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Estonie: la prison de Patarei, enjeu mémoriel insoluble?


Par Céline BAYOU*
Le 18/02/2018

De sinistre réputation, l’ancienne prison de Patarei peine à trouver sa place dans la politique mémorielle de l’Estonie. Alors que les autorités ont longtemps hésité quant au statut qu’il convient d’accorder à ce monument architectural et historique, le bâtiment continue de se dégrader.



 
Depuis des années, les autorités estoniennes discutent de l'avenir de ce lieu qui a retenu des milliers de prisonniers et qui ravive la mémoire du 20e siècle en particulier, du fait de son utilisation à la fois par le régime communiste et par le régime nazi. Aujourd’hui, la vocation du bâtiment est en passe d’être arrêtée. Mais elle semble ne devoir retenir qu’un seul narratif, celui des crimes du communisme.


Édifié en 1840 à la demande du Tsar Nicolas 1er qui souhaitait protéger l’Empire russe, la forteresse de Patarei se présente sous forme de sextant tourné, sur 4 hectares, vers la Baltique[1]. Elle n’a jamais joué son rôle de forteresse mais, en 1920, la caserne a été transformée en prison, usage qu’elle gardera jusqu’en 2002 au profit des différents régimes en place. Officiellement, elle pouvait accueillir environ 1.000 prisonniers simultanément. En 1947, ils étaient plus de 4.500.


Les anciens prisonniers de Patarei incarcérés durant la période soviétique racontent que les fenêtres étaient quasiment condamnées de telle sorte que la lumière du jour pénètre dans leur cellule mais qu’ils ne puissent pas, eux, voir l’extérieur.


En 1997, une partie du bâtiment a été reconnu comme monument culturel par les autorités estoniennes. Depuis, Patarei est devenu un lieu de culture alternative prisé des jeunes Estoniens, attirant squatteurs et taggeurs.


Jusqu’en octobre 2016, la prison se visitait, attirant nombre de touristes étrangers, dont certains prisaient en toute indécence les «visites de l’horreur», jouant à se faire peur au cours d’un simulacre d’incarcération «à la soviétique».


Si, pour les Estoniens, Patarei rappelle avant tout les affres de la période soviétique, pour les Français cette prison évoque le Convoi 73, seul train parti de France jusqu’en Lituanie puis Estonie. Le 15 mai 1944, il quittait le camp de Drancy, emportant 878 hommes dont 207 seront exécutés à Patarei. 22 seulement rentreront en France. En 2010, une stèle a été inaugurée à l’entrée de la prison, en présence de Simone Veil dont le père faisait partie du Convoi 73. Le 29 juin 2017, le Premier ministre Edouard Philippe a conclu sa visite officielle en Estonie par une cérémonie à la mémoire des déportés de ce convoi[2]. Il était accompagné de Henri Zajdenwergier, dernier survivant du Convoi 73, et des fils de Simone Veil, décédée le lendemain.


Située à la toute proximité du Musée maritime de Tallinn (Lennusadam) qui présente, entre autres, le brise-glace à vapeur Suur Tõll (le plus gros au monde ayant traversé les deux guerres mondiales) et le sous-marin poseur de mines Lembit (construit dans les années 1930), Patarei attise les convoitises: réhabilitée, elle pourrait accueillir un complexe muséal comprenant des extensions d’autres établissements (musées maritime, de l’Occupation, de la Guerre, etc.)


En attendant, Patarei souffre de l’humidité, du froid et du temps qui passe. Le 29 novembre 2017, une pétition signée par 1.000 représentants de la société civile a été déposée au Parlement estonien, sous le titre «Save Patarei», faisant référence à l’inscription, en 2016, de ce complexe au nombre des 7 sites d’héritage européens jugés les plus en danger par Europa Nostra[3].
Puis, le 13 février 2018, des délégations des principales institutions mémorielles de Lettonie, de Lituanie, de Pologne et d’Allemagne sont venues visiter le complexe de Patarei à l’invitation de l’Institut estonien de la mémoire historique. Soutenu par le gouvernement estonien, celui-ci souhaite créer à Patarei un musée et un centre international de recherches consacrés aux crimes du communisme. Ce projet transnational inédit fera l’objet d’un concours au printemps prochain. Il nécessitera un partenariat public-privé. À son stade actuel, concentré sur la Terreur rouge, il semble devoir réserver une portion congrue à la mémoire du Convoi 73.

Notes:
[1] Voir le site de la prison.
[2] Discours d’E.Philippe à Patarei, le 29 juin 2017.
[3] Mouvement citoyen, la Fédération européenne du patrimoine culturel Europa Nostra est reconnue comme ONG partenaire de l’UNESCO (rôle consultatif). Voir la liste des 7 sites.

* Co-rédactrice en chef du site Regard sur l’Est, chercheure associée au CREE (Centre de Recherches Europes Eurasie–INALCO), chargée de cours à l’INALCO et rédactrice au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE). Les opinions exprimées ici par l’auteure sont personnelles et n’engagent pas l’institution qui l’emploie.
 
 
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