaines de Moscou).

Vignette: Tag près des travaux de construction de l'autoroute à Khimki: «Sauvons la forêt des bourgeois!» (Photo: Vladimir Pawlotsky, janvier 2013)
 
 
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