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Macédoine: Le plan européen de sortie de crise mis en échec


Par Loïc TREGOURES*
Le 13/04/2016

Au début des années 2000, la Macédoine était citée comme un modèle de développement dans l’espace balkanique, jusqu’à voir sa candidature à l’intégration européenne officiellement acceptée en 2005. C’est en réalité depuis cette époque que le pays a pris une tout autre trajectoire, pour des raisons internes autant qu’externes.



 
La dérive autoritaire du pouvoir macédonien[1] est pourtant passée sous les radars européens pendant des années, allant du contrôle de la presse à l’exacerbation des tensions ethniques en passant par de graves affaires financières et le saccage du centre-ville de Skopje, recouvert de statues antiques grotesques et dispendieuses. De même, malgré de nombreuses irrégularités, personne à Bruxelles n’a remis en question le résultat des élections générales d’avril 2014. La publication, début 2015 par le parti social-démocrate (SDSM) de Zoran Zaev, de dizaines d’enregistrements issus d’un vaste système d’écoutes illégales attestant la mainmise totale du clan du Premier ministre Nikola Gruevski sur l’appareil d’État aurait pu, elle aussi, passer inaperçue sans la mobilisation pacifique sans précédent de la société civile, Macédoniens et Albanais confondus.

L’accord de Pržino, chance ou erreur?

Ainsi, comme en Bosnie-Herzégovine début 2014, il a fallu une mobilisation citoyenne massive et le constat d’une impossibilité de règlement local pour que Bruxelles se décide à s’investir dans la crise macédonienne par l’intermédiaire du commissaire européen à l’Élargissement, Johannes Hahn. Un accord entre les partis politiques a été conclu à l’été 2015[2] fixant le principe d’élections anticipées en 2016, après un nettoyage des listes électorales et la fin du contrôle des médias par le pouvoir. Un procureur spécial chargé d’enquêter sur les scandales révélés par les écoutes devait en outre être nommé.

Or, neuf mois après cet accord, dit de Pržino, plusieurs constats peuvent être faits. D’abord, comme en Bosnie, l’intervention de l’Union européenne avait autant pour but de dénouer la crise que de prévenir un éventuel mouvement populaire incontrôlable, au nom de la stabilité de la région. Dans les deux cas, le gel de la crise politique par l’UE a de fait contribué à dégonfler un mouvement citoyen, anti-nationaliste, qui demandait enfin des comptes à ses dirigeants. C’est peut-être regrettable.

Ensuite, malgré les tentatives de sabotage de la part de l’appareil aux mains du VMRO-DPMNE, l’équipe de la Procureure spéciale Katica Janeva parvient pour l’instant à travailler. Sur la fraude électorale massive, l’opération Titanic a été lancée: huit personnes, parmi lesquelles l’ancienne ministre de l’Intérieur, Gordana Jankulovska, et l’ancien ministre des Transports et communications, Mile Janakieski, ont été mises en examen pour «association de malfaiteurs, violation du droit de vote, violation de la liberté des électeurs, corruption lors du processus électoral et le jour du scrutin, destruction du matériel électoral et détournement de fonds pour la campagne électorale 2012». Au total, on comptait à la mi-mars 2016 environ 30 enquêtes en cours et près de 80 inculpations pour corruption, détournement de fonds, évasion fiscale et blanchiment[3].

Toutefois, malgré ces efforts et un premier report des élections anticipées du 24 avril au 5 juin 2016, force est de constater que les conditions pour la tenue d’un scrutin honnête ne sont pas réunies. Les experts de la Commission électorale ont dit avoir des doutes sur la validité de 500.000 électeurs, un chiffre invraisemblable dans un pays de 2,1 millions d’habitants. Autant dire que le nettoyage des listes ne pourra pas avoir lieu dans les délais.

Qui plus est, la situation des médias n’est toujours pas clarifiée et la mainmise du pouvoir sur la presse reste effective. Dans ces conditions, et même si le Parlement a été dissous le 6 avril afin de lancer le processus menant à l’élection de juin, plusieurs ONG ont exigé un nouveau report et le SDSM a annoncé son intention de boycotter le scrutin tout en appelant à de nouvelles mobilisations citoyennes.

Enfin, sur autorisation de la Cour constitutionnelle, le président Gjorge Ivanov, membre du VMRO-DPMNE, a gracié le 12 avril 2016 l’ensemble des responsables politiques impliqués dans le scandale des écoutes et fraudes électorales[4]. Les instances européennes avaient pourtant mis en garde contre cette possibilité qui met en question l’ensemble du travail de l’équipe de la Procureure spéciale[5]. Cette équipe est d’ailleurs elle-même en grand danger de dissolution prochaine. Cette décision est juridiquement soumise à caution car les amnistiés sont des personnes mises en examen, soupçonnées, mais aucune n’a déjà été jugée. Elle a néanmoins provoqué des manifestations massives dès son annonce, sans violence pour l’instant. Vu la tournure des événements, il est tout à fait possible que ces rassemblements, réguliers et massifs avant l’intervention de l’Union européenne, reprennent sur un rythme aussi récurrent qu’avant.

Quelles perspectives?

De fait, aucun des points de l’accord de Pržino négocié par l’UE n’est aujourd’hui respecté. La décision du Président a conduit le commissaire européen J.Hahn à dénoncer une sortie des limites de l’État de droit et à exprimer ses doutes quant à la possibilité de tenir des élections dans ces conditions.

Devant ce passage en force manifeste, il reste deux hypothèses. Soit l’élection se tient malgré le boycott de l’opposition (qui a promis de publier d’autres enregistrements issus des écoutes massives), ce qui ouvre une voie royale pour la reconduite de N.Gruevski et met inévitablement en cause la stratégie européenne de sortie de crise car le scrutin aura été vidé de son sens et se sera tenu dans des conditions inacceptables pour ses propres standards. Soit l’élection est reportée malgré la dissolution du parlement et l’opposition vraisemblable du VMRO-DPMNE, sans que cela ne résolve quoi que ce soit non plus. Dans les deux cas, l’impasse est donc à nouveau totale.

Ce champ des possibles soulève une question majeure, peu évoquée pour le moment à Bruxelles: que se passera-t-il si (quand?) le VMRO-DPMNE de N.Gruevski gagne(ra) les élections? C’est la mise au jour de la dérive autocratique de N.Gruevski qui a déclenché la crise politique en Macédoine. On ne peut donc pas imaginer que sa victoire électorale, en juin ou plus tard, puisse régler quoi que ce soit, d’autant qu’il n’a pas caché son intention de se venger de ses opposants une fois les élections remportées. L’UE n’aura alors plus aucun levier pour imposer les réformes démocratiques nécessaires au pays, pas plus qu’elle n’a engagé un processus de règlement de la querelle grecque. D’autres acteurs comme la Russie, très critique à l’égard de l’initiative occidentale, pourraient en revanche se réjouir de la victoire de N.Gruevski et le soutenir de façon plus active.

L’illusion électorale

Rien ne permettait de penser que les élections du 5 juin seraient de nature à mettre un terme à dix ans de dérive autoritaire et à 18 mois de crise politique. Il n’existe pas de magie de l’élection si, par ailleurs, les pratiques politiques restent empruntes de clientélisme, d’autoritarisme, de corruption et de fraudes en tous genres. Bruxelles s’expose donc au redoutable effet boomerang d’un Nikola Gruevski qui aura préféré mener son pays au bord du chaos plutôt que de perdre le pouvoir. Que pourra-t-on alors lui opposer, si rien ne vient sanctionner l’abandon de l’accord de Pržino? Que pourra-t-on dire aux citoyens macédoniens qui ont déjà repris leur mobilisation, au risque d’affrontements avec les supporters de Gruevski?

Le plan européen portait en lui le risque de son propre échec car, comme souvent lorsqu’un plan est négocié dans l’urgence, la préoccupation est uniquement de faire cesser les symptômes visibles de la crise, sans pour autant s’interroger sur ses causes. Parmi celles-ci, on trouve le blocage grec lié à la querelle sur le nom qui, depuis 2005, empêche la Macédoine de poursuivre son chemin vers l’intégration euro-atlantique, ainsi que le désintérêt marqué de la communauté internationale pour la Macédoine, qui a permis au régime de saper les fondements démocratiques du pays en toute quiétude. Avec l’échec de l’accord de Pržino, la marge de manœuvre européenne s’est considérablement réduite pour affronter ces questions. D’autant plus qu’Athènes et Skopje sont à couteaux tirés du fait de la crise des migrants. Alors que Freedom House a dénoncé, le 12 avril 2016, le recul démocratique de l’ensemble des Balkans, les prochaines semaines vont être décisives: les citoyens macédoniens parviendront-ils à reprendre la main, avec tous les risques de violence que cela implique de la part du pouvoir comme de la foule? L’Union européenne laissera-t-elle le régime de Gruevski se «poutiniser» définitivement ?

Notes:
[1] Florian Bieber, «The authoritarian temptation», 15 mars 2014.
[2] «Hahn brokers deal ending crisis in Macedonia», Balkan Insight, 15 juillet 2015.
[3] «Macedonia Special Prosecutor seriously probing top officials», Balkan Insight, 21 mars 2016.
[4] «Macédoine: manifs à Skopje après l’amnistie générale des politiciens véreux», Le courrier des Balkans, 12 avril 2016..
[5] «Macedonia Court approves pardon for vote-riggers», Balkan Insight, 16 mars 2016.

* Doctorant en science politique, Université Lille 2.

Vignette: Nikola Gruevski (source: Wikimedia Commons)
 
 
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