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Riga: Le Régiment immortel, une autre façon de rendre hommage aux vétérans de la Grande Guerre patriotique


Par Céline BAYOU
Le 11/05/2015

Lancée en 2012 à Tomsk, l’action Régiment immortel consiste à défiler le 9 mai, jour où la Russie commémore la victoire sur le nazisme, en portant des photos de parents ayant participé à la Grande Guerre patriotique (1941-1945). En 2015, pour la première fois, l’événement s’est aussi déroulé à Riga.



 
Les chiffres varient, mais ce sont entre 250 et 500 personnes qui ont décidé de répondre à l’appel des organisateurs du défilé. Ceux-ci, militants assez connus du monde russophone letton, ont tenu à rester relativement discrets dans ce cadre qui a de suite acquis une dimension plus large que le seul paysage letton. Il s’agissait de lancer le Régiment immortel (en russe Bessmertnyï polk) en Lettonie, pas de répondre à une revendication politique, affirment-ils.

Visiblement peu au fait de l’origine du mouvement et des risques de récupération, la plupart des participants mettaient deux choses en avant pour expliquer leur présence: le caractère intime de la démarche puisqu’il s’agit de défiler avec une pancarte arborant la photo d’un membre de sa famille ayant participé à la Grande Guerre patriotique d’une part, et l’éloignement des politiques qui, eux, déposent gerbes de fleurs le matin du 9 mai au pied du monument place de la Victoire ou délivrent quelques discours d’autre part.

Une polémique a pourtant émaillé ce défilé plein d’émotion: d’abord en raison de la présence de tel ou tel dans les rangs. En effet, un certain nombre des organisateurs sont membres du Congrès des non-citoyens de Lettonie[1], ce qui confère d’emblée une portée politique à un Régiment présenté comme neutre à cet égard. Ensuite parce que l’initiative, née à l’origine de la société civile russe, est en phase de récupération par le Kremlin à Moscou. Enfin à cause des postures des autorités lettones et de la mairie de Riga qui, d'après les manifestants, se sont révélées ambiguës: elles auraient fait preuve d’une négligence soupçonnée de traduire une certaine mauvaise volonté dans la délivrance de l’autorisation de manifester, dans le choix de l’itinéraire et dans l’interruption de la circulation sur le parcours du défilé le jour même.

La plupart de ceux qui ont décidé de prendre part à cette marche affichaient donc une distance très forte vis-à-vis de la classe politique en général, qu’elle relève du niveau national ou du niveau local. Ils fondaient en partie leur décision d’être là, outre par leur histoire familiale, sur leur appartenance à la communauté russe de Lettonie voire, en filigrane pour certains, sur la défense des droits des non-citoyens de Lettonie.


Lioudmila: «Maman était infirmière, elle a commencé la guerre en Russie puis a été démobilisée ici et est restée. Mon grand-père, lui, était du côté de Smolensk. En août 1943, il a fait sauter le QG des Allemands, a été emprisonné puis s’est évadé. Il est mort en 1943 et est enterré à Smolensk. Je devais y aller cette année avec Maman, mais elle est morte l’an dernier. Moi, je suis née ici, je ne suis pas citoyenne de Lettonie, mais j’aime beaucoup ce pays, j’en suis fière. J’ai toute ma vie ici, ma fille, mes petits-enfants… La politique, c’est la politique, elle passe, tout change mais nous, nous restons! Les cérémonies au parc de la Victoire de ce matin, ce sont celles des politiques, alors que ce que nous faisons ici, c’est une vraie chaîne, on fait ça partout dans le monde, pas seulement ici. Vous savez, certains se sont battus d’un côté, d’autres en face. Mais nous, on doit se souvenir de tous. Nous sommes contre la guerre. Les politiques, eux, ils peuvent bien faire ce qu’ils veulent!»


Tatiana: «Mon père était dans le régiment Normandie-Niemen, il entretenait les avions. Lui et ses frères ont fait la guerre, il sont tous revenus. Je suis de Saint-Pétersbourg, mon mari aussi mais il n’a fait que ses études à Saint-Pétersbourg, parce que sa famille est arrivée à Riga dans les années 1960. Nous nous sommes rencontrés et mariés à Piter puis nous nous sommes installés ici. Lui est citoyen letton mais, moi, j’ai pris la citoyenneté russe en 1993, ainsi que notre fils. Bien sûr, ici, j’ai encore moins de droits que les non-citoyens mais je crois que je dois être Russe. Ce défilé, il a eu lieu l’an dernier à Saint-Pétersbourg. Ça n’a rien à voir avec la politique, nous disons juste notre respect à nos aïeux qui ont combattu pour la paix. On ne fait pas tout ce qu’il faut mais, au moins, on se souvient.»


Vladimirs: «Dès le 26 juin 1941, Maman a commencé la guerre dans un hôpital et elle y est restée jusqu’à la fin. Papa, lui, a commencé plus tôt, en Extrême-Orient, puis a été envoyé ici. C’est comme ça qu’ils se sont rencontrés, ici, en 1945. Je suis né ici, je suis russe mais citoyen de Lettonie. Maman était originaire de Smolensk, Papa d’Omsk. Il ne me reste pratiquement plus de famille là-bas, je n’ai pas vraiment de raison d’y aller. Je participe chaque année aux événements du 9 mai. Je connais les organisateurs du Régiment immortel, on devait partir du centre de la ville mais, malheureusement, les autorités lettones ne l’ont pas autorisé. Je ne vois pas en quoi des gens qui portent des pancartes avec des photos constituent un danger, alors que cette manifestation se déroule dans le monde entier… Le Congrès des non-citoyens est l’un des organisateurs de cette manifestation, mais on lui laisse peu de place dans la vie politique locale. Ici, l’opposition reste faible, nous sommes une démocratie toute jeune encore. Il y a des phobies chez les uns et les autres, des peurs réciproques. Il faudra quelques générations avant que ça ne passe mais je crois que les autorités ont une responsabilité en la matière. C’est incompréhensible, par exemple, qu’il y ait encore des non-citoyens dans ce pays. Moi, je suis citoyen parce que j’ai passé l’examen, je parle letton depuis longtemps mais ma femme est non-citoyenne, parce qu’elle refuse cette situation. Elle milite au sein du Congrès des non-citoyens. Même le parti du Centre (Saskaņas Centrs), censé défendre la communauté russophone, ne fait pas grand-chose. Quand le parti a été créé, c’était intéressant mais maintenant, le maire –qui est un bon gestionnaire– cherche surtout à satisfaire tout le monde, alors il s’engage peu pour la population russophone.


Aleksandrs Gapoņenko (leader du Congrès des non-citoyens de Lettonie, au premier plan à droite sur la photo): «Certains estiment que je participe à l’organisation de ce défilé pour concurrencer les manifestations officielles. Mais ça n’a rien à voir. Vous pensez bien que, si je voulais faire concurrence, je pourrais! Mais nous allons précisément rejoindre la place de la Victoire. En revanche, les autorités nous ont fait des difficultés en refusant le trajet initial. Notre démarche n’est pas politique et il ne s’agit pas de récupérer le 9 mai. Désormais, le Régiment immortel va s’inscrire dans la tradition de la communauté russophone de Lettonie.»

Note:
[1] Organisation qui n’a pas valeur de parti, le Congrès des non-citoyens de Lettonie se fixe pour mission de défendre les droits des non-citoyens et, à terme, de contribuer à supprimer ce statut. Les non-citoyens sont des personnes de nationalité lettone, pour la plupart d'origine russe, qui sont privées de certains droits civiques et sociaux. Ils seraient encore environ 260.000 dans le pays (soit 12% de la population).

Vignette: Sur la banderole, «C’est leur victoire et notre mémoire. Régiment immortel de Riga. 9 mai 2015 – 70 ans de la Grande victoire.»
 
 
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