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Le théâtre Korniag: Loin de ce qu’on attendrait du Bélarus


Par Brendan McCALL*
Le 01/11/2014

Si d’aucuns s’imaginent que le théâtre indépendant bélarusse n’est qu’une métaphore ayant pour mission de critiquer la politique, un entretien avec l’équipe du théâtre Korniag montre qu’une alternative est possible.



 
Dans son ensemble, le public étranger s’imagine que tous les artistes bélarusses font un travail politisé et qu’ils intègrent dans leurs créations des discours politiques dans le but d’explorer de nouveaux sujets avec des métaphores différentes. L’interview ci-dessous, réalisée avec des membres d’une compagnie indépendante de théâtre bélarusse, montre comment ils créent des spectacles non politiques. Si le Théâtre Korniag refuse d’évoquer Loukachenka ou «la dernière dictature d’Europe» comme on pourrait s’y attendre, alors de quoi traite son œuvre?

Des révolutionnaires et des rock stars

C’est à travers le théâtre que j’ai abordé le Bélarus. Il y a quelques années, j’ai lu un article du New York Times consacré au Théâtre libre du Bélarus, une compagnie indépendante fondée à Minsk en 2005 par Nicolai Khalezin et Natalia Kaliada. Bien que placé dans la rubrique du journal dédiée aux arts, l’essai était plutôt une critique de Nombres, un extrait de la trilogie du groupe intitulée Zone de Silence. Une bonne partie de l’article était consacrée aux conditions de vie et de travail de cette compagnie, «le seul collectif théâtral non enregistré –et par conséquent indépendant– dans ce pays de 10 millions d’habitants situé aux confins de l’Europe». Or, au Bélarus, «non enregistré» signifie «illégal»[1].

Outre la représentation de Nombres, le papier évoquait les lieux secrets, non théâtraux, où ce groupe clandestin était contraint de jouer afin d’éviter que les acteurs ou leur public ne se fassent arrêter par le KGB, chose commune au Bélarus. L’article se penchait aussi sur le prix que les membres de cette compagnie avait personnellement payé –notamment la perte de travail pour eux ou leurs familles– pour pouvoir continuer de faire «un théâtre pertinent», selon l’expression de N.Khalezin, «traitant de questions que les gens sont habitués à garder sous silence»[2].

Au-delà de sa notoriété locale, le Théâtre libre du Bélarus a bénéficié d’un soutien international considérable, venant d’institutions et de professionnels divers, dont Ian McKellan, Tom Stoppard et le regretté Harold Pinter. Pour les médias internationaux, il va de soi que les expériences personnelles de N.Khalezin et N.Kaliada s’entremêlent avec leur art théâtral. Dans l’imaginaire étranger, ces deux-là jouent un double rôle, à la fois révolutionnaires de théâtre et rock stars.

En décembre 2010, les manifestations pacifiques contre la réélection du Président bélarusse ont fini dans la violence, avec l’arrestation de milliers de personnes venues sur la place de l’Indépendance à Minsk. Parmi lesquelles N.Kaliada et N.Khalezin. Depuis, le Théâtre libre du Bélarus est en exil. En 2011, les membres du collectif ont obtenu l’asile politique en Grande-Bretagne, où ils continuent de créer un nouveau théâtre politique, tant avec des acteurs à Londres qu’en mettant en scène des pièces avec leurs collègues situés à Minsk, par Skype.

C’est une histoire émouvante de résistance, de survie et de débrouillardise. Il y est question de la façon dont l’art peut donner du « pouvoir aux impuissants», comme l’a exprimé Václav Havel. Mais c’est une histoire qui influence la façon dont nous regardons toute démarche artistique venue du Bélarus, que nous imaginons forcément politisée.

Bien sûr, comme dans tous les pays, l’activité artistique au Bélarus est complexe. J’ai déjà écrit à propos des artistes visuels bélarusses qui vivent dans le pays ou ailleurs et dont l’œuvre explore d’autres thèmes que la politique, dans une tentative de saisir une image plus complète de la scène contemporaine de ce pays[3]. Mais qu’en est-il du théâtre et des arts du spectacle? Y a-t-il des groupes indépendants en activité autres que le Théâtre libre du Bélarus dont on pourrait parler? Leur travail est-il différent?

Ils n’ont toujours pas internet?

«Nous faisons ce qui nous plaît, des choses qui, de notre point de vue, sont intéressantes et pertinentes. Les théâtres d’État du Bélarus doivent respecter des plans; et il me semble que leur travail n’a rien à voir avec l’art. Parfois, j’ai l’impression qu’ils n’ont toujours pas internet!»

Le théâtre Korniag est un groupe indépendant qui sert d’outil artistique au metteur en scène Iaùheni Korniïah [en russe Korniag], né à Minsk et diplômé de l’Académie bélarusse des Beaux-arts. Son projet de fin d’études, Pas une danse (2007), a introduit une esthétique qui est depuis associée avec cette scène: un théâtre malléable dans lequel «le corps de l’acteur est le principal moyen d’expression. C’est ce langage que le metteur en scène utilise pour s’adresser aux spectateurs, un langage que le public, dans tout pays, peut comprendre.»

Selon la productrice/directrice Marina Dachouk, Korniag «s’est emparé d’une niche d’expérimentation avec le corps humain». Cette niche était inoccupée dans ce pays où la plasticité de l’acteur est devenue «le principal conseiller et médiateur entre l’action sur scène et les spectateurs.» Elle souligne que le groupe «travaille seulement avec des acteurs dramatiques qui jouent avec les sens de leur corps.»

Une fois diplômé de l’Académie, Korniag a poursuivi son cursus dans le domaine de la mise en scène au centre Meyerhold de Moscou. De retour à Minsk, il a d’abord envisagé de travailler de manière indépendante mais à l’intérieur du pays et seulement avec des acteurs bélarusses. Rapidement, il a trouvé d’autres personnes qui partageaient sa passion et souhaitaient «changer quelque chose dans la sphère du théâtre bélarusse où l’expérimentation, la recherche de nouvelles formes, et la pertinence» n’étaient pas monnaie courante.

Cependant, le groupe s’est vite rendu compte que, pour produire l’œuvre théâtrale qu’il envisageait, les ressources financières étaient rares. Il n’existe pas au Bélarus de scènes privées ou expérimentales, les théâtres sont dirigés par l’État et, de ce fait, assujettis à des règles strictes quant au contenu qu’ils présentent. Les fonds nécessaires pour couvrir les dépenses de fonctionnement se sont donc avérés limités, pour ne pas dire inexistants. D’après le collectif, ce manque constant d’argent a rendu inenvisageable l’entretien d’une troupe permanente, car les bénéfices retirés de la vente de billets ne pouvaient couvrir que les dépenses de base.

«Toutes ces difficultés », dit l’administratrice et porte-parole Aliaksandra Hrygarovitch, «ne nous permettent pas d’être créatifs. C’est comme si nous n’allions nulle part.» M.Dachouk raconte que leurs acteurs plaisantent en disant qu’ils travaillent gratuitement pour le théâtre Korniag et que «nous leur avons pris leurs passeports. Sauf que la première partie de la remarque n’est pas une blague. Chaque participant doit avoir un travail permanent de façon officielle, car celui-ci est leur voyage à travers l’expression personnelle, la créativité et l’expérimentation. Nous ne gagnons pas d’argent et chacun prend sur son temps personnel et sur ses revenus pour créer ce théâtre.»

Ces conditions économiques ont conduit le théâtre Korniag à modifier sa mission originelle et à chercher des opportunités à l’étranger. Actuellement, le groupe travaille entre la Pologne et le Bélarus. Marina et Aliaksandra habitent et travaillent principalement à Białystok, Iaùheni voyage entre la ville polonaise et Minsk, tandis que leurs acteurs font souvent plus de quatre heures de route pour relier les deux lieux.

La compagnie voudrait trouver les moyens de rester plus souvent en Pologne, où les opportunités sont plus nombreuses. À la différence de la culture théâtrale naturaliste qui prédomine au Bélarus, en Pologne la troupe apprécie la tradition du théâtre physique qui fait que les spectateurs sont plus réceptifs aux performances plastiques du théâtre Korniag.

Politiser la plasticité

Le Théâtre libre du Bélarus insuffle souvent dans ses spectacles des thématique hautement politiques, qu’il s’agisse de pièces documentaires basées sur des événements réels (comme Découvrir l’amour ou Zone de silence) ou de textes mis en scène dans des représentations cohésives (comme l’adaptation faite par Ouladzimir Chtcherban d’Être Harold Pinter, à partir de pièces, discours et essais écrits par le lauréat du prix Nobel). A contrario, le théâtre Korniag met l’accent sur l’apolitisme de ses représentations plastiques.

Dachouk et Hrygarovitch ont le sentiment que les spectateurs et critiques bélarusses réclament une œuvre politique, quel que soit le message. Le public étranger manifeste la même attente, ce qui est logique puisque leur travail est toujours présenté comme du théâtre politique dissident et que les métaphores mises en scène le sont à l’aide de références à l’espace bélarusse.

Parfois, cela peut être frustrant, voire même étrange. En 2011, dans le cadre d’un festival international, leur parabole absurde au sujet de la peur, Pièce numéro 7, a été médiatisée par les présentateurs avec l’annonce: «Le théâtre Korniag – qui s’est vu refuser le droit de jouer dans son propre pays, le Bélarus». Une annonce faite sans l’autorisation de la compagnie et alors qu’en fait la pièce n’a jamais été interdite au Bélarus. En 2013, L’homme dormant, pièce sur la sexualité et les relations humaines, a été interprétée par le public à l’étranger comme une évocation puissante du désastre de Tchernobyl intervenu en 1986 – une corrélation totalement hasardeuse et non souhaitée par les artistes.

Dans les deux cas, c’est comme si les yeux occidentaux, peut-être inconsciemment, fétichisaient la culture bélarusse. Aveugle à ce qui se passe réellement sur scène et au style unique de la représentation plastique, le public international donne trop souvent une interprétation politique à l’œuvre du théâtre Korniag. C’est le cas avec la totalité de l’art indépendant qui émerge aujourd’hui du Bélarus. Perpétuer l’impression que tout l’art bélarusse tourne autour de la politique, de Loukachenka ou «de la dernière dictature d’Europe», c’est continuer d’y voir ce qu’on pense qu’on devrait y voir. Cela empêche aussi de percevoir les nuances et la globalité de la scène artistique contemporaine du Bélarus.

«…Ce n’est pas ce dont le Bélarus a besoin aujourd’hui»

«Le processus de création théâtrale est, pour moi, un mystère que je n’ai toujours pas élucidé», dit Korniag. «Chaque fois que je monte une pièce, je ne sais pas comment faire. Chaque fois, j’essaie de me rappeler ce que j’ai fait lors de la pièce précédente, mais ça ne marche pas.»

Aujourd’hui, Hrygarovitch et Dachouk continuent de remplir des dossiers pour obtenir des subventions publiques et privées afin de garantir au théâtre une scène permanente en Pologne. En août 2014, le groupe a joué, à Łódź, De l’autre côté, première collaboration de Korniag avec le théâtre polonais Chorea. Cette pièce marque un glissement vers un sujet réellement politique.
Iaùheni décrit la pièce comme «créée pendant le conflit entre l’Ukraine et la Russie; bien sûr, ces événements ont influencé la représentation.» Centrée sur un mariage, l’œuvre intègre des chansons de mariage traditionnelles du Bélarus, de Pologne et d’Ukraine. «Mon but était de mettre les personnages dans une situation dans laquelle ils doivent décider de quel côté se ranger, qui choisir: père ou mère, fils ou fille», explique-il. «Les mettre dans une situation de choix extrêmement difficile qu'une personne normale ne peut maîtriser.»

S’il espère pouvoir jouer sa pièce dans son pays, le metteur en scène reste inquiet. «Je pense que le théâtre moderne contemporain est totalement dénué d’intérêt», dit-il, «et que ce n’est pas ce dont le Bélarus a besoin aujourd’hui.»

Notes:
[1] David L.Stern, «In Belarus, Theater as Activism», New York Times, 22 septembre 2009.
[2] Ibid.
[3] Brendan McCall, «Entretiens: Art, mensonges et vérité dans le Bélarus contemporain», in Anaïs Marin & Horia-Victor Lefter, «Portrait du Bélarus», Regard sur l’Est, 19 juin 2014.

*Écrivain, acteur, et directeur artistique de l’Ensemble du Théâtre libre de Norvège, Oslo.

Traduction de l’anglais: Horia-Victor Lefter

Lien vers la version originale du texte en anglais

Vignette: Représentation de Pièce numéro 7, avec l'aimable autorisation du théâtre Korniag.
 
 
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