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Le Laulupidu à Tallinn: Festival de chant folklorique ou patriotique?


Par Sibylle BORDES*
Le 15/09/2014

Les 5 et 6 juillet 2014 étaient organisés à Tallinn, en Estonie, le 26e Festival de Chant et le 14e Festival de Danse, qui tiennent une place particulière dans l’histoire du pays et le cœur de ses habitants. Une quinzaine de spectateurs ont répondu à des questions concernant leur perception de l’événement.



 
Le Laulupidu (fête de chants) est une grande célébration, organisée tous les cinq ans où chœurs et groupes de danse venus de tout le pays, se réunissent pour offrir au public un spectacle grandiose. Ces célébrations, comme leur équivalent à Riga et à Vilnius, font partie du patrimoine culturel immatériel de l'humanité recensé par l’UNESCO. Au cours des deux jours de festivités de l'édition 2014 ont eu lieu des concerts d'une durée de quatre et de sept heures, des démonstrations de danse et une parade de 6 kilomètres. Plus de 30.000 choristes et près de 10.000 danseurs s’y sont produits. Parmi eux, environ 1400 venaient de l’étranger. 153.000 spectateurs en tout y ont assisté.

Le festival de chorale, au cœur de l’esprit estonien

Cette petite nation de moins d'un million et demi d’habitants possède l’un des plus larges répertoires de chants folkloriques au monde. Le chant est constitutif de l’identité estonienne, comme il l’est également de l’identité lettone ou lituanienne. C’est une habitude prise dès le plus jeune âge. «Les enfants estoniens apprennent à lire une partition en même temps qu’ils apprennent l’alphabet», explique James Tusty, qui a co-réalisé Singing Revolution, documentaire sorti en 2006[1].

Les concerts se déroulent en grande partie sur un site aménagé pour le festival avec une estrade monumentale inaugurée pour les 20 ans de la République socialiste soviétique d’Estonie en 1960. Le site est utilisé entre chaque édition pour des concerts de vedettes internationales. Mais aucune, pas même Madonna ni Mickael Jackson, n’a rassemblé autant de monde.

Le samedi 5 juillet 2014, les participants se sont réunis en centre-ville, sur la Place de la Liberté (Vadabuse Väljak) et ont défilé jusqu’au site où s’est déroulé le premier concert de chants. Le lendemain, sous un soleil de plomb, les festivités musicales se sont prolongées toute l’après-midi. Parallèlement aux évènements musicaux, des démonstrations de danse étaient organisées au stade Kalev.

Pour chaque édition, un thème est choisi et oriente le programme. En 2014, le thème du toucher a été retenu: le premier concert était consacré à l’histoire qui nous touche, avec des chants choisis dans les programmes antérieurs. Le second concert portait sur l’idée de toucher l’âme, par l’émotion du chant. À ce propos, un organisateur, explique que le toucher renvoie à l’idée de partage et donc au sentiment de solidarité qui peut traverser toute société[2].

Histoire du festival, histoire de la nation estonienne

L’idée d’un rassemblement de choristes a été initiée par Johann Voldemar Jannsen, publiciste, et auteur de Mu isamaa, mu õnn ja rõõm (Ma patrie, mon bonheur et ma joie). Chanté dès les premières célébrations, ce dernier devint l’hymne national en 1920, et de nouveau après 1991[3]. La première édition de cette fête du chant, en 1869, rassembla à Tartu 878 chanteurs et musiciens. Tallinn en devint l’hôte permanent à la fin du 19e siècle. Ces fêtes eurent un réel impact sur l'apparition d'un sentiment national estonien, pour une raison pratique en partie: elles permettaient à des chœurs originaires de diverses régions de se rassembler régulièrement.

L’Estonie accéda à l’indépendance à la fin de la Première Guerre mondiale. Les chœurs continuèrent de se réunir, tous les cinq ans de 1923 à 1938 – le festival de danse fut lui organisé à partir de 1934 et accompagne le festival de chant de manière systématique depuis 1985. Aucun festival ne fut organisé pendant la Seconde Guerre Mondiale. L’édition de 1947 fut la première organisée durant la période soviétique. Celle de 1950 fut dominée par des chants de propagande. Outre les chants en estonien, chaque chœur eut l’obligation de chanter un chant en russe[4]. La propagande se fit plus discrète à partir des années 1960. Selon l’universitaire David John Puderbaugh, le choix des chants offrait aux autorités un moyen de diffuser l'idéologie, tandis que pour la population, «le fait même de pouvoir se réunir dans un tel climat d’oppression était une expérience positive»[5].

La mise en musique en 1947 du poème de Lydia Koidula Mu isamaa on minu arm (Ma patrie est mon amour) par le chef de chœur Gustav Ernesaks est fortement liée à l'histoire du festival. Retirée du programme dans les années 50, elle y fut à nouveau incluse en 1965. En 1969, lors du centenaire du Laulupidu, le chœur et la foule la chantèrent une seconde fois, ce qui n’était pas prévu. L'histoire du festival raconte que les participants continuèrent de chanter malgré la demande des forces de l'ordre. Cet événement est aujourd'hui perçu comme un acte de défi politique. Mu isamaa on minu arm est chanté en clôture de chaque festival, et en est devenu le moment le plus attendu par les spectateurs[6].

La «Révolution chantante» en 1988 paracheva d'inscrire le festival dans l'histoire de la nation. Cet été-là, les organisateurs d'une fête estivale sans lien avec le Laulupidu (prévu lui en 1990) incitèrent la foule à se réunir sur le site du festival. Près de cent mille personnes suivirent cet appel, chantèrent des chants patriotiques et on vit voler au-dessus de la foule les drapeaux interdits de la République d'Estonie.

Le festival est-il encore aujourd'hui un événement patriotique? Y a-t-il encore un sens à chanter sa dévotion à la nation, dix ans après l'adhésion du pays à l’Union Européenne? L'édition 2014 a-t-elle une signification différente, compte tenu des événements en Ukraine?

La perception du festival par les spectateurs

Les spectateurs et participants interrogés[7] définissent le festival en premier lieu comme une vive expérience patriotique, l’esprit même de la nation et un moment de joie. Les mots qu'ils associent le plus souvent au festival sont: l’émotion, la vie, l’Estonie, la fierté ou la liberté. La forte participation, notamment des jeunes générations, à l’édition 2014 a rassuré les organisateurs quant à l’avenir du festival. À une question sur la pertinence d’un tel événement patriotique dans un pays membre de l’UE, les réponses sont unanimes: le festival permet de se différencier, de maintenir la solidarité dans une si petite nation, et surtout, de se souvenir. Les personnes interrogées considèrent que le festival a joué un rôle essentiel dans l’accession à la souveraineté, tant en 1918 qu’en 1991.

Certains Estoniens boudent-ils le festival, ou le trouvent-ils désuet? À cette question, une des personnes interrogées indique que: «Beaucoup de jeunes pensent qu’il est anachronique, que la lutte est derrière nous et que le festival a perdu son but. D’un autre côté, beaucoup de gens considèrent que le passé étant passé, le festival reste une grande fête où l’on s’amuse».

Certains spectateurs perçoivent les festivités comme un moyen d’oublier les tensions avec la Russie. D’après Raivo Vetik, professeur de politique comparée à l’Université de Tallinn, «beaucoup d’Estoniens sont inquiets»[8]. Les révélations faites en mars 2014 par un ancien conseiller de Vladimir Poutine, le constat d’une intensification des activités militaires en mer Baltique, les soupçons d’incursions dans l’espace aérien national, ou les déclarations concernant l’inquiétude de la Russie quant à la minorité russe en Estonie préoccupent évidemment les Estoniens[9]. Un participant note que «le festival est la meilleure façon de montrer à l’Europe que les Estoniens ont les moyens et surtout la volonté de résister aux sanctions de la Russie».

La minorité russe représente environ le quart de la population estonienne et plus du tiers de celle de Tallinn[10]. Prend-elle part avec la même ferveur que le reste de la population aux festivités? Les avis divergent. Certains spectateurs interrogés assurent qu’ils connaissent personnellement des groupes de Russes qui prennent part avec plaisir au festival. D’autres insistent sur son caractère par nature estonien et patriotique et rejettent dès lors la possibilité d’ajout de chants en russe au répertoire, qui pourrait favoriser l’intérêt et donc l’intégration de cette minorité: «Le festival est et ne peut être qu’estonien», affirment-ils. D’autres encore vont jusqu’à affirmer que ce festival «existe pour une raison: à cause des Russes». Certains manifestent même une certaine violence à l’égard des russophones en général. Si le festival porte un caractère intrinsèquement patriotique, qui cette année se définit partiellement en opposition à la Russie de V.Poutine et, partant, à la culture russe, certains lui confèrent aussi un rôle intégrateur: en affichant la fierté d’être Estonien, on peut espérer attirer à soi une minorité russe qui, elle aussi, pourrait se sentir fière d’appartenir à cette nation.

Ces célébrations qui ont accompagné l’Estonie et son histoire depuis plus d’un siècle connaissent un succès grandissant, même à l’étranger. La sortie en 2006 du documentaire Singing Revolution de James et Maureen Tusty n’est sans doute pas étrangère à cette popularité à l’étranger. Le désintérêt présumé des nouvelles générations pour la tradition ou, cette année, la montée de tensions internationales qui auraient pu faire craindre des dérives nationalistes, ne semblent pas faire d’ombre à cet événement unique. Plus que jamais, la remarque formulée en son temps par l’ancien président estonien Lennart Meri, «le festival de chants n’est pas une affaire de mode, c’est une affaire de cœur»[11], garde toute son acuité.

Notes:
[1] Brett Campbell, «Singing for Freedom», The Wall Street Journal, 16 juillet 2014 et le site officiel du festival: http://2014.laulupidu.ee/
[2] Cité par Katrin Tombak, qui a répondu à l’enquête.
[3] Dates et faits historiques: «Estonian Song Celebration timeline», sur le site Estonian World, 4 juillet 2014, documentaire Singing Revolution, James et Maureen Tusty, sorti en 2006 et Jean-Pierre Minaudier, Histoire de l’Estonie et de la nation estonienne, L’Harmattan, Paris, 2008, p.193.
[4] Site du festival de Tartu, qui revient sur chaque édition du Festival National
http://laulupidu.tartu.ee/muuseum/index_en.php
[5] David John Puderbaugh, ‘My Fatherland is my love’, national identity and creativity and the pivotal 1947 Soviet Estonian National Song Festival, University of Iowa, 2006 p.144.
[6] Voir :https://www.youtube.com/watch?v=OneQRawdLv4
[7] Les personnes interrogées ont répondu pour la plupart anonymement à une dizaine de questions ouvertes. Les prochaines citations en sont tirées.
[8] Cecily Hilleary, «Crimea annexation causes jitters in Baltic States», Voice of America, 27 mars 2014.
[9] En mars 2014, l’ancien conseiller économique de V.Poutine, Andreï Illaniorov, assurait que certains plans du président russe visaient les États baltes (http://www.svd.se/nyheter/utrikes/putin-vill-aven-aterta-finland_3413872.svd). Parallèlement, à l’ONU, la délégation russe a manifesté son inquiétude quant au traitement de la minorité russe en Estonie de même qu’en Ukraine. C’est, officiellement, au nom de cette inquiétude que les autorités russes ont justifié leurs interventions en Ukraine en 2014, tout comme en Géorgie en 2008 (voir Agnia Grigas, «Russia-Baltic relations», Cicero foundation,, n°14/05, juin 2014).
[10] Base de données statistiques: http://pub.stat.ee/
[11] «Estonian Song Celebration timeline», sur le site Estonian World, 4 juillet 2014.

* Étudiante en Master 2 Politiques Européennes à l’IEP de Strasbourg

Vignette: Laulupidu, Tallinn, juillet 2014, Sibylle Bordes.
 
 
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