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Quand les fourmis ukrainiennes vont au front


Par Alain GUILLEMOLES*
Le 18/09/2015

Dans le Donbass, une armée ukrainienne mal équipée se bat contre des séparatistes et des militaires russes. Elle résiste notamment grâce au soutien de milliers de civils qui font des navettes vers les lignes de front pour porter de la nourriture ou des équipements. Nous sommes partis avec un de ces groupes, durant deux jours et trois nuits sur les routes de l'Est ukrainien.



 
Pourquoi faut-il partir de nuit? Pas pour des raisons de sécurité, car la première partie du trajet est sans danger. Mais Valeri, Elena et Aleksandr[1] ont un travail, à Kiev, une vie. Et, depuis un an, ils en ont une deuxième. Dès que possible, ils prennent la route de l'Est, afin d'apporter de l'aide à l'armée. Ils partent le soir, après leur journée au bureau, pour rentrer le plus vite possible, après deux jours et trois nuits sur les routes.

Sur le Maïdan, cela se passait déjà comme ça. Durant l’hiver 2013-2014, les manifestants au centre de Kiev bénéficiaient du soutien de volontaires anonymes qui portaient de la nourriture, des vêtements chauds, ou des pneus pour créer des barricades enflammées. Toute cette aide s'organisait par les réseaux sociaux. Aujourd'hui, la lutte des Ukrainiens se déroule plus à l'Est. Et les anciens manifestants qui ne sont pas partis au front se sont transformés en volontaires pour transporter l'aide jusqu'aux positions les plus avancées de l'armée. «Après avoir libéré la place, il faut libérer le pays», résume Elena.

Des centaines de fourmis participent à ce travail. Et transportent des uniformes, des gilets pare-balles, du Celox, ce produit médical qui permet d'arrêter une hémorragie et sauve des vies. L'aide est collectée en Ukraine, mais surtout en Pologne, en Grande-Bretagne ou au Canada, achetée par des Ukrainiens de la diaspora.

Des histoires, des parcours

Valeri, Aleksandr et Elena ne se connaissaient pas il y a quelques mois. Ils se sont réunis et organisés dans l'urgence. Ils ont revêtu un treillis militaire, pour être à l'unisson des soldats. Ce soir, dans l'antique minibus Volkswagen qui les emmène, on transporte un frigo, des conserves, des lits de camp, des bouteilles d'eau et des lampes médicales. Il reste peu de place pour s'asseoir.

Elena est journaliste et a une trentaine d'années. Aleksandr est un ancien militaire qui a servi à l'époque soviétique. Il a combattu en Afghanistan. Quand la guerre a commencé à l'Est, il a voulu s'engager mais n'a pas été pris. Tous deux ont activement participé aux manifestations anti-Ianoukovytch.

Unique chauffeur, Valeri est un géant barbu et chevelu devenu croyant luthérien après une jeunesse agitée. «J'ai été un bandit. J'ai versé du sang. Aujourd'hui, je tente de rapprocher les gens et de réparer», raconte-t-il lorsque tous dorment, sans quitter la route des yeux. Pendant le Maïdan, il accueillait des blessés au temple qu'il fréquente, à quelques centaines de mètres de la place de l'Indépendance, épicentre de la révolution. Devenu non-violent, lui ne transporte pas d'équipements militaires, et emporte aussi de l'aide pour les populations locales. Les lampes sont pour un hôpital civil qui lui a passé commande, lors de son dernier voyage. «À chacun son travail: aux militaires de se battre et à moi de faire en sorte que les hommes trouvent plus de compréhension. Alors qu’il y a un incendie dans notre maison, je ne veux pas être celui qui jette de l’huile sur le feu

L'autoroute, toute droite, est encombrée de camions civils. Valery semble ne jamais dormir. Il tient le coup à coup de cafés, de boissons énergisantes et de cigarettes fumées l'une après l'autre sans lâcher le volant.

Au nord de Louhansk

Une première halte a lieu à 100km de Kiev. Il est minuit. Armen nous attend, dans son garage au bout d'un chemin perdu. Il charge le camion de nourriture: pastèques, beignets à l'ail, lard pour les soldats. Il collecte ces produits dans sa région et remplit ainsi tous les véhicules de volontaires qui passent à côté de chez lui, à toute heure du jour et de la nuit. Armen est célèbre dans le petit monde de ceux qui font des navettes vers le front. Lui aussi était sur le Maïdan, où il construisait des barricades.

Il faut vite reprendre la route vers Louhansk, à 640km plus à l'Est. Une fois passée la région de Kharkiv, l'autoroute se transforme en mauvais chemin, plein de nids de poule. Vers 8 heures, le premier barrage apparaît, en même temps que le soleil: quelques blocs de béton, surmontés d'un drapeau ukrainien. Des policiers en armes vérifient les passeports et laissent passer la petite équipe sans trop de questions.

Il est déjà 14 heures quand la camionnette arrive au nord de Louhansk, après une première crevaison. Heureusement, Valery garde en réserve une pompe électrique, qui permet de gonfler la roue de secours en se branchant sur l'allume-cigare... C'est simple mais efficace.

Le régiment auquel nous rendons visite cantonne depuis un mois dans un ancien kolkhoze, au bout d'une route en terre battue. Des champs de tournesol s'étendent à perte de vue sous le vaste ciel. On fait des kilomètres sans voir personne. Les jeunes sont partis depuis longtemps, bien avant la guerre, et beaucoup de maisons sont en ruines. Il n'y a pas d'école, pas d'hôpital, pas de magasin. Seul un bureau de poste atteste la présence de l'État ukrainien. Et, depuis un mois, une brigade d'artilleurs qui a pris position sous un bouquet d'arbres.

Deux gros canons de 152 mm sont couverts de bâches en tissu, à l'abri. Soixante soldats sont là, répartis dans quelques maisons abandonnées et sous des tentes. Ils n'ont pas vraiment un moral de vainqueurs ni des physiques de guerriers. Ce sont des appelés, dont l’unité a été formée il y a un an. Après avoir combattu dans la région de Donetsk, ils sont inoccupés depuis des semaines, en retrait du front. «On est fatigués de cette guerre, on en a marre», dit l'un. Alors, ils passent leurs journées à cuisiner et à boire. Certains n'ont pas envie de se battre. «Mon grand-père a fait la guerre contre les fascistes mais, pour lui, c'était plus facile, car il ne parlait pas la langue de l'ennemi...», explique un officier. La nourriture apportée par les visiteurs améliore l'ordinaire, mais ne dissipe pas l'atmosphère un peu lourde.

On dort tout habillés sur quelques planches, à côté des soldats. Des kalachnikovs sont posées près de la porte d'entrée pour riposter en cas d'attaque surprise durant la nuit.

La ligne de front

Le lendemain, le camion reprend sa route vers la région de Donetsk, en longeant la ligne de front. Là, les forces ukrainiennes apparaissent plus mobilisées. Les lignes de défense ukrainiennes ont été consolidées, des tranchées creusées, des positions renforcées de sacs de sable. Les soldats sont plus jeunes et plus motivés. Il y a partout des barrages sur les routes, avec des hommes en armes qui contrôlent et fouillent les véhicules.

La ligne d'horizon n'est brisée que par des cheminées d'usines ou les tours de descente des mines, à côté desquelles s'élèvent des terrils. La route passe par un chapelet de petites villes industrielles, entre lesquelles s'étend la campagne.

À Krasnohorivka, tout près de Donetsk, la vie semble suivre son cours, malgré le fait que la ligne de front passe à quelques centaines de mètres. Mais les soldats ukrainiens sont partout. Des drapeaux jaunes et bleus sont peints sur les murs, sans que l'on puisse savoir par qui. Certainement pas par la population qui semble subir les événements, prie pour que la guerre s'arrête le plus vite possible et vit dans la peur, craignant même de parler à un journaliste. Le centre-ville ne porte aucune trace de combat. En revanche, le quartier le plus proche de Donetsk est régulièrement bombardé. Au plus près des lignes ennemies, un soldat monte la garde. Il montre en riant un obus planté dans l'asphalte à côté de lui, et qui n'a pas explosé. Plus loin, un obus de 152 mm a fait un trou d'une profondeur d'un mètre. Une station-service adjacente n'est plus qu'un tas de cendres. Ici, les commerces sont fermés, les fenêtres des immeubles ont été remplacées par des planches de bois. On voit peu d'habitants mais quelques appartements semblent toujours occupés.

C'est le visage de cette guerre actuellement. La ligne de front bouge peu. Il n'y a pas de grosses offensives, peu de confrontations directes, mais souvent des tirs d'artillerie qui arrivent par surprise. Ils font des morts chez les soldats et, plus souvent, chez les civils, frappant avec l'arbitraire le plus total. La situation reste donc tendue, et chacun sait que les combats peuvent reprendre à tout instant.

Améliorer le quotidien des soldats

C’est dans cette petite ville que l’équipe laisse enfin l'énorme frigo qui occupait la moitié de la camionnette. À un carrefour, il est chargé dans un véhicule par quelques jeunes artilleurs venus à notre rencontre. Sur leurs muscles saillants, le trident ukrainien est tatoué. «Les volontaires nous aident beaucoup, surtout pour améliorer le quotidien», dit Oleh, un jeune conscrit. «Ils nous apportent des petites choses en plus qui nous manquent: des fruits, des cigarettes

Valery livre aussi du chou mariné et des concombres à un détachement de l'armée. Un des soldats est un ami qui fréquente sa paroisse et tous deux prient ensemble quelques minutes, au-dessus du tonneau de choux.

Il faut ensuite prendre la petite route vers Marinka, directement exposée à des tirs de snipers. On roule vite, la porte coulissante du minibus ouverte, pour sauter du véhicule en cas de bombardement. On fait une dernière halte à l'hôpital local, où des soldats sont soignés. Elena offre du thé et des cigarettes à deux blessés. Atteint à la main, Stanislav est un militaire professionnel qui appartient à une unité de renseignement. Sa spécialité est particulière: il se glisse derrière les lignes ennemies et guide les tirs de l'armée ukrainienne vers l'objectif. Il a fait un an et demi d'instruction avant de rejoindre son unité. Il voulait partir faire des missions internationales au Liban ou en Irak. Puis la guerre est arrivée dans son propre pays... Il estime que la guerre pourrait durer «environ trois ans». Mais qu'à la fin, l'Ukraine va la gagner, car «il n'y a pas d'autre option».

Le soir commence à tomber. Il faut reprendre la route de Kiev et rouler encore de nuit, non sans avoir à nouveau cassé une roue. Cette fois, la jante est fendue. Après une réparation de fortune, Valery remonte ce qui reste de la roue et poursuit son chemin, un peu plus lentement. Mais rien n'arrête les volontaires dans leurs voyages vers l'Est.

Note:
[1] Les noms des personnes ont été changés ou tronqués. Les noms des lieux restent volontairement imprécis, à la demande des personnes citées.

Vignette: Elena, au cantonnement des artilleurs dans l'ancien kolkhoze. Les armes lourdes, des canons de 152 mm, sont tenues à l'écart du front pour respecter l'accord de Minsk (Photo Alain Guillemoles).

Voir le reportage photographique correspondant.

*Journaliste au quotidien La Croix, auteur de Ukraine, le réveil d'une nation, Les Petits Matins, Paris, 2015.

 
 
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