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Le portail France-Pologne, introduction à l’univers fascinant des relations franco-polonaises
Dossier: "Pologne: que veux-tu?"

Par Elisabeth WALLE*
Le 25/06/2018

L’ancienneté, la constance et la diversité des relations entre la France et la Pologne trouvent tout naturellement un reflet dans les collections de nombreuses bibliothèques et institutions culturelles. Aujourd’hui, les bibliothèques numériques permettent un accès rapide à une multitude de documents très divers.



 
La Bibliothèque nationale de France et la Bibliothèque nationale de Pologne, fortes de leurs bibliothèques numériques respectives, Gallica et Polona, sont à l’origine du portail France-Pologne[1]. Réalisé dans le cadre du programme Patrimoines partagés, ce site a pour vocation d’illustrer les liens diplomatiques, économiques et culturels unissant les deux pays à travers des documents numérisés provenant des collections conservées dans les deux bibliothèques nationales et dans d’autres établissements français prestigieux: la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), le Musée national de l'histoire de l'immigration, les Bibliothèques de Nancy et l’Institut national de l’audiovisuel (INA). D’autres institutions, dont la Bibliothèque polonaise de Paris, vont encore y adhérer.

Une sélection de plus d’un millier de documents –manuscrits, imprimés, journaux, estampes, cartes, photographies et enregistrements sonores– permet au visiteur d’apprécier les cinq siècles d’histoire commune. Ces documents sont organisés en quatre grands ensembles thématiques: Rois et souveraines, Grandes heures, Sciences et arts, Littérature sont contextualisés grâce à des contributions de spécialistes français et polonais.

Le spectre couvert par le site débute au XVIe siècle et s’arrête actuellement à la Seconde Guerre mondiale en raison des limites relatives au droit d’auteur.

De l’importance des mariages et des arts

Les premiers contacts entre les deux pays remontent au Moyen Âge, mais c’est l’élection d’Henri de Valois au trône de Pologne en 1573 qui marquera une ouverture réciproque et un intérêt mutuel. Henri de Valois est le premier monarque élu par la noblesse, obtenant ainsi le titre de roi de Pologne et de grand-duc de Lituanie, les deux entités constituant alors la République des Deux Nations. La confrontation culturelle entre les deux civilisations étant difficile et les réalités du pays intéressant peu le roi, ce dernier quitte rapidement son nouveau royaume et s’installe sur le trône de France devenu vacant après le décès de son frère, Charles IX. Ce règne éphémère, pas forcément bien perçu par les Polonais, constitue paradoxalement un véritable tournant dans les relations bilatérales qui ne vont que s’accroître au fil du temps.


Portrait de Henri III, en buste, de ¾ dirigé à droite dans une bordure ovale [estampe].

Les intérêts stratégiques vont par la suite aboutir aux mariages royaux qui contribueront à rapprocher les deux pays. Marie-Louise de Gonzague Nevers (1611-1667) devient reine de Pologne par son mariage en 1646 avec le roi polonais Ladislas IV Vasa et, après la mort de celui-ci, avec son frère cadet le roi Jean II Casimir Vasa en 1649. Très impliquée dans les affaires de l’État, elle comprend très vite l’importance politique des mariages de ses dames de compagnie avec les représentants des grandes familles polonaises. L’exemple le plus frappant est celui de sa suivante Marie-Casimire Louise de la Grange d’Arquien (1641-1716) avec Jean Zamoyski en premières noces puis, après la mort de celui-ci, avec Jean Sobieski, élu roi de Pologne en 1674 sous le nom de Jean III Sobieski. La correspondance enflammée entre les époux, dont une grande partie est préservée, témoigne de la réelle passion amoureuse qui les unissait.

Au XVIIIe siècle, en sens inverse, une Polonaise devient reine de France, Marie Leszczyńska, épouse le roi Louis XV en 1725 et lui donne dix enfants, dont sept atteindront l’âge adulte. Son père Stanislas Leszczyński, ayant perdu deux fois le trône de Pologne, reçoit le duché de Lorraine et du Bar. Ce prince philosophe sera appelé «Bienfaisant» en reconnaissance de son action pour moderniser, développer et embellir ses États qui gardent toujours son empreinte, à l’image de la ville de Nancy. Chaque mariage royal est précédé de voyages de diplomates qui en négocient les conditions et entraîne le déplacement d’une cour nombreuse accompagnant chaque monarque. Cela favorise les contacts entre les peuples et suscite des récits de voyages et des descriptions du nouveau royaume. La France jouit alors d’un prestige inégalé dans toute l’Europe, et plus particulièrement en Pologne. La langue française acquiert une telle importance que de nombreux journaux et gazettes paraissant à Varsovie sont rédigés en français. Par ailleurs, les œuvres d’écrivains francophones polonais, comme Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki, permettent à ces derniers de s’illustrer dans l’histoire de la littérature française.

Cette attraction mutuelle se traduit également dans le domaine des sciences et des arts. Au XVIIe siècle, d’éminents artistes polonais tels que Jan Ziarnko, dit Jean le Grain (1575-1630), ou Jérémias Falck (ca1610-1677) vivent et exercent leur art à Paris. Au siècle des Lumières, c’est un Français, Jean-Pierre Norblin de la Gourdaine (1745-1830), qui s’installe en Pologne où il travaille pour les familles Czartoryski, Radziwill, Lubomirski et même pour le roi Stanislas Auguste Poniatowski. Influencé par Watteau dans ses compositions des fêtes galantes et par Rembrandt dans la recherche du clair-obscur, il est aussi chroniqueur des grands événements politiques dont il est souvent le témoin oculaire.

Les temps troubles

À la fin du XVIIIe siècle, la Pologne vit les heures les plus sombres de son histoire. Démembrée au cours de trois partages successifs (1772, 1793, 1795) par ses puissants voisins, la Russie, la Prusse et l’Autriche, elle disparaît des cartes de l’Europe pour 123 ans. De nombreux Polonais rejoignent la France, s’engagent massivement dans la Grande Armée de Napoléon à qui ils vouent un véritable culte. Ils placent tous les espoirs de libération de leur patrie dans l’empereur des Français et l’hymne national polonais rappelle jusqu’aujourd’hui: «Bonaparte nous donna l’exemple / Comment nous devons remporter des victoires.» Ils se distinguent par leur courage et bravoure au cours de nombreuses campagnes et batailles; celle de Somosierra en Espagne (30 novembre 1808) marquera à jamais les esprits polonais. En 1807, Napoléon crée le Duché de Varsovie doté d’une constitution et d’un code civil inspirés des institutions de l’Empire français. Parmi les six noms polonais de l’État-major de la Grande Armée gravés sur la frise de l’Arc de Triomphe à Paris, figure celui du prince Józef Poniatowski, le seul «étranger» élevé au rang de maréchal de France. La légende napoléonienne marquera durablement la littérature et l’art polonais.


La mort du prince Joseph Poniatowski à la bataille de Leipsick [estampe].

Au XIXe siècle, deux insurrections polonaises contre la domination russe (1830-1831 et 1863) se soldent par un cuisant échec. Les insurgés pourchassés par les autorités tsaristes, déchus de leurs droits civiques et privés de leurs biens se réfugient en France avec pour objectif de continuer la lutte pour la libération de leur pays. Cette Grande Émigration, ainsi nommée moins en raison de son ampleur numérique que de son impact sur la vie politique et culturelle polonaise, compte dans ses rangs les plus illustres intellectuels, écrivains et artistes, issus pour la plupart de la noblesse. Ils fréquentent l’Hôtel Lambert, résidence du prince Adam Jerzy Czartoryski, située sur l’Île Saint-Louis, qui devient le centre politique et culturel polonais. On y croise Frédéric Chopin, Adam Mickiewicz, Zygmunt Krasiński mais aussi George Sand, Eugène Delacroix, Franz Liszt et bien d’autres. De nombreuses institutions et associations fondées à cette époque existent encore aujourd’hui tels la Société littéraire polonaise (devenue Société historique et littéraire polonaise), la Bibliothèque polonaise de Paris, l’École polonaise, l’Institut Saint-Casimir, etc. Le sort dramatique de la Pologne et de ses refugiés provoque un immense élan de solidarité de la part du peuple français exprimé par le fameux cri du marquis de la Fayette à la Chambre des Députés, le 10 septembre 1831: «Toute la France est polonaise!»

Quand les milieux culturels s’entremêlent

À Paris naissent des chefs-d’œuvre de la littérature romantique polonaise, ceux d’Adam Mickiewicz, Zygmunt Krasiński, Juliusz Słowacki, Cyprian Kamil Norwid. Frédéric Chopin est le représentant le plus illustre de cette génération des musiciens polonais actifs dans la vie musicale parisienne.

D’autres artistes, des graveurs, des éditeurs, des cartographes, des relieurs polonais travaillent à Paris et nouent des liens avec des milieux intellectuels français. À cette époque apparaissent également des publications à caractère politique, notamment des périodiques clandestins. Les auteurs y analysent les causes de l'échec des insurrections de 1830-1831 et de 1863 et proposent des actions pour libérer la Pologne.

À la fin du XIXe siècle, une nouvelle vague d’intellectuels, d’artistes et d’étudiants polonais arrive en France. La plus célèbre, Maria Skłodowska, deviendra Madame Curie et sera lauréate à deux reprises du Prix Nobel, d’abord de physique (1903) –qu’elle partagera avec son mari Pierre et Henri Becquerel– et ensuite de chimie (1911) –qu’elle recevra seule.


Au centre, Mme Marie Curie et M.Harding (Mme Harding est située à gauche et Ève Curie à droite), Maison Blanche, 20 mai 1921 [photographie de presse] / [Agence Rol].

De cette époque date la première immigration économique qui va s’amplifier à travers plusieurs vagues de nouveaux arrivants pour atteindre dans l’entre-deux-guerres 500.000 individus. Cette communauté dynamique s’investit dans de nombreuses associations qui ont pour vocation de préserver la langue et les traditions polonaises, surtout dans le Nord et l’Est de la France. Une presse abondante en polonais constitue un moyen d’information et un lien privilégié au sein de cette diaspora.


Façade d’une boucherie-épicerie polonaise, années 1930, Kazimir Zgorecki. © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration, CNHI.

Les tourments et les espoirs du XXe siècle

Les Polonais combattent sur les fronts de la Grande Guerre soit dans les rangs de la Légion Étrangère, soit sous uniforme français. En 1917, le président Poincaré autorise la création de l’armée polonaise en France, dite l’Armée bleue, sous le commandement du général Józef Haller. À la demande du chef d’État polonais Józef Piłsudski, cette armée sera déplacée vers la Pologne pour faire face à l’armée bolchévique avant d’être incorporée dans l’armée polonaise. Au cours de la guerre russo-polonaise (1920), la France est l'un des soutiens les plus actifs de la Pologne avec l'envoi d'une mission militaire visant à soutenir et organiser la jeune armée polonaise.

Avec la fin de la Première Guerre mondiale, le rêve des Polonais de retrouver leur patrie libre se réalise. Le 11 novembre 1918, la Pologne recouvre son indépendance après plus d’un siècle d’effacement des cartes de l’Europe. C’est le grand pianiste-virtuose Ignacy Jan Paderewski, président du Conseil des ministres, qui est à la tête des délégations polonaises qui signent le traité de Versailles (28 juin 1919) et celui de Saint-Germain-en-Laye (10 septembre 1919).

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux Polonais participent à la Résistance française. Après la défaite polonaise et l’occupation germano-soviétique de la Pologne en septembre 1939, l’armée polonaise de l’Ouest formée en France participe à la bataille de Narvik et à celle de France. Après 1945, la France devient une seconde patrie pour de nombreux anciens combattants polonais qui refusent le régime communiste de la Pologne populaire. De multiples institutions dissidentes s’y installent, telles que l’Institut littéraire Kultura fondé par Jerzy Giedroyc qui publie des auteurs interdits dans la Pologne de cette époque, parmi lesquels Witold Gombrowicz ou Czesław Miłosz, prix Nobel de littérature en 1980[2].

Les relations franco-polonaises ne se réduisent pas à l’Histoire avec un grand H. Ce sont également les histoires de vie des membres de cette Polonia anonyme pour qui la France est devenue une seconde patrie et, en sens inverse, des Français installés en Pologne pour des raisons professionnelles ou sentimentales.

Notes:
[1] Voir le portail.
[2] Anna Rochacka-Cherner, «Les maisons d’édition d’Europe centrale en exil: écrire pour témoigner, publier pour transmettre», Regard sur l’Est, 1er octobre 2017.

Vignette: La Polka... composée pour le piano par L. Chledowski.

* Chargée de collections en langue et littérature polonaises à la BnF.
 
 
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