Revue - REGARD SUR L'EST
Regard sur l'Est, revue en ligne
Dernière mise à jour le 18/07/2018 - 21:59 Paris


Asie centrale
Balkans
Caucase
Etats baltes
Peco
Russie


Tous les dossiers


Contact
Ligne éditoriale


 

 

Itinéraires baltes



 


Le Sommet de Berlin sur les Balkans occidentaux: Un appel à la relance de la dynamique européenne


Par Florent MARCIACQ
Le 01/10/2014

Le Sommet européen sur les Balkans occidentaux, qui s’est tenu fin aout 2014 à Berlin, illustre le regain d’intérêt que porte l’Union européenne aux pays de la région. Mais en privilégiant la stabilité et la sécurité au lieu de désigner la démocratisation et le développement économique et social comme priorités de son engagement, l’Union élude les problèmes inhérents à sa stratégie.



 
Dans son discours célébrant l’adhésion de la Croatie à l’Union européenne en juillet 2013, le Président de la Commission européenne, José Manuel Barroso présenta le pays comme un exemple pour ses voisins et appela à relancer la dynamique européenne dans la région[1]. L’Union a depuis lors multiplié les sommets dédiés aux Balkans occidentaux. Quelques mois après le sommet de Thessalonique de mai 2014, ce fut donc au tour de Berlin d’accueillir en aout les représentants des huit pays d’Europe du Sud-est. L’objectif de la rencontre, outre de souligner les progrès «tangibles» des pays de la région et de confirmer leurs perspectives européennes, fut de «créer et d’amplifier l’élan» nécessaire à leurs processus réformes[2].

Les priorités de l’Union en la matière sont claires: garantir la stabilité de la région au travers de l’intégration européenne et de la coopération régionale, développer les infrastructures régionales afin de favoriser le développement économique et renforcer l’état de droit afin de consolider la démocratie. Pour ce faire, l’Union dispose de son instrument d’aide de préadhésion. Son montant reste stable soit près de 12 milliards d’euros pour la période 2014-2020, avec une nouveauté: une approche sectorielle, individualisée, donnant une plus grande place à la mesure de la performance devrait désormais être employée. Mais un regain d’activité au sommet de l’UE et un nouveau cadre pour l’octroi des aides de préadhésion suffiront-ils à relancer la dynamique européenne dans les Balkans occidentaux?

L’érosion paradoxale du soft power européen

L’appel à la relance de la dynamique européenne dans les Balkans occidentaux est aussi l’aveu, à demi-mot, des difficultés de l’Union à présenter aux pays des Balkans un modèle attractif vers lequel tendre. L’Union, bien-entendu, peut se féliciter de jouer un rôle essentiel dans la normalisation des relations entre Belgrade et Pristina (depuis 2011). Tous les États de la région la désigne comme priorité stratégique. Et elle peut également se réjouir des étapes franchies dernièrement par la Croatie (membre de l’Union depuis 2013), la Serbie (négociant son adhésion), l’Albanie (candidate depuis juin 2014) et le Kosovo (finalisant son processus de stabilisation et d’association en juillet 2014).

Ces avancées témoignent certes de la stabilisation croissante de la région, mais beaucoup moins de la consolidation de la démocratie et de l'avènement d'une certaine prospérité. À titre d'exemple, des négociations ont menées ces dernières années entre la Serbie et le Kosovo sous la houlette de Bruxelles. Pour les deux parties, celles-ci visaient à résoudre les problèmes bilatéraux et à faire bonne figure auprès de l'UE. Au même moment, l’état de la démocratie et la situation socio-économique des deux pays stagnaient ou se dégradaient. Populisme et corruption, dans le même temps, n’ont pas faibli, bien au contraire. La mainmise des partis politiques sur les médias et l’appareil d’État, en Serbie, au Kosovo, mais aussi dans la plupart des autres pays des Balkans occidentaux, contraste avec les progrès annoncés à Bruxelles. Pour un certain nombre d’analystes, les Balkans occidentaux restent des «semi-démocraties»[3], davantage soucieuses de respecter les procédures démocratiques que d’en intégrer l’esprit.

Vis-à-vis de la Macédoine et de la Bosnie-Herzégovine, par exemple, l’Union applique une politique de strict respect des conditions d'adhésion. Le processus d’adhésion de la première est bloqué depuis 2009 par la Grèce (et désormais la Bulgarie) en raison de différends bilatéraux concernant la question du nom et le bon voisinage. Celui de la seconde est bloqué par Bruxelles pour des raisons constitutionnelles. On pourrait s’attendre à ce que l’intransigeance de l’Union infléchisse les positions des uns et des autres. Or, celle-ci, au contraire, a favorisé l’essoufflement général des processus de réformes dans les deux pays, et indirectement, la consolidation du pouvoir des élites corrompues et populistes. Ces derniers mois, à Skopje, la pression sur les opposants politique s’est encore accrue, avec notamment la fermeture forcée du dernier média privé critique à l’égard du gouvernement (A1), l’éviction manu militari de députés de l’opposition lors d’un vote du budget en décembre 2012 et la rupture du dialogue parlementaire avec l’opposition depuis les dernières élections. La réponse de l’Union européenne à l’encontre de ces dysfonctionnements demeure limitée. Car on ne peut menacer un État candidat de lui retirer son statut quand bien même il n’en respecte plus les critères politiques. En Bosnie-Herzégovine, la situation politique n’est guère meilleure, tant les visions des deux entités diffèrent quant à leur devenir. L’intransigeance de l’Union, et son action depuis le début des années 2000, n’ont pas permis de briser le statu quo.

La révolte gronde partout dans les Balkans occidentaux et se laisse de plus en plus difficilement contenir. Une vague de protestations, parfois violentes, tournée contre les élites accusées de clientélisme et d’incompétence, a ainsi secouée la Bosnie-Herzégovine au printemps 2014. En Macédoine, des affrontements ont opposés Macédoniens slaves et albanais en mars 2013. L’ouverture en 2012 d’un dialogue de haut-niveau entre l’Union et ces deux pays, de toute évidence, ne trompe personne: l’Union est en perte de vitesse dans les Balkans occidentaux.

Marasme économique en Europe: effet de contagion

L’érosion de la capacité de l’Union à peser sur les politiques publiques des États des Balkans de l’Ouest a plusieurs sources. Sur le plan économique, tout d’abord, l’Union et ses entreprises se sont trouvées fortement affaiblies par la crise internationale. Cet affaiblissement a eu des répercussions directes sur les économies balkaniques. Les entreprises européennes, massivement implantées dans les Balkans occidentaux, ont relayé la crise. En difficulté dans leur pays d’origine, elles ont restructuré leurs investissements dans la région, à l’instar de Fiat en septembre 2014, qui a décidé de suspendre sa production d’automobile en Serbie. Le retrait hâtif des investisseurs étrangers, mais aussi la baisse des transferts financiers de la diaspora ont dégradé le revenu disponible des foyers, alors même que leur situation était déjà compromise. Car malgré leur fragilité structurelle, leurs dépenses publiques très élevées, leurs administrations peu efficaces et leur faible compétitivité, la plupart des économies balkaniques ont profité des investissements étrangers avant la crise sans pour autant mener à bout les réformes pourtant nécessaires. L’ouverture de leurs marchés, encouragée par l’Union européenne leur a donc profité dans un premier temps, mais les a desservis en temps de crise.

De là à rendre l’Europe (ou la globalisation) responsable du marasme économique dans les Balkans occidentaux, il n’y a qu’un pas, que des citoyens –dans l’Union et dans les Balkans- n’hésitent pas à faire. Pour ceux qui s’abstiennent, la déception, voire la désillusion, reste grande. Quand l’Europe promet la prospérité, la réalité est que le chômage entre 2008 et 2014 a progressé en Bosnie-Herzégovine de 39% à 45%, en Serbie de 13% à 21% et en Croatie de 14% à 20%. Le chômage dans les États membres de l’Union, dans le même temps, n’a progressé «que» de 4% (il s’élève aujourd’hui à 10,5% avec de très grande variations)[4]. Et l’image, souvent idéalisée, de l’Union dans les Balkans a aussi sensiblement pâti des mesures d’austérité prônées par Bruxelles à l’encontre de la Grèce ou dans le cadre de son mécanisme de surveillance fiscale de préadhésion.

Stabilité ou démocratie: quelle priorité stratégique?

Un autre facteur expliquant l’essoufflement du soft power européen dans les Balkans occidentaux, outre la «fatigue de l’élargissement» qui peine à s’estomper, tient à la stratégie même de l’Union dans la région. Celle-ci continue à définir ses priorités comme par le passé, en termes «post-conflit». Elle attache une importance capitale à la stabilité dans la région, à la création et au développement des institutions et préfère en règle générale un statu quo précaire mais coopératif à une remise en cause risquée car plus délibérative des équilibres politiques. Elle fait preuve, en un mot, d’une extrême prudence, en considérant qu’à tout moment les Balkans occidentaux pourraient à nouveau sombrer dans le chaos, et opte donc pour une stratégie inhibant l’expression des antagonismes.

Si l’Union s’inquiète des révoltes qui grondent en Bosnie-Herzégovine ou en Macédoine, elle se garde de braquer les élites, sur lesquelles repose le processus d’intégration européenne. Elle cherche davantage à apaiser les symptômes du mécontentement qu’à s’attaquer à ses causes. En Serbie, au Kosovo et au Monténégro, l’Union s’accommode d’élites notoirement populistes ou corrompues, arguant qu’elles sont arrivées au pouvoir par les urnes. Elle se félicite des progrès portés par leurs leaders et salue leur prévisibilité, sans se rendre compte que la tribune qu’elle leur offre consolide leur pouvoir au détriment des pluralismes. Cette approche était compréhensible au cours de la première décennie après les guerres, car l’établissement de la démocratie présupposait une certaine stabilité. Mais elle est de plus en plus inadaptée, compte tenu de l’évolution des attentes des citoyens de la région en matière de démocratie participative et délibérative.

Bien sûr, il ne s’agit pas pour l’Union d’imposer ses jugements. Ni même de renier l’importance de la stabilité dans une région marquée par de nombreux clivages ethniques, religieux et politiques. Mais vingt ans après les guerres de Yougoslavie, peut-être est-il temps de s’appuyer sur les institutions en place, aussi imparfaites soient-elles, pour faire vivre la démocratie, plutôt que d’en contrôler le développement. Cela passe par davantage de critiques à l’égard des gouvernements et des partis, quand ceux-ci sont mis en cause de façon crédible, par une intensification des relations entre l’Union européenne et les mouvements d’opposition, par un soutien plus franc aux représentants de la société civile et aussi par une réflexion critique sur le sens de la présence européenne et internationale dans les états à souveraineté limitée. La contradiction, rappelons-le, n’est pas un danger pour la démocratie. Elle en est le fondement.

Notes:
[1] Discours du Président de la Commission européenne José Manuel Barroso lors de la cérémonie d’adhésion de la Croatie à l’Union européenne, 1er juillet 2013, discours n°13/589.
[2] Remarques du Président de la Commission européenne José Manuel Barroso à la suite du Sommet sur les Balkans occidentaux, 28 août 2014. discours n°14/574.
[3] Florian Bieber, «Die autoritäre Versuchung. auf dem Balkan», Neue Zürcher Zeitung, n°61, 14 mars 2014, p.23.
[4] «Euro area unemployment at 11.8%», Eurostat, 2 mai 2014. http://epp.eurostat.ec.europa.eu/cache/ITY_PUBLIC/3-02052014-AP/EN/3-02052014-AP-EN.PDF

Vignette: Les participants au Sommet de Berlin, le 28 aout 2014. Source: ministère albanais des Affaires étrangères.
 
 
La Pologne et l'Europe: la moustache ou la perruque?
Pologne: l’Europe du PiS
L’atlantisme polonais: d’inconditionnel à raisonné?
Les bases du désamour du gouvernement polonais envers l'Union européenne
La politique européenne de la Pologne du PiS:
renouveau ou continuité?
Serbie: un rapprochement pragmatique avec la Turquie
Projet de loi sur les «fake news»: les médias russes dans le viseur d’Emmanuel Macron?
Partenariat oriental de l’Union européenne:
Le pragmatisme pour mettre fin aux ambiguïtés
 
Imprimer
Envoyer cet article par mail
Contacter la rédaction
Droits de reproduction et de diffusion réservés Regard sur l'Est 2018 / ISSN 2102-6017