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La nuit où la RDA est sortie du placard
Dossier: "Le sexe à l'Est"

Par Georg KASCH*
Le 02/04/2015

Le 9 novembre 1989, sortait sur les écrans berlinois le premier et dernier film est-allemand à aborder la question de l'homosexualité. Celui-ci ne pouvait plus changer le pays: c'est durant cette même nuit que le mur est tombé. Aujourd'hui, il est considéré comme un des meilleurs films est-allemands et comme un documentaire impressionnant sur cette époque où l'on rêvait encore d'une meilleure Allemagne.



 
Ce ne sont pas les citoyens de la RDA qui ont fait du film Coming Out un succès. Alors que les habitants de Berlin-Est commençaient à explorer le secteur ouest de la ville longtemps divisée, ce sont des hommes homosexuels de Berlin-Ouest qui se sont rendus en pèlerinage à Berlin-Est, parce que la rumeur s'était rapidement répandue qu'on y projetait un film qu'il fallait absolument voir.

C'est ainsi, en tout cas, que l'a raconté l'acteur Matthias Freihof après la projection anniversaire du film, le 9 novembre 2014, au Kino International de la Karl-Marx-Allee où il avait été projeté en avant-première. Ce 9 novembre, lorsque le mur s'est écroulé. «Pendant que notre film était projeté pour la première fois, nous regardions la rue par la fenêtre du foyer», raconte Dirk Kummer, deuxième rôle et assistant du réalisateur Heiner Carow, «et nous avons pensé: il est en train de se passer quelque chose.»[1] Il y avait bien quelque chose dans l'air.

Le combat avec l'administration dure sept ans

C'est ainsi que Coming Out qui, en tant que premier film sur l'homosexualité, voulait changer la RDA, a mis un point final au cinéma est-allemand. Son ambition pédagogique est explicite. Ce film parle de Philipp (Matthias Freihof), un enseignant jeune et très engagé, qui tente de transmettre la libre pensée à ses élèves. Dans son école, il rencontre Tanja, une collègue qui pense comme lui. Ils nouent une relation. Il déménage chez elle dans un vieil immeuble. Mais Philipp entre bientôt dans une crise identitaire lorsqu'il croise, par hasard, son amour d'enfance, un ami de Tanja. Il erre alors dans la ville et atterrit dans un bar gay d’où il est ramené ivre mort dans son vieil appartement, par deux clients. Peu de temps après, il rencontre par hasard Matthias (Dirk Kummer), un de ses deux sauveteurs. Ils tombent amoureux et entament une liaison, sans que Matthias ne sache rien de Tanja.

Philipp doit alors faire face à son orientation sexuelle, dilemme face auquel il échoue tout d'abord. Deux scènes parallèles le montrent: en présence de ses élèves, il intervient lorsque des skinheads frappent un noir dans le métro; mais, quand il voit qu'un homosexuel est attaqué, il s'enfuit lâchement. La «catastrophe» se produit lorsque Philipp et Matthias se retrouvent durant l'entracte d'un concert, sous les yeux de Tanja. Les deux relations échouent. À la fin du film, Philipp fait face à son homosexualité et ose affronter la direction de son école.

La réalisation de ce film a été assurée par Heiner Carow, qui s'était fait un nom en 1973 avec La légende de Paul et Paula, et dont le Parti socialiste unifié a par la suite empêché les projets durant de longues années. Il était âgé de 60 ans lorsqu'il provoqua son coup de théâtre avec le premier film gay de RDA[2]. Carow dut se battre pendant sept ans avec la société de production est-allemande DEFA, dut s'approvisionner en matériel haute définition en RFA (pour tourner la scène de drague à la fontaine des Contes de fée du parc de Friedrichshain) et faire antichambre auprès des administrations compétentes.

Provocation et audace

La société de production d'État DEFA a accepté le film seulement parce que le réalisateur Carow avait accompagné le scénario de trois attestations: un sociologue et un médecin jugèrent l'homosexualité comme sans danger et un historien certifia que les communistes avaient protégé les homosexuels des nazis dans les camps de concentration. «Aujourd'hui», dit un survivant dans le film, «nous avons oublié les homosexuels».

Jusqu'en 1968, la RFA a pénalisé l'homosexualité sur la base de l'article 175 de son code pénal, dans une rédaction renforcée par les nazis (jusqu'à 10 ans de bagne). Mais, dès 1957, la RDA avait classé l'homosexualité comme délit mineur; le paragraphe correspondant fut supprimé en 1968 et seules des relations avec des mineurs furent désormais sanctionnées. Être gay ou lesbienne n'en resta pas moins une tare. La Stasi utilisait volontiers ces informations comme moyens de chantage. Dans les cercles artistiques et bohèmes tout était possible, mais une carrière «bourgeoise» en tant qu'homosexuel «outé» publiquement était pratiquement exclue. Les homosexuels ne trouvaient acceptation ou égalité de traitement ni dans le régime socialiste, ni dans la société. Notamment en province, où les gays et lesbiennes subissaient une forte pression: ils ne pouvaient faire leur Coming Out sans être exclus ou discriminés. C'est seulement dans les années 1980 que ce qu'on pourrait appeler une identité queer est apparue (ainsi qu'une culture de la protestation) dans des lieux assez souvent mis à disposition par l'église luthérienne.

Coming Out était une provocation et une entreprise hasardeuse. Il évoquait des lieux de repli à l'intérieur de la RDA, des mondes parallèles comme celui des bars gays avec des hommes travestis et des couples qui s'embrassent. Il faisait le portrait de directeurs d'école obstinés et autoritaires dans un système éducatif sclérosé. Il montrait des extrémistes de droite et suggérait les effets de l'économie de pénurie. Mais le film dessinait malgré tout un tableau assez réaliste des dernières années de la RDA. D'emblée, les premières scènes font l'effet d'une claque en plein visage: une ambulance traverse le quartier de Prenzlauer Berg à toute allure pendant la nuit de la Saint-Sylvestre. Un jeune homme a visiblement tenté de se suicider. La lumière crue, l'équipement vieillot de l'hôpital, les ordres stridents du personnel hospitalier: tout cela est impitoyable et atteint son comble lorsque Matthias avoue qu'il a voulu se suicider parce qu’il est homosexuel.

Plus loin qu'Hollywood

Le regard de la caméra n'est pas embelli et pourtant il est tendre, il ne met jamais les personnages à nu. Carow, qui était lui-même hétérosexuel, voulait comprendre et s'est laisser expliquer et réexpliquer par Kummer, son assistant qui partageait la vedette, comment fonctionne la vie homosexuelle, la sexualité gay. C'est ainsi que naît une intimité avec les personnages, une sympathie qui insère les scènes de sexe et de masturbation de manière organique et naturelle dans le récit. En ce sens, Coming Out va bien plus loin qu'Hollywood aujourd'hui, qui aborde la question de l'homosexualité d'Alan Touring dans The Invitation Game nominé aux oscars, mais lui refuse toute intimité à l'écran.

Le fait que Coming Out paraisse si naturel et réaliste tient également au casting. On y trouve un bon nombre de noms qui sont aujourd'hui des stars du cinéma allemand, telle que Dagmar Manzel (Tanja), qui avait déjà déployé son célèbre jeu de nuances, entre cocotte et jeune fille, femme blessée et feu d'artifice d'ironie. Autre fait déterminant, Freihof et Kummer (ainsi que de nombreux autres acteurs) étant eux-mêmes homosexuels, ils n'étaient pas mal à l'aise lors du tournage.

C'est donc surtout à Berlin-Ouest que la rumeur autour de ce film qui méritait d’être vu a d'abord circulé. C'est ainsi que les programmateurs de la Berlinale, principal festival du film en Allemagne, l'ont repéré. En 1990, ils ont présenté le film en compétition lors de la sélection officielle. Il a remporté non seulement le Teddy, prix du film gay et lesbien, mais également l'Ours d'argent. Un triomphe pour Heiner Carow et son équipe. Mais le film ne pouvait plus changer la RDA qui était depuis longtemps en prise avec son propre naufrage.

Notes:
[1] Steven Geyer, „Die Party der Anderen“, Berliner Zeitung, 5 novembre 2014.
[2] En RFA, des films pionniers avaient façonné depuis longtemps une manière d'aborder l'homosexualité: Ce n'est pas l'homosexuel qui est pervers mais la société dans laquelle il vit de Rosa von Praunheim (1971), La conséquence de Wolfgang Petersen (1977), Taxi pour les toilettes de Frank Riplow (1980) et Westler de Wiegand Speck (1985).

Traduit de l’allemand par: Eric Le Bourhis
Lien vers le texte original

* Journaliste culturel.
 
 
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