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Saint-Pétersbourg: Perception et incidences de l'insularité chez les habitants
Dossier: "Des lieux hors du monde: Les îles à l'Est "

Par Guislaine FOIRET*
Le 01/12/2014

Saint-Pétersbourg est constituée de quarante-quatre îles. La toponymie de la ville ne cesse de le rappeler aux visiteurs et aux habitants. Les ponts marquent le paysage urbain, comme autant de solutions de continuité dans cette ville morcelée. Quelle est l'incidence de cette «pluri-insularité» sur la vie quotidienne des habitants?



 
Vivre sur une île, vivre dans une ville constituée de dizaines d'îles. Nous avons souhaité interroger les habitants de Saint-Pétersbourg pour dessiner les contours de l'imaginaire urbain de ce lieu. Comment cette réalité géographique résonne-t-elle chez les habitants? Comment l'insularité participe-t-elle de l'identité de la ville et quelles marques cette topographie spécifique imprime-t-elle sur les pratiques quotidiennes?
Nous avons ainsi recueilli quinze questionnaires anonymes, quinze lectures d'une ville par ses habitants.

L'eau et les îles: un élément séminal pour Saint-Pétersbourg

Observer une carte de Saint-Pétersbourg, c'est prendre contact avec une topographie déroutante. Morcelé, le centre-ville étale ses membres dans l'embouchure de la Néva comme sur une vue en éclaté de dessin technique. Omniprésente, l'eau des canaux, de la Néva et de ses affluents délimite les contours des quarante-quatre îles que compte la ville et s'inscrit dans le paysage comme un élément incontournable.

Si ces voies d'eau sont sans doute perçues aujourd'hui, au moins visuellement, comme un élément qui sépare et qui segmente la topographie de la ville, qui détermine aussi les flux et les mouvements des habitants en les concentrant sur les voies de communication ponctuelles que sont les ponts, la mythologie fondatrice de Saint-Pétersbourg leur donne une place tout autre. C'est sur une île, au fond du golfe de Finlande, qu'en mai 1703 Pierre le Grand fonde sa ville nouvelle, en faisant dresser sur l'île aux Lièvres des sacs de terre en forme de forteresse[1]. Marins par la force des choses, c'est en bateau que les habitants du 18e siècle circulaient dans la ville. L'eau, loin de séparer, constituait alors la principale voie de communication.
Qu'elle sépare ou qu'elle rapproche, l'eau et les îles sont indéniablement un élément séminal et structurant pour cette cité.

Mer, îles, ponts et voies d'eau: la géographie de la ville comme marqueur identitaire

Quand on interroge les habitants sur ce qui fait l'identité de Saint-Pétersbourg, les éléments les plus cités sont, dans l'ordre: l'architecture européenne et impériale de la ville, son importance culturelle et son statut d'ancienne capitale, son atmosphère et son charme particuliers. Dès cette première question, très ouverte, certains éléments liés à la topographie de Saint-Pétersbourg reviennent fréquemment dans les réponses: la localisation de la ville, construite sur un marais dans le golfe de Finlande, est à l’origine d’«un taux d'humidité élevé, de pluies fréquentes et, dans l'ensemble, d’un climat peu amical». Déjà, mais plus rarement, certains évoquent «les nuits blanches et les ponts levés, les rivières et les canaux». Il faut interroger spécifiquement sur les caractères urbanistiques, topographiques et géographiques de Saint-Pétersbourg pour que ces aspects passent au premier plan. Les personnes interrogées évoquent alors spontanément, par ordre de fréquence:
1. Une ville frontalière de l'Europe, «européanisée»;
2. Une ville-port, ouverte sur la mer, positionnée dans un golfe;
3. Un climat peu favorable;
4. Une ville construite sur un marais;
5. Une ville construite sur plan, avec de nombreuses rues droites;
6. Une ville constituée d'îles;
7. Une ville aux nombreuses voies d'eau;
8. L'ouverture des ponts et les contraintes de déplacement qu'elle engendre;
9. Une ville qui se distingue de toutes les autres villes russes.

La fréquence ne faisant pas tout, il nous semble intéressant de mentionner les cas où les îles, les voies d'eau et les ponts sont l'unique élément cité par les personnes interrogées, ou bien sont présentés comme la caractéristique topographique la plus remarquable. C'est le cas chez trois des quinze personnes interrogées: «La première et la plus remarquable des particularités, c'est l'ouverture des ponts la nuit et l'impossibilité de passer des quartiers insulaires à la partie côtière», «Géographie: la ville est située dans un golfe et est constituée d'îles», «C'est la présence d'une très grande quantité de voies d'eau (rivières, canaux) qui fait la spécificité de Pétersbourg. Elles induisent une circulation spécifique, l'ouverture des ponts, etc.»

L'insularité, que les voies d'eau dessinent en négatif, constitue ainsi pour certains habitants l’élément essentiel pour décrire la ville et l'une de ses caractéristiques fondamentales. Interroger sur le rapport à l'insularité, c'est donc évidemment faire surgir des évocations de l'eau mais aussi du rapport de la ville et de ses habitants à la mer, plus encore qu'au fleuve qui ne prend le devant de la scène que lorsque l'on questionne spécifiquement sur les «nuits blanches» et l'ouverture des ponts. Comme si les îles et l'eau étaient les deux facettes d'un même miroir. Ainsi, à la question «Aimeriez-vous habiter sur une île [à Saint-Pétersbourg] et pourquoi?», l'une des personnes interrogées répond: «Oui, car la proximité avec la mer crée une atmosphère particulière».
Ou encore, à la question: «'Les îles de Saint-Pétersbourg', 'l'archipel de Saint-Pétersbourg', ces expressions font-elles naître chez vous des fantasmes ou des évocations?», cette réponse: «Je dirais que, chez nous, on parle plus de l'eau, des rivières, que des îles.»

Certaines fois encore, mythologie de la ville et mythologie personnelle se mêlent autour des éléments fondateurs que sont l'eau et les îles: «Je suis moscovite et mon mari est de Pétersbourg. Nous avons correspondu par internet, puis nous nous sommes vus pour la première fois à Pétersbourg. Nous nous sommes promenés une journée entière sur les toits, les ponts et les îles. Sur le pont au-dessus de la Fontanka, près du Jardin d'Été, j'ai dû faire un vœu et, selon les volontés de mon futur mari, voir encore six ponts pour que mon vœu se réalise. Je l'ai fait. Mon vœu s'est réalisé: lors de notre rendez-vous suivant à Pétersbourg, nous avons décidé de nous installer ensemble et, au troisième rendez-vous, j'ai emménagé chez lui. Et maintenant, nous emmenons immanquablement tous nos amis et nos invités se promener dans le centre sur les ponts et les îles, car l'eau est l'une des principales attractions de Pétersbourg.»

Insularité et discontinuité

Nous avons souhaité interroger les habitants, «insulaires» ou non, sur la spécificité de la vie sur les îles de Saint-Pétersbourg. Vit-on différemment lorsque l'on habite sur une des îles? Vit-on différemment dans une ville constituée d'îles? Les habitants de Saint-Pétersbourg répondent d'une seule voix: c'est dans la discontinuité qu'elle induit que l'insularité imprime sa marque et s'actualise. Ici, la vie sur une île n'isole pas. Et si l'on devait établir une typologie graduelle de l'insularité, les îles de Saint-Pétersbourg seraient certainement en bas de la liste: «L'île sur laquelle j'habite se trouve tout de même en ville, et ce n'est pas un gouvernement insulaire!» Il n’en reste pas moins que les îles de Saint-Pétersbourg ont un caractère essentiel en commun avec les autres îles, où qu’elles soient: la discontinuité géographique. Celle-ci engendre des contraintes évidentes et significatives sur les déplacements, qui sont mentionnées par la quasi-totalité des personnes interrogées:
À la question «Le fait de vivre sur une île a-t-il une incidence sur votre vie quotidienne?», l'une des personnes interrogées répond: «Oui. Nous avons en permanence des problèmes avec les transports. L'été, on ouvre les ponts et il faut faire attention à l'heure pour ne pas rester bloqué du mauvais côté. À part ça, il y a énormément de bouchons, tout spécialement pour sortir de l'île. C'est lié au nombre insuffisant de ponts. Notre île[2] est presque la seule ‘véritable’ île où l'on rencontre ce genre de difficultés.»

Si les bouchons sont ici une contrainte permanente, il semble malgré tout que l'insularité s'actualise tout particulièrement l'été avec l'ouverture des ponts, phénomène emblématique de la ville et événement cher aux habitants comme aux touristes. Il est intéressant de constater que l'insularité à Saint-Pétersbourg –ou plutôt le ressenti de cette insularité– semble avoir été dès la fondation de la ville un phénomène intermittent et saisonnier. Brigitte de Montclos évoque ainsi les modes de traversée sous Pierre le Grand: «En hiver, la traversée s'accomplit sur un chemin de glace, une fois la Néva prise. La route est indiquée par des poteaux de bois plantés dans la neige de part et d'autre du chemin. Une cérémonie au son des tambours et accompagnée de trois coups de canon indique aux habitants que la voie a été ouverte par le tsar en personne.»[3] Les déplacements sont ainsi plus ou moins contraints en fonction des saisons. À Saint-Pétersbourg, l'été et ses nuits blanches semblent constituer un espace-temps particulier: l'ouverture des ponts perturbe l'équilibre jour/nuit, les déplacements, voire le sommeil. En été, l'ouverture des ponts (et par extension l'insularité) prend une place centrale et devient une donnée à prendre en compte dans l'organisation de sa journée: «Il est fréquent, de retour d'une séance de cinéma en soirée, d'arriver après l'ouverture du pont et de rester coincé deux heures en attendant la fermeture temporaire du pont de l’Annonciation, à 2h30.»[4]

L'insularité comme élément structurant, à l'échelle du groupe, mais aussi de l'individu

On peut finalement dire qu'une personne est «de Saint-Pétersbourg» lorsqu'elle a assimilé l'ouverture des ponts non plus seulement comme un spectacle, mais comme une contrainte. Plusieurs personnes interrogées citent l'anecdote suivante: «Comment distinguer un touriste d'un habitant? Face à un pont ouvert, le premier dit: ‘Whaou, c'est super!’ et le second: ‘Et mince...’.» L'insularité implique de bien s'organiser pour aller au cinéma, au concert ou dîner chez des amis. Elle aurait même une incidence sur la planification des naissances: «Beaucoup ici planifient les naissances pour que l'accouchement n'ait pas lieu à la période de l'ouverture des ponts ou, plus généralement, pour que l'ouverture des ponts ne gêne pas la naissance.» Dans une certaine mesure, l’insularité apparaît donc comme un élément structurant dans les destins individuels. Les Péterbourgeois se plaisent ainsi à raconter que l'on doit beaucoup de naissances à l'ouverture des ponts... Ce que confirme l'un des témoignages recueillis: «À cause de l'ouverture des ponts, mon Papa est resté chez Maman ‘boire un café’... C'est ainsi que je suis venue au monde!»

L'omniprésence de l'eau dessine en creux la géographie de Saint-Pétersbourg et son caractère insulaire. Cette insularité, exacerbée durant la période estivale, imprime sa marque sur la vie quotidienne des habitants en contraignant les déplacements et les emplois du temps. Elle s'inscrit plus généralement comme un élément structurant, à l'échelle du groupe et de l'individu.

Notes :
[1] Lorraine de Meaux (sous la dir. de), Saint-Pétersbourg, Robert Laffont (Bouquins), Paris, 2003, p.150.
[2] L'île Vassilievski.
[3] Lorraine de Meaux (sous la dir. de), Op. Cit., p.237.
[4] Le pont de l’Annonciation relie l’île Vassilievski au quartier de l’Amirauté. L’été, il est coupé la nuit de 1h30 à 5h00, sauf de 2h30 à 3h00.

Vignette: Ouverture du pont du Palais à Saint-Pétersbourg (photo: Guislaine Foiret, mai 2012).

* Guislaine Foiret a étudié l'histoire de l'art à Moscou et travaille dans la production de spectacles vivants. Elle accompagne régulièrement des artistes et des projets artistiques liés à la Russie.
 
 
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