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«Prends ta valise, oublie les visas» ou pourquoi tous les Moldaves ne dansent pas de joie le 28 avril


Par Victoria STOICIU*
Le 15/05/2014

Depuis le 28 avril 2014, les citoyens moldaves en possession d’un passeport biométrique n’ont plus besoin de visas pour entrer dans l’Union européenne. Il s'agit là d'une énorme avancée dans le rapprochement entre Chisinau et Bruxelles. Mais certains éléments suggèrent que tout ne changera pas du jour au lendemain. Une opinion de Victoria Stoiciu publiée dans Contributors.ro.



 
Traduit du roumain par: Julien Danero Iglesias
Lien vers le texte original publié le 29 avril 2014 sur: contributors.ro

«À partir d’aujourd’hui, je suis Européen, je ne vais pas me recueillir au cimetière, puisque les Européens n’y vont pas.» C’est ce qu’a annoncé solennellement un Moldave à sa femme le 28 avril [2014], jour où l’on fête en République de Moldavie le Jour des Morts (Pastele Blajinilor) et à partir duquel, dorénavant, les citoyens moldaves n’auront plus besoin de visas pour voyager dans l’Union européenne.

Pour les Moldaves, être Européen n’indique pas une appartenance géographique, politique ou géopolitique, mais constitue avant tout un indice de modernité, de civilisation et de bien-être. Tout ce qui est neuf, tout ce qui est bon, est européen –quand on dit «qualité européenne», on a tout dit. Un Moldave qui a fait une «euro-remont» ou une «euro-réparation»[1] –c’est-à-dire des travaux selon les standards européens, avec des châssis isolants, du carrelage et autres merveilles– est entré dans le monde civilisé et est envié de tous.

Cependant, le fait que les Moldaves soient devenus «Européens» hier –c’est du moins ainsi que certains, comme cet homme mentionné plus haut, retraité d’une petite localité du Nord, ont perçu l’événement– ne constitue pas, pour de nombreux habitants, un prétexte à faire la fête. Un sondage de l’Institut de politiques publiques publié récemment montrait que l'opinion moldave est divisée selon une mathématique rigoureuse: 50% considère que l’annulation des visas est importante et 50% pense que cela ne l’est pas. Ne jetez pas aussitôt l’anathème et ne criez pas: «Russophones et anti-européens!» Car les choses sont plus compliquées et, comme toujours, elles sont liées à l’économie. Or l’économie l’emporte sur l’idéologie, que celle-ci soit pro-européenne ou russophile.

Émigrer en Russie: une solution

Environ 720.000 Moldaves (pour une population totale d’un peu moins de 4 millions) se trouvaient à l’étranger en décembre 2010. Parmi eux, environ 285.000 avaient été absents durant une période de plus de 12 mois, comme le montrait une étude de l’Organisation internationale pour les migrations. L’argent envoyé au pays par les Moldaves qui travaillent à l’étranger représente, de manière constante, plus de 20% du PIB et, dans les bonnes périodes, jusqu’à 36% (par comparaison et pour comprendre l’importance du phénomène, les sommes envoyées par les Roumains de l'étranger représentent environ 6% du PIB de la Roumanie). Et maintenant, le plus intéressant: plus de 60% de ceux qui sont partis à l’étranger travaillent en Russie et 20% seulement en Italie, tandis que les autres, dans des pourcentages moindres, se trouvent au Portugal, en France, en Turquie ou en Israël.


V.I. a travaillé plusieurs années à Moscou, dans le secteur de la construction. Il partait, travaillait quelques mois et rentrait à la maison où il vivait un temps grâce à l’argent gagné. Puis il repartait. Il y a trois ans, après avoir obtenu la citoyenneté roumaine, il a réussi, grâce à l’argent économisé et grâce à l’aide d’amis de son village natal, à trouver un emploi à Pesaro en Italie où il s’est établi avec sa femme. (Photographie: V.Stoiciu, Pesaro, 2013).

Généralement, les personnes qui ont des revenus et un niveau de qualification faibles se tournent vers la Russie, alors que ceux qui ont des qualifications supérieures et des revenus au-dessus de la moyenne tendent à partir vers les États membres de l’Union européenne. Aurions-nous affaire à des incultes qui aiment les Russes? Non, l'explication est plutôt économique: le départ en Russie suppose un investissement bien plus faible que l'émigration vers l’UE. Par conséquent, ne peut se permettre de partir vers l'UE qui le souhaite. La Russie est une solution bien moins chère, plus à portée de main et à peu près aussi attractive financièrement que l'UE (le salaire moyen des Moldaves qui travaillent en Russie est approximativement de 900 dollars), sans parler de la connaissance de la langue, qui facilite énormément la recherche d’un nouvel emploi.

Or, la situation des Moldaves en Russie s'est brusquement détériorée après le sommet de Vilnius de l'automne 2013. «Je ne sais plus ce que l’on a signé ni comment à Vilnius, tout ce que je sais de cette histoire de Vilnius, c’est que les Ukrainiens n’ont pas voulu signer, les Russes ont commencé la chasse aux Moldaves, c’est alors que tout a commencé», raconte Andrei M., un Moldave qui a travaillé jusqu’à récemment dans le bâtiment à Saint-Pétersbourg, où il gagnait 1.000 dollars par mois, et que les Russes ont «fait fuir», comme il dit lui-même, à la fin de l’année. De nombreux Moldaves se trouvent dans cette situation, semble-t-il. «Rien que dans notre village, il y en a dix environ. C’est comme cela que se vengent les Russes, ce sont des animaux. Avec «ceux du Caucase», les Russes sont en conflit ethnique et ils n’ont pas procédé de la même manière. Ils ne veulent pas tous les forcer à partir, parce qu’ils ont besoin que quelqu’un travaille chez eux, mais c’est un travail horrible», témoigne Sergiu T., un jeune de Chisinau. «Nous sommes trop petits pour garder notre neutralité, mais nous sommes aussi trop pauvres. Si nous étions riches, nous pourrions être au centre de Moscou et cette question ne nous concernerait pas trop, nous pourrions entrer dans l’Union européenne et les Russes ne pourraient rien y faire», continue-t-il.

«Les Européens, ils ne sont pas comme les Russes»

Ceci explique pourquoi un changement crucial du point de vue géopolitique n’est pas totalement une fête pour le Moldave lambda. Parce que cela a un coût. Et ce qu’il gagne d’un côté, il le perd de l’autre. Il est certain que le Moldave «mis en fuite» par les Russes peut faire autre chose et partir en Italie… Mais les choses ne sont pas aussi simples. Les migrations internationales sont soutenues avant tout par des réseaux formés de concitoyens qui sont déjà partis et qui, une fois établis à l’étranger, «attirent» les autres auprès d'eux. Or ces réseaux de soutien sont bien plus faibles dans les États membres de l’UE qu'en Russie (ce qui est naturel à partir du moment où plus de 60% des Moldaves de l'étranger y travaillent).

En outre, le droit à la libre circulation ne signifie pas le droit au travail, et les Moldaves le savent bien: 54% d’entre eux croient, à raison, que l’annulation du régime de visas ne va pas leur offrir le droit de travailler dans les pays de l’UE[2]. «Ceux-là, les Européens, ils ne sont pas comme les Russes, on peut travailler en Europe au noir, oui, mais pas dans les mêmes proportions, pas aussi facilement qu’en Russie, au sens où les Européens ne sont pas aussi corrompus et cela complique les affaires de celui qui part travailler», explique Sergiu T. Il est vrai que seulement 13% des Moldaves qui travaillent dans la Fédération de Russie ont signé un contrat sous forme écrite avec un employeur; il est sûr que ce n’est pas une bonne chose, que ces personnes ne vont pas avoir de retraite, ni d’assurance maladie, etc. Leur avenir reste sous un grand point d’interrogation… Mais dans une perspective strictement individuelle, l’alternative à cet avenir incertain rime avec la certitude d’une situation de pauvreté et de misère aujourd’hui. «En plus, cela ne va pas être si facile de partir même si nous n’avons pas besoin de visas, il faudra toujours avoir une invitation, il faudra apporter la preuve que l’on dispose de 50 euros pour chaque jour du séjour.» Pour le Moldave ordinaire, pauvre et sans emploi, la libre circulation représente un luxe, qu’il ne peut pas se permettre.

Un coup d’épée dans l’eau

Je suis convaincue que la levée des visas est une victoire géopolitique importante, qui affecte sur le long terme non seulement la manière avec laquelle la carte des pouvoirs du monde sera redessinée, mais surtout le modèle d’organisation sociale et politique de la Moldavie. Je suis convaincue que même un État petit et pauvre comme la Moldavie a bien plus à gagner, à la longue [en français dans le texte], d’un rapprochement avec l’Union européenne que d’une proximité avec la Russie, même si l’éloignement du voisin de l’Est est pour le moment douloureux. Mais, pour cette raison, les conséquences négatives immédiates de cet éloignement doivent être gérées avec soin: les victoires géopolitiques sont un peu abstraites pour une population trop préoccupée par la pauvreté et le souci du lendemain pour assurer un soutien large au projet européen. Des élections législatives se dérouleront à Chisinau à l’automne prochain, et le gouvernement en place va essayer de capitaliser sur ce qu’il aura obtenu en matière de visas.

«Prends ta valise, oublie les visas»: c’est le slogan d’un concert des grands jours organisé par les partis de la coalition gouvernementale à l’occasion de l’annulation du régime de visas pour l’Union européenne. Je ne sais pas qui a imaginé ce slogan, mais il s’agit d'un coup d'épée dans l’eau, pour ne pas dire autre chose. Les Moldaves en ont assez de faire leur valise –comme les Roumains d'ailleurs–, ils voudraient avoir un emploi dans leur pays et faire leur valise seulement pour partir en vacances. Pour le moment, ceux qui font leur valise pour les vacances sont beaucoup, beaucoup trop peu nombreux pour assurer une victoire électorale aux partis de la coalition gouvernementale. Ces derniers, s’ils veulent augmenter leurs chances et, surtout, assurer l’avenir du projet européen, doivent mettre en œuvre leur agenda économique et social. Sinon, l’UE restera un joli concept, mais abstrait et éloigné, qui ne protège pas de la faim. La libre circulation et la mobilité de la main-d'œuvre sont une modalité pour résoudre le problème de la pauvreté ou du chômage mais, sur le long terme, un pays ne peut pas se développer réellement par l’exportation de sa force de travail. Les Moldaves ne doivent pas être envoyés en Europe, mais c’est l’Europe qui doit être amenée en Moldavie.

Notes:
[1] Réparation se dit «remont» en russe et «reparatie» en roumain. Les deux versions sont couramment utilisées en République de Moldavie.
[2] Selon un sondage de l’Institut de politiques publiques de Chisinau, publié en avril 2014.

Vignette: Famille moldave réunie à Pesaro en Italie. V.I. avec sa sœur, T., venue lui rendre visite de Chypre où celle-ci s'est installée il y a une dizaine d’années en compagnie de son mari, Kurde originaire de la partie turque de l'île (V.Stoiciu, 2013).

* Directrice de programmes à la Fondation Friedrich Ebert Roumanie.
 
 
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