Revue - REGARD SUR L'EST
Regard sur l'Est, revue en ligne
Dernière mise à jour le 20/11/2017 - 06:56 Paris


Asie centrale
Balkans
Caucase
Etats baltes
Peco
Russie


Tous les dossiers


Contact
Ligne éditoriale


 

 

Itinéraires baltes



 


Les Ukrainiens en République tchèque: Nouveau regard sur une communauté présente de longue date


Par Zuzana LOUBET DEL BAYLE*
Le 15/09/2014

Les Ukrainiens constituent la minorité la plus importante de République tchèque. Ils sont souvent considérés comme une main-d’œuvre bon marché qui vient occuper les emplois délaissés par les Tchèques. Mais la révolution ukrainienne et les événements qui ont suivi incitent les Tchèques à poser un nouveau regard sur cette communauté.



 
Pour l’Ukraine, outre tous les problèmes liés à la guerre, à l’après-révolution, à la crise économique et à la guerre du gaz, l’émigration est un phénomène de plus en plus préoccupant. Les chiffres sont éloquents: les estimations du nombre total d’Ukrainiens vivant à l’étranger varient de 5 à 7 millions d’individus, selon les sources[1]. Si l’Ukraine comptait 52 millions d’habitants en 1991, ils n’étaient plus que 46 millions à peine au début de 2013, la chute étant largement imputable à l’émigration massive. La plus grande partie des émigrés est originaire de l’oblast de Transcarpatie (ancienne Ruthénie subcarpathique)[2], région la plus occidentale du pays qui fait aussi partie des plus pauvres. Environ 2,5 millions des Ukrainiens installés à l’étranger vivent aujourd’hui dans des pays de l’Union européenne, dont plus de 120.000 en République tchèque.

Des départs motivés avant tout par les conditions économiques

Le chômage et la mauvaise conjoncture économique en Ukraine, renforcés depuis novembre 2013 par «l’Euro-révolution» de Maïdan, constituent les principales causes de départs récents. En République tchèque, ces Ukrainiens fraîchement arrivés travaillent généralement dans des secteurs nécessitant une main-d’œuvre peu qualifiée: le bâtiment pour les hommes, la restauration ou la confection pour les femmes. Cela explique que leur présence se concentre essentiellement dans les grandes villes comme Prague et Brno. Cependant, les Ukrainiens travaillant à l’étranger sont nombreux à avoir fait des études supérieures, ils sont donc surqualifiés pour la plupart des emplois que les Tchèques peuvent leur proposer. Mais ils partent quand même. «Mon salaire journalier équivaut à un mois d’allocations de retraite de ma mère en Ukraine», résume Halyna, une Ukrainienne de 55 ans installée à Prague.

Une fois arrivés en République tchèque, ces migrants ont des conditions de vie sont souvent difficiles. Elles rappellent même celles des immigrés européens aux États-Unis dans la seconde moitié du XIXe siècle. Logés dans des conditions précaires, ils se font régulièrement exploiter par leur employeur. Certains doivent travailler jusqu’à 12 heures par jour pour une rémunération qui reste bien inférieure au salaire moyen en vigueur dans le pays. Nombre d’entre eux sont en situation illégale et, de ce fait, ne sont pas en mesure de réclamer des conditions de vie plus dignes.

Ces difficultés ne sont pas étrangères aux stéréotypes dont sont affublés les Ukrainiens: pour les Tchèques, ils incarnent à peu près l’équivalent du fameux «plombier polonais» pour les Français. Avec une spécificité toutefois: leur présence ne relève pas d’un phénomène récent mais remonte à plusieurs siècles.

Une présence de longue date

Les Ukrainiens sont en effet présents dans les pays tchèques depuis fort longtemps. Jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, les deux communautés faisaient partie de la monarchie austro-hongroise, ce qui a encouragé les migrations. La deuxième vague migratoire remonte à l’époque de la Première République tchécoslovaque (1918-1938). Cette période a été marquée par une instabilité politique en Ukraine, qui n’a pas réussi à obtenir son indépendance, alors que la Tchécoslovaquie naissante connaissait au même moment un essor économique et culturel sans précédent. Grâce à la présence de nombreuses institutions –écoles, associations culturelles, etc.– installées sur son territoire, la Tchécoslovaquie est devenue durant cette période un véritable centre de la vie ukrainienne à l’étranger. Pendant la période communiste (1948-1989), les conditions offertes à ces institutions se sont dégradées: les écoles et organisations ukrainiennes présentes en Tchécoslovaquie ont été fermées, et de nombreux intellectuels ukrainiens ont choisi le camp de l’Ouest.

Depuis la disparition du Rideau de fer en 1989, on évoque une nouvelle vague d’immigration. Même si, en réalité, le nombre d’Ukrainiens présents en République tchèque baisse depuis quelques années. Ce déclin s’explique par les deux élargissements de l’Union européenne au cours des années 2000 qui ont favorisé la libre circulation des personnes à l’intérieur de la zone. Aujourd’hui, de nombreux Ukrainiens choisissent comme destinations la Pologne, l’Italie ou la Russie. Pour d’autres, la République tchèque représente un pays transitoire, avant de repartir plus loin – en Allemagne, en Israël ou au Canada.

De même, l’élargissement de l’UE a entraîné une diversification de la provenance de l’immigration. «Il y a de moins en moins d’Ukrainiens qui s’installent aujourd’hui chez nous. Ceux qui ont occupé des postes peu qualifiés ont été remplacés par des Bulgares ou des Roumains», explique Daniel Chytil de l’Office tchèque des statistiques. Le processus d’assimilation fournit un autre élément d’explication: de nombreux intellectuels d’origine ukrainienne, installés depuis de longues années voire descendants d’anciens migrants ukrainiens, se disent aujourd’hui tchèques.

La révolution ukrainienne: un tournant pour le phénomène migratoire?

Le changement de régime en Ukraine a également fait évoluer la perception qu’ont les Tchèques de ces immigrés ukrainiens. «Les Tchèques se sont rendus compte que l’Ukraine est un pays assez proche et que beaucoup de ses ressortissants travaillent très dur», note Bohdan Raïtchinets, chef de l’organisation Initiative ukrainenne[3]. Pour soutenir les manifestants de la place Maïdan, cette dernière a initié une collecte de fonds qui a permis d’envoyer en Ukraine une aide financière de plus de 50.000 euros. Le gouvernement tchèque a agi dans le même sens en accueillant plusieurs dizaines d’Ukrainiens blessés lors des manifestations et en leur faisant prodiguer des soins gratuitement.

Même si elle est passée inaperçue compte tenu des événements qui ont suivi, l’élection présidentielle de juin 2014 a constitué un tournant dans la politique migratoire de l’Ukraine. Petro Porochenko, le nouveau chef de l’État, a en effet déclaré qu’il aimerait faire revenir dans leur pays les Ukrainiens vivant à l’étranger[4]. Lors de l’élection, plus de la moitié des Ukrainiens installés en République tchèque disent avoir voté pour lui. Pour la plupart, ils suivent de près les événements dramatiques qui se déroulent dans leur pays, qu’ils souhaiteraient voir se rapprocher de l’Europe. «J’ai bien sûr participé aux manifestations organisées en République tchèque en soutien à Maïdan. La révolution nous a permis de prendre confiance en nous», s’enthousiasme l’Ukrainienne Halyna.

Pour l’heure, la guerre qui se déroule dans une Ukraine totalement déstabilisée a bien sûr oblitéré l’importance de l’enjeu migratoire. Mais, lorsqu’il s’agira de remettre ce pays sur pied, il y a fort à parier que le sujet reprendra de son importance, avec toutes ses ambigüités: s’agira-t-il, alors, de tenter d’inverser les flux, de faire rentrer les Ukrainiens de l’étranger afin qu’ils prennent part à la relance de l’économie ou, au contraire, un retour massif de cette main-d’œuvre qualifiée ne risquerait-elle pas d’alimenter le chômage?

Notes:
[1] D’après la Banque mondiale, l’Ukraine serait le 5e pays dans le monde par le nombre de ses migrants, après le Mexique, l’Inde, la Russie et la Chine.
[2] Entre 1918 et 1945, cette région faisait partie de la Tchécoslovaquie.
[3] Initiative ukrainienne est la plus importante association ukrainienne en République tchèque. Elle siège à Prague et son travail consiste à organiser des activités culturelles et à développer les relations entre les deux pays. De nombreuses manifestations sont organisées en partenariat avec l’ambassade ukrainienne en République tchèque ou la municipalité de Prague. Depuis 1992, elle publie la revue Porohy, un mensuel à destination des Ukrainiens installés en République tchèque. Initiative ukrainienne fait partie du Congrès mondial ukrainien, association internationale qui coordonne les activités des Ukrainiens de la diaspora (celle-ci compte 20 millions de personnes).
[4] L’ampleur du phénomène migratoire constitue aujourd’hui un défi démographique: ceux qui partent sont surtout des hommes âgés de 25 à 40 ans. En conséquence de quoi, des familles entières se désintègrent.

* Professeur d’histoire-géographie au lycée Paul Langevin de Suresnes, chargée de cours à l’INALCO et membre de la rédaction de Regard sur l’Est.

Vignette: Manifestation organisée en janvier 2014 à Prague par Initiative ukrainienne pour exprimer le soutien des émigrés ukrainiens à leurs compatriotes (photo: http://www.ukrajinci.cz/cs/fotoarchiv/detail/pochod-prahou-na-podporu-ukrajiny-2612014_1/)
 
 
7 novembre 2017 à Saint-Pétersbourg: le centenaire invisible
Mobilités des Roms albanais et kosovars en Europe
Vies suspendues: l’exil des rescapés roms du Kosovo
La Moldavie, terre d’émigration
L’immigration russe à Riga depuis 1945: chiffres et idées reçues
Pologne: La Haute-Silésie tente sa reconversion énergétique
Moscou: Le conflit du parc de Torfianka
Le nouveau visage orthodoxe de la périphérie de Moscou
 
Imprimer
Envoyer cet article par mail
Contacter la rédaction
Droits de reproduction et de diffusion réservés Regard sur l'Est 2017 / ISSN 2102-6017