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La politique russe en Serbie: Solidarité slave ou réalisme?


Par Jasha MENZEL*
Le 09/03/2016

Le principal argument avancé pour expliquer l’intensité des relations entre la Russie et la Serbie est souvent celui d’une solidarité culturelle panslaviste. Ces deux États partagent certes une histoire et des traits culturels communs. Mais est-ce suffisant?



 
La Russie est le principal défenseur de la Serbie sur la question du Kosovo. Pour Moscou, la relation avec Belgrade constitue une porte d’entrée dans les Balkans et une opportunité d’y contrebalancer la présence occidentale. La Serbie, de son côté, n’hésite pas à contrecarrer parfois son projet d’intégration européenne pour préserver sa relation avec la Russie. En 2014, Belgrade s’est ainsi abstenu de s’aligner sur les sanctions européennes à l’encontre de la Russie, tout en refusant de lui reconnaître la légalité du rattachement de la Crimée. Ce pas aurait contredit sa propre position sur le Kosovo mais s’aligner sur les sanctions aurait nui à ses précieuses relations avec la Russie[1].

Échanges commerciaux et investissements florissants

En 2000, les deux pays ont signé un accord de libre-échange. En 2007, un Comité mixte pour la coopération économique a été mis en place, ainsi qu’un groupe de travail chargé des projets communs dans le domaine de l’économie et de l’énergie[2].

C’est ainsi qu’en 2014, le total des échanges entre les deux pays a atteint 2,5 milliards d’euros et que la Russie est devenue le quatrième client de la Serbie et son deuxième fournisseur après l’Allemagne, acteur en puissance sur le marché serbe[3]. La Russie est aussi un investisseur bien implanté dans l’économie serbe.

Outre à l’énergie, les Russes s’intéressent au secteur agro-alimentaire: ils ont contribué à sa privatisation par le biais de fonds d’investissements comme Midland Resource Holding pour les produits carnés ou encore Salford pour les laiteries. En 2003, le richissime Alexeï Raskazov a acheté l’entreprise Carnex, l’une des plus grandes marques alimentaires serbes. En 2013, les entreprises russes ont également manifesté leur intérêt pour la modernisation et la construction d’infrastructures en Serbie, proposant une ligne de crédit d’environ 700 millions d’euros.

Coopération militaire totale?

En 2009, la Serbie est entrée dans la nouvelle Alliance de sécurité européenne proposée par le Président russe Dmitri Medvedev lors de sa visite à Belgrade. Cela a diminué un peu plus ses chances d’adhésion à l’Otan, alors que Belgrade avait adhéré au programme du Partenariat pour la paix, puis a signé, en 2009, un programme de Partenariat individuel avec l’organisation atlantique et, en janvier 2015, un Programme de partenariat individuel avec elle.

Pourtant, en octobre 2015, le Premier ministre Serbe s’est rendu en Russie pour y signer un accord militaire, nécessaire selon lui à la sécurité du territoire serbe, pays entouré d’États membres de l’Otan[4]. Le chef du gouvernement s’est refusé à dévoiler le contenu de l’accord. On sait en revanche qu’il a profité de cet événement pour rencontrer les représentants de l’entreprise d’armement Kamaz, dans l’optique d’un achat d’obusier[5].

Outre le fait qu’il peut sembler quelque peu contradictoire et qu’il accroît fortement la dépendance de la Serbie vis-à-vis de la Russie, ce rapprochement intense obère évidemment la perspective d’une intégration de la Serbie aux structures euro-atlantiques.

Coopération énergétique, point d’orgue et symbole

Le 24 décembre 2008, la Serbie a conclu un accord avec la Russie attribuant 51% des parts de NIS (Naftna Industrija Srbije), l’une des principales compagnies énergétiques serbes, à la Russie, autorisant le passage du gazoduc russe South Stream et prévoyant la livraison de gaz russe à la Serbie à bas coût[6]. Pour la Serbie, les recettes de transit liées à ce tube auraient dû atteindre 150 à 300 millions d’euros par an. La construction du gazoduc sur son territoire et son entretien auraient garanti la création de plus de 100.000 emplois, dans un pays où le taux de chômage flirte avec les 21%[7]. La Serbie aurait pu ainsi devenir un centre de distribution de gaz pour une partie de l’Europe du Sud-Est et du centre (Bosnie-Herzégovine, Croatie, Slovénie, mais aussi Macédoine et Monténégro, Hongrie, Italie et Autriche)[8]. En outre, le Kosovo déjà dépendant à 80%[9] de la Serbie pour sa consommation d’électricité, aurait vu cette dépendance accrue concernant le gaz. En effet, le Kosovo ne dispose d’aucune réserve de pétrole et de gaz avérée et a plutôt opté pour le développement de son réseau électrique. Celui de gaz est pour le moment très peu développé, ce qui fait de ce pays un potentiel client pour la Serbie.

L’estimation du coût de construction du tube pour la Serbie a rapidement augmenté, l’obligeant à emprunter auprès de la compagnie russe Gazprom aux termes d’un accord prévoyant un remboursement ultérieur via les recettes de transit, privant d’autant la Serbie de ressources utiles à la relance de son économie. Disposant de 51% des parts de NIS, la Russie profite désormais d’une position dominante sur le marché serbe, tant pour l’acheminement des hydrocarbures que sur les ressources propres du pays. Ce monopole est contraire au 3e Paquet énergétique européen, qui exclut qu’une entreprise ait le contrôle de la production et de la distribution de gaz. Qui plus est, évaluée par des experts indépendants à une valeur de 2,2 milliards d’euros, NIS a été acquise par la Russie pour seulement 400 millions d’euros (plus des investissements), provoquant la colère de l’ex-Premier ministre serbe en charge de l’économie, Mlađan Dinkić.

L’annulation du South Stream par la Russie en décembre 2014 et son projet avorté de remplacement par le gazoduc Turkish Stream via la Turquie ont rebattu les cartes. Pour la Serbie, la perte liée à l’abandon du South Stream est énorme.

Russie, la diplomatie du chantage?

Autre levier dont dispose la Russie, la compagnie Srbijagas est débitrice de plus d’1 milliard d’euros auprès de Gazprom. Il suffirait que la Russie exige un remboursement immédiat pour plonger le pays dans une crise profonde. Lors de la visite du Président russe à Belgrade en 2014, le Premier ministre serbe Aleksandar Vučić, arguant des difficultés financières de son pays, a refusé de signer un accord de remboursement de 200 millions d’euros d’ici mars 2015. Usant de l’arme énergétique, Moscou a momentanément réduit d’environ 30% la fourniture de gaz à la Serbie, avant que les parties ne trouvent un accord à échéance fin 2015, qui a depuis été honoré.

L’éventuelle adhésion de la Serbie à l’Otan provoque, elle aussi, une forte opposition de la Russie qui se traduit par des menaces et du chantage, quitte à mettre en balance le soutien de Moscou à la posture serbe vis-à-vis du Kosovo.

Un probable refroidissement des relations russo-serbes?

Même si l’argument d’une solidarité slave ressemble plus à un prétexte qu’à une raison d’être face à la diplomatie réaliste de Moscou, la Serbie continue de cultiver son affection pour la Russie. Il s’agit bien sûr de préserver le soutien russe à Belgrade, ses leviers de pression sur le Kosovo, voire de tabler sur un retour de la flamme gazière, à l’occasion de la brouille russo-turque.

Un sondage réalisé en juillet 2015 a montré que 61% des Serbes se disaient alors plus favorables à une alliance avec la Russie qu'avec l’Union européenne[10]. Il n’en reste pas moins que Belgrade, lui, est tiraillé entre les structures euro-atlantiques et cette relation fraternelle avec la Russie. Ses déclarations de non-alignement ne suffisent pas toujours à rassurer Moscou et il paraît légitime de se demander si le funambulisme serbe s’avèrera viable à long terme.

Notes:
[1] Florent Marciacq, «Entre amitié avec la Russie et intégration européenne: La Serbie à la croisée des chemins», Regard sur l’Est, 15 mars 2014.
[2] «Marché de l’énergie: ça gaze entre la Russie et la Serbie», Le Courrier des Balkans, 2 juillet 2007.
[3] Institut des statistiques de Serbie, 2015.
[4] « Serbie, plus près de la Russie, plus loin de l’OTAN », Le Courrier des Balkans, 26 octobre 2009.
[5] «PM: Serbia to buy Russian weapons for defensive purposes», B92, 28 octobre 2015.
[6] Marina Glamotchak, «Les relations Russie-Serbie L’âme slave à l’épreuve de l’énergie», Outre-Terre, n°41, 2014, p.384.
[7] «Présentation de la République de Serbie», France diplomatie, 2 février 2016.
[8] Céline Bayou, «Le gazoduc South Stream. Pari de la Russie pour éviter l’Ukraine», P@ges Europe, 6 mai 2014.
[9] «Serbie: le coût politique du gaz russe», Le Courrier des Balkans, 23 décembre 2013.
[10] «Serbia: 44% of citizens in favor of EU, 61% for closer ties with Russia», In Serbia, juillet 2015.

Vignette: Le Premier ministre serbe, Aleksandar Vučić, et son homologue russe, Dmitri Medvedev, à Moscou (photo: Site du gouvernement serbe).

*Diplômé de Relations internationales de l’Inalco et spécialiste, notamment, des questions liées à l’évolution de l’Albanie et à l’intégration européenne des Balkans.
 
 
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