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Les regards ‘sur-lestes’ d’un e-forum du tourisme sexuel
Dossier: "Le sexe à l'Est"

Par Christophe RENAULD
Le 02/04/2015

Pour avoir mauvaise presse, le tourisme sexuel n’en dispose pas moins de ses bons médias. La lecture du principal forum francophone de ces «voyageurs» d’un genre particulier révèle en tout cas la fascination des punters –comme ils se nomment entre eux– pour les «filles de l’Est».



 
Youppie, «forum des coquineries» créé en 2006, revendique aujourd’hui 150.000 membres, 25.000 visites et 600 à 800 messages quotidiens. À la porte de ce grand salon, le panneau charte énonce bien plus que les attendues condamnations du racisme, de la pédophilie ou de la prostitution forcée. On y parle de «respect dû aux filles de joie qui pratiquent une activité difficile, dans des conditions parfois pénibles», respect qui vaudra suppression aux «propos dégradants ou méprisants». Le champ des conversations y est donc restreint au partage d’expériences et de conseils entre personnes bienveillantes, sincères et hétérosexuelles –recentrage plus qu’ostracisme, la porte restant ouverte au 3e sexe. Il est clair que la modération, bénévole, y est un sport de combat, entre mythomanie, faux témoignages, vrais publireportages –quand il ne s’agit pas de proxénétisme, évidemment proscrit– et atteintes potentielles à la vie privée.

Indispensable, une rubrique regroupe les expressions et abréviations en usage sur les sites où les sex-travellers partagent leurs expériences. Comme dans toute bonne société discrète, ce sont là acronymes et codes pour affranchis, qui puisent d’ailleurs largement à l’anglais et à l’allemand, et on peut légitimement penser qu’en la technicisant, ils libèrent la parole. À titre d’exemple, la PSE (pornstar experience) côtoie la GFE (girlfriend experience), où le ST (social time, à savoir ce qu’on se dit avant et après) compte autant que les pratiques à option. Lesquelles sont souvent détaillées (prix, durée, note…) au fil des EV (expériences vécues). Enfin, la partie adverse est rarement désignée de façon méprisante: aucune périphrase marquante n’est en effet à souligner.

StripAdvisor

Des pratiques sexuelles aux lieux de libertinage, les «youppienautes» ont le choix entre différents forums mais le plus animé est clairement celui où la prostitution –y compris ses avatars potentiels, massage et strip-tease– est l’objet de comparatifs, notations, recommandations et orientations, à la manière d’un Tripadvisor. France, Belgique, Pays-Bas et Allemagne sont les principales rubriques, en marge desquelles «Autres pays d’Europe» rassemble de singuliers regards sur l’Est.

Un thread (fil ou conversation) questions/réponses est consacré à chaque pays et chaque thread dédié à une ville ou une région est l’objet d’un lancement écrit par un modérateur ou par un voyageur éclairé. Entre considérations touristiques classiques et météo-géographie de la sexualité locale (tendances socio-économiques, cadre légal et ambiance policière inclus), le portrait y est brossé des systèmes et des lieux.

Les plus «reporters» des contributeurs au forum évoquent les tirówki (de l’acronyme TIR situé à l’arrière des camions), ces prostituées de bord des routes polonaises désormais sommées par l’Église de travailler en retrait, ou la tochka (du russe totchka, désignant les spots d’une prostitution pourtant interdite), ces lieux de misère où filles-mères, gamines en déshérence ou retraitées russes n’ont d’autre choix que le racolage. Mais les voyageurs vont rarement si loin pour ce type de services sexuels. À l'Est, le forum oriente plutôt ses visiteurs dans une prostitution organisée et moderne. Le thread concernant Budapest, outre qu’il est un mur des lamentations (toute sous-culture a ses mythes et son âge d’or révolu) et des avertissements (la probabilité d’une arnaque, y compris brutale, y semble plus élevée qu’ailleurs) traitera des escorts, tandis que celui de Bucarest évoquera la possibilité de flirts «sponsorisés» avec des «occasionnelles».

Nimfomane ou garsoniera?

Dans la plupart de ces pays, la prohibition ou la désapprobation officielles ont suscité le développement d’une prostitution d’appartements tolérée. Privat tchèque ou agencja towarzyska polonaise, ces maisons closes sont noyées dans le dédale d’immeubles où le client a tout intérêt à trouver un bon taxi et à maîtriser quelques mots de la langue locale pour identifier le 1456ter d’une avenue mal éclairée, immeuble 3, escalier D, appartement 47 (qui, évidemment, est au 3e). C’est sur des sites d’«agences» (répondant selon les cas aux noms de photomodeli en Russie, nimfomane en Roumanie ou garsoniera en Pologne) ou dans des magazines que se fait le choix de la prostituée. Selon les pays et les époques, la proportion de photos bidon oscille entre 50 et 80%. Partout, le turn-over des femmes, «occasionnelles» ou non, est permanent. D’où l’agacement de celui qui, après avoir traversé Varsovie pour une grande blonde souriante de 20 ans, voit s’ouvrir la porte de l’appartement 47 sur une petite boulotte qui pourrait être sa tante.

Le modèle du «FKK» fascine à l’Ouest comme à l’Est

Les maisons closes dites FKK (de Freikörper Kultur, culture du corps libre qui, historiquement, a généré les clubs naturistes, sans commerce sexuel) sont présents dans toute l’Allemagne et parfois en zones frontalières, lorsque les pays voisins le tolèrent. Les filles y déambulent nues, tandis que le client préfère généralement la tenue peignoir-mules de curiste. Il acquitte un droit d’entrée, qui lui permet de profiter de services et équipements voués à le garder le plus longtemps possible à bord (bar, buffet, piscine, hammam ou salle de cinéma) puis il paiera celle(s) dont il voudra les services, prodigués dans une chambre attenante au club. Il en est de ces maisons closes comme des services hôteliers: certaines ressemblent à l’Hôtel particulier de Gainsbourg, d’autres tiennent davantage d’un all-inclusive sous ecstasy. Mais tous les «youppienautes» vantent le «standard allemand», tant pour ce qu’ils voient (propreté, clarté des tarifs, accueil) que pour ce qu’ils présument (sérologie des hôtesses et respect de leurs droits).

Le FKK est ainsi un point fixe lumineux pour la communauté des punters et, à l’en croire, pour les «meilleures travailleuses» des pays de l’Est. Si tels salons de Mourmansk ou de Kiev sont si décevants, c’est que les plus belles femmes seraient parties en Allemagne! Et puis, argueront les plus déçus –ou les moins téméraires–, à quoi bon aller si loin quand Francfort et ses FKK bondés de bombes slaves sont à une heure d’avion? Cette transposition d’un modèle économique néocolonial qui voudrait que le meilleur d’une production soit réservé à l’export est nourrie par un autre phénomène: les plus demandées des professionnelles russes, ukrainiennes ou hongroises s’installent en résidence temporaire à Paris, Zurich ou Londres, 5 ou 15 jours de rang, «consultent» en hôtel 4 étoiles à des tarifs horaires d’avocats d’affaires. Ce que les plus aisés des punters trouveront finalement moins compliqué qu’une excursion à Saint-Pétersbourg.

La pornstar et la girlfriend

Le fantasme de la «fille de l’Est» est né au milieu des années 1990, notamment sous l’impulsion de pornographes partis y faire des castings sauvages. Le Français Pierre Woodman, armé d’une caméra et d’une interprète, accueillait alors des jeunes femmes en tenues élimées-mais-dignes dans une chambre d’hôtel. Officiellement, elles venaient pour simple entretien, mais n’hésitaient pas à dévoiler des corps magnifiques et une disponibilité sexuelle à peu près totale, pour quelques dollars.

Cette version porno de la princesse habillée en souillon, fantasme masculin proverbial, semble à l’esprit de la plupart des voyageurs aujourd’hui. Quand ils racontent, sous le charme, les grands compas qui arpentent les rues de Riga ou les galeries de Moscou, aussi bien que lorsqu’ils déplorent, agacés, la froideur des hôtesses, les heures qui durent 40 minutes, le caractère optionnel et payant de toute fantaisie… leur ton épouse l’humeur locale. De Prague ou Budapest, on lira des comptes rendus volontiers exigeants, mesquins et cliniques quand ceux qui narrent Bucarest ou Wrocław feront la part au charme ou à la biographie de l’hôtesse.

Pornstar experience vs. girlfriend experience? Au fond, la plupart paraissent rêver des deux. Le dernier archipel des GFE semble être la Roumanie; le prochain pourrait bien se situer plus au Nord, entre Riga et Saint-Pétersbourg. Les mauvaises manières des hordes d’Anglais, Irlandais et Italiens qui fondent en charter sur l’Est ont considérablement rehaussé la cote d’un voyageur solitaire, francophone, à peu près poli et galant. Même pétrie de clichés et subjective, la description que les habitués –notamment expatriés– font de la gent masculine polonaise, russe ou lettone encourage les Belges et les Français à se présenter sains, soignés, sobres et promis à une vie au-delà de 55 ans. La facilité avec laquelle les punters envisagent l’aspect budgétaire de toute activité en fait des dragueurs qui savent offrir un verre ou entendre la nécessité d’un coup de pouce financier. C’est ainsi que, là où se succédaient ad nauseam les récits de passes, surgissent de plus en plus fréquemment ceux de rencontres «classiques». Là encore, leur forum préféré les nourrit en conseils et modes d’emploi –il serait par exemple contre-productif de procéder par non-dits et sous-entendus en Russie: sitôt dégelée la relation, l’impétrant devra être explicite.

Le rêve de l’Est? Au-delà des stéréotypes d’une jeunesse surdiplômée, multilingue, travailleuse et soucieuse d’échapper aux rustauds locaux, au-delà de cette densité de top models en pleine rue qui, conformément aux clichés, écraserait Paris à Riga et Rome à Kiev, l’image de ces femmes semble bien être celle de compagnes «moins compliquées qu’ici». Ou encore, comme le constate, désarmant de franchise, ce punter croisé dans les pages «Monde» du forum: «Les filles de l’Est sont tout simplement celles qui simulent le mieux.»

Vignette: Carte des maisons closes de Varsovie diffusée par un internaute.
 
 
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