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Manger religieux en URSS: Le cas de la Biélorussie dans les années 1950-1960
Dossier: "Manger à l'Est: Au-delà du plaisir"

Par Alena LAPATNIOVA*
Le 02/11/2015

Dans une Biélorussie multiethnique et multiconfessionnelle, tout juste sortie du rationnement d’après-guerre, le rapport à la nourriture des différents groupes de population devient l’objet de surveillance de l’État et révèle certaines vérités sociales sur l’URSS.



 
Fin 1954, l’inspecteur Sazonov du Conseil pour les affaires des cultes religieux de la région de Minsk écrit (avec des nombreuses fautes de style et d'orthographe) un compte rendu sur le déroulement des trois grandes fêtes juives qui se sont succédé en septembre-octobre[1]. Il établit notamment qu’«une partie considérable de la population juive de Minsk, de Borissov, de Sloutsk et d’autres villes fête le Nouvel an juif, Yom Kippour et Soukkoth. Ceci est prouvé par le fait que, à la veille de chaque fête, la population juive, avec une énergie remarquable, achète, aussi bien dans les magasins qu’au marché kolkhozien, de la volaille, du poisson, des légumes et des fruits, des sucreries et en particulier du sucre. Dans des conversations avec des employés des marchés de ces villes, il s’avère que le prix de la volaille et des fruits est multiplié par deux les jours qui précèdent les fêtes. […] Pendant la fête de Soukkoth, les Juifs croyants célèbrent leur rituel traditionnel: dans une cabane construite près de la synagogue, par groupe de 10 à 12 personnes, les juifs se mettent autour d’une table et après une courte prière mangeent une brioche en la saupoudrant du sucre.»

Pourquoi l'administration soviétique s'intéresse-t-elle à la consommation pendant les fêtes religieuses? Et comment cette information est-elle traitée et utilisée?

Entre l'administration et ses inspecteurs: la guerre des indicateurs

L’État soviétique surveillait de près toute activité religieuse. À partir de 1943, il se donne des moyens accrus et constitue deux administrations chargées de cette surveillance, la première pour l’Église orthodoxe et la seconde pour les autres cultes. Des inspecteurs de ces deux Conseils doivent, entre autres tâches, enquêter sur les pratiques religieuses, et notamment sur les fêtes et les rituels. Des instructions précises fixent aux inspecteurs un programme d’investigation. Or, celui-ci ne donne aucune place aux pratiques de consommation. Ce qui intéresse les responsables dans les fêtes religieuses, c’est, d’une part, l’activité des instances religieuses pour attirer des fidèles et, d’autre part, le comportement public de la population. Pour mesurer le degré de religiosité de la population, la direction des Conseils pour les affaires des cultes religieux choisit comme indicateurs chiffrés pour toute l'URSS le nombre des fidèles sur les lieux de culte pendant les grandes fêtes et leur répartition par âge et par sexe.

La collecte des données est vue par la direction comme simple, directe et discrète. Mais quand, au milieu des années 1950, le Comité central du Parti communiste de l'URSS adopte une posture hostile vis-à-vis la religion et que s’aggrave la pression sur les croyants (surtout sur les jeunes), ce type d'information devient peu utile. Au mieux renseigne-t-il sur le succès de la lutte contre la religion mais il est muet sur le vrai niveau de croyance de la population qui évite de plus en plus d’exposer sa foi publiquement. Les statistiques suggèrent alors les résultats voulus: les participants sont des femmes âgées – des hommes âgés pour les juifs et les musulmans– et leur nombre est en baisse constante.

Les inspecteurs des Conseils régionaux s’éloignent pourtant des consignes de leur direction. Ainsi, à Minsk, Sazonov donne plus de détails dans ses rapports que ce que sa hiérarchie exige de lui et établit ses propres marqueurs de la religiosité. Les plus parlants, à ses yeux, sont ceux relatifs à la nourriture qui paraissent remarquablement constants au cours du temps. Pourquoi ce décalage? Il faut préciser que Sazonov appartient à la première génération des inspecteurs qui ont été recrutés à la fin des années 1940. Le pays souffre alors d'un manque terrible de personnel et, comme souvent dans l'administration biélorusse d'après guerre, les inspecteurs, recrutés parmi les anciens partisans ou invalides de guerre, sont mal formés et aucunement préparés à leur travail. La force de Sazonov est liée à sa faiblesse et tient à sa capacité à être au plus près des fidèles pour observer et décrire les faits et les comportements tels qu'il les voit et non tels qu'on lui demande de les mesurer.

La direction des deux Conseils présents à Minsk n’apprécie guerre les descriptifs ethnographiques signés par leurs inspecteurs, qu'elle juge «trop généraux et manquant de faits concrets». À la fin des années 1950, suite au durcissement de la politique religieuse, le personnel est entièrement remplacé par ceux sortis de l’appareil du parti ou du KGB. Les comptes-rendus des nouveaux inspecteurs deviennent «politiques» et parlent davantage des mesures prises pour lutter contre la violation de la législation de cultes. Pourtant, eux aussi reviennent de temps en temps sur la consommation pendant les fêtes, quitte à réaffirmer les mêmes constats que les prédécesseurs. La situation perçue par Sazonov reste à l'ordre du jour. Quels étaient ses constats ? Que lui avait appris l'observation de la consommation?

La consommation

Si tous les cultes sont surveillés, les fêtes religieuses juives –moins connues, considérées comme plus «nationales» que religieuses– retiennent plus l'attention du Conseil et des inspecteurs[2].

L'inspecteur Sazonov remarque d'abord l’achat enthousiaste de la nourriture (volaille, poisson, fruits, légumes et sucre) la veille des fêtes et attire l’attention de sa direction sur l’organisation de la cachérisation de la nourriture. Au marché kolkhozien central de Minsk, note-t-il, certains bouchers pratiquent la shehita, abattage rituel, dont la demande augmente considérablement la veille des fêtes: «le boucher Zimermann m'a confié qu'avant les fêtes, on lui apportait 70-80 volailles par jour, mais que, la veille de fêtes, il a vu venir 300 personnes ou plus désirant abattre leur volaille. Bien que la boucherie ait fonctionné sans pause, la queue des gens avec leur volaille ne cessait pas». Cet afflux des gens faisant la queue pour le rite de la shehita la vielle des fêtes juives est noté dans chaque rapport dans les années 1950 et le même constat revient en 1965 même après le remplacement de l'inspecteur.

Les inspecteurs successifs notent également que la matza (le pain azyme) est produite en masse pour la fête de Pessa'h: «la préparation pour la fête de Pâques juive a commencé un mois avant, et consistait à la préparation de la matza. À Minsk, la préparation se faisait en huit lieux différents, à Borissov sur quatre sites et à Sloutsk, dans trois endroits. À Minsk, la matza était préparée par les responsables de cette communauté religieuse; le département des Finances de la municipalité a contrôlé cette opération et introduit une taxe spéciale car, pour un kilogramme de farine apportée et transformée, les fidèles payaient huit roubles. D'après mes informations, pour la fabrication de la matza il a été utilisé cette année (1955) vingt tonnes de farine à Minsk, huit à Borissov et cinq à Sloutsk». Les rapports ajoutent également que les fidèles juifs recevaient de la matza, (ainsi que du cédrat et des feuilles de palme utilisées pendant la fête de Soukkoth) par la poste en provenance de Palestine et apportée par le consul d'Israël à Minsk.

Les inspecteurs notent de même l’augmentation de certains achats de nourriture la veille des fêtes chrétiennes, en particulier avant Noël et avant Pâques, ainsi qu'une baisse significative de la fréquentation des commerces le jour des fêtes. Pour ces groupes de population l’accent est mis sur l’achat des fruits surtout à Noël, mais aussi de farine (utilisée pour la fabrication du gâteau de Pâques, «paskha» ou «koulich») et d'œufs (que la population paye deux fois plus cher, colorie, bénit, échange et dont les coquilles se trouvent éparpillées dans toutes les rues) auxquels se rajoute systématiquement l’achat d’alcool.

Tant pour les orthodoxes que pour les catholiques, les inspecteurs soulignent également combien était suivie la fête de «radounitsa», commémoration des morts qui suit Pâques de quelques jours, accompagnée d'un repas dans les cimetières.

Conclusion et vérités indiscrètes

L'achat de la nourriture et sa consommation représentent pour les inspecteurs biélorusses le témoignage le plus fidèle et le plus véridique sur la réalité religieuse des différents groupes de population observés. Ces marqueurs alimentaires leur semblent tellement pertinents (voire universels) qu’ils persistent malgré les critiques de leur direction et donnent des détails prouvant que même les institutions soviétiques connaissent les pratiques révélées et les utilisent à leur profit. Outre les départements des Finances locaux qui taxent la fabrication de la matza, les inspecteurs donnent des exemples des commerces d’État qui, à la veille du Noël orthodoxe, «ont spécialement mis en vente des fruits dans les magasins et des kiosques». De nombreux kiosques du commerce d’État s’organisent systématiquement aux abords des cimetières les jours de la commémoration des morts. Ils vendent toute sortes d’alcool et de la nourriture (hors-d’œuvre, pâtisseries, glaces) alors que le commerce privé se réserve la vente des objets de cultes (icônes, croix, etc) et des fleurs.

Si on considère les comptes rendus des inspecteurs biélorusses et non pas les instructions de leur direction, on découvre ainsi avec eux quelques vérités sociales que le pouvoir central de l’État soviétique refuse d'admettre. Ainsi, la population renonce de plus en plus aux aspects publics de la croyance (observation des sacrements et présence dans les lieux de culte) et se concentre sur la célébration des fêtes religieuses en privé, échappant à la statistique d'État. On apprend aussi que le commerce soviétique, pragmatique, accompagne la demande. Parfaitement informé sur les différences entre confessions, il suit le «marché» et répond aux variations des prix alimentaires que provoquent les fêtes: lui-même vit au rythme des fêtes religieuses.

Notes:
[1] Sur l’analyse de l’activité de ces administrations, créées vers la fin de la guerre, voir mon article: «Administrer la religion en URSS: Le cas de la Biélorussie et de la Lituanie», Cahiers du monde russe, 2006, 47 (4). Dans ma recherche, j’utilise notamment les fonds d'archives des deux Conseils, conservés dans les Archives nationales du Bélarus (fonds 951 et 952) et dans les archives de la région de Minsk (fonds 3196 et 3651). Je remercie Sandra Kaïechko et Lora Mikhaltchouk pour leur aide dans la collecte des documents.
[2] Cette attention accrue aux pratiques de juifs croyants s'explique sans doute également par un certain antisémitisme, tant au niveau de l’État que dans de la population dont les inspecteurs considérés sont très proches.

* Anthropologue, mène une recherche sur l'administration soviétique des cultes religieux.

Vignette: marché de Minsk (source: Archives nationales du Bélarus des documents vidéos et photos, BDAKFFD, cote 0-6746)
 
 
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