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Ouzbékistan : l’ivresse des métamorphoses
Dossier : "Mythes et symboles"


Par Ertan KITAPCIYAN
Le 01/07/2002

Depuis plus d’une dizaine d’années Islam Karimov préside, en Ouzbékistan, à la création d’une idéologie nationale pour remplacer le marxisme-léninisme mis au rancart. Mais si le contenu change le moule reste très soviétique.



L’époque crépusculaire, qui désigne, selon Musset, ce moment où les idées nouvelles n’ont pas encore comblé le vide créé par la disparition de l’ordre ancien a guetté, en 1991, les républiques issues de la dislocation de l’URSS. Elles sont alors toutes devenues orphelines d’un imaginaire soviétique, subitement dévalué.

L’idéologie officielle était évidemment depuis longtemps décatie et subvertie mais elle continuait à dérouler une sorte de téléologie et à projeter un horizon commun. Elle s’épanouissait surtout encore dans un véritable décorum. Le vide symbolique n’est donc pas négligeable au moment des indépendances. En Ouzbékistan comme ailleurs, il a fallu statuer sur cet imaginaire qui encombrait autant les façades des immeubles ou les avenues surdimensionnées que les esprits. Dans la plupart des cas, on a puisé dans une histoire nationale pré-soviétique pour faire le deuil de la disparition du marxisme-léninisme et justifier, en quelque sorte, son existence post-soviétique.

En Asie centrale, la tâche était plus compliquée: toutes les républiques sont nées à la faveur de la politique soviétique des nationalités qui a introduit, entre 1924 et 1936, le concept d’Etat-nation dans une région qui l’ignorait. Impossible, par ailleurs, pour les apparatchiks restés au pouvoir à Tachkent ou à Achkhabad de se réclamer d’une guerre de libération nationale ou même d’une lutte d’émancipation: aucun mouvement politique n’a réellement préparé l’indépendance. Celle-ci a été octroyée par Moscou. Du coup, on a improvisé. Au Turkménistan, le culte de la personnalité institué par Saparmurat Niazov, tient lieu de véritable idéologie. Elle vire à l’absurde depuis que le président a décidé, en parfait autocrate, de s’autoproclamer prophète au courant de l’année dernière. En Ouzbékistan, Islam Karimov est beaucoup plus habile même s’il est tout aussi autoritaire. Arrivé au faîte de la hiérarchie du PC ouzbek à la faveur des ultimes purges gorbatchéviennes, le président explore depuis plus de dix ans les registres du despotisme à l’orientale: arrestations arbitraires, presse et opposition muselées. Réélu en 2000 face à un candidat fantoche qui a publiquement avoué avoir voté pour lui, il vient de proroger, en avril 2002, son quinquennat en septennat par référendum. Mais on ne voit pas dans les rues de Tachkent de portraits géants de Karimov. Tout au plus des citations extraites des nombreux opuscules qu’il a publiés depuis 1991 et qui sont autant de bréviaires pour une nouvelle idéologie officielle qui se codifie progressivement.

L’histoire est elle aussi, comme à l’époque de l’URSS, beaucoup sollicitée par le pouvoir. Le passé soviétique dont l’étude était autrefois privilégiée au détriment des autres époques est assez largement relu, l’interprétation de certains événements, le vocabulaire changent. On ne cite plus Lénine, Engels ou Marx mais Islam Karimov. L’histoire est repeinte a posteriori à gros coups de pinceaux nationalistes.

Parabole timouride et course à l’ancienneté

Dans ce passé réordonné une figure occupe une place centrale: c’est celle de Tamerlan. Le conquérant, fondateur d’un vaste mais éphémère empire à la fin du 14e siècle, prête son nom et son image à des statues, à des places, à des kolkhozes, à des films, des chansons populaires, des monuments, une station de métro ou à une marque de cigarettes. Considéré comme un guerrier brutal et sanguinaire à l’époque soviétique, il est aujourd’hui regardé comme un homme épris de justice dont la mission historique a été de créer un Etat fort et centralisé. Une sorte de Karimov avant l’heure en quelque sorte. D’ailleurs, ce dernier ne manque jamais une occasion de rappeler qu’il est, comme le conquérant, natif de la région de Samarkand. Dans les écoles, les enfants apprennent par cœur sa vie et des citations qui lui sont attribuées.

En octobre 1996, à l’occasion du 660e anniversaire de sa naissance, le président Karimov a même inauguré un musée consacré à Tamerlan et à sa dynastie, les Timourides. Construit à la hâte, c’est un lieu quasiment vide et surtout déserté en dehors des visites imposées aux conscrits et aux écoliers. A Samarkand, qui a été la capitale de l’empire de Tamerlan, tous les monuments de l’époque timouride ont été lourdement restaurés: les arches et les minarets écroulés ont été redressés voire reconstruits, les coupoles recouvertes de céramique turquoise. Sous couvert de tamerlanisation des esprits, il s’agit surtout d’enraciner l’indépendance dans un passé le plus éloigné et le plus glorieux possible et de préempter une histoire qui n’est pas à proprement parler celle de l’Ouzbékistan mais celle de l’Asie centrale toute entière. De fait, les républiques centre-asiatiques sont toutes engagées, par académie des sciences et jubilés officiels interposés, dans une féroce course à l’ancienneté.

Quand l’Ouzbékistan décide de fêter les 2500 ans de Boukhara, la Kirghizie lui emboîte le pas en célébrant le 3000e anniversaire de la fondation de la ville d’Och. Le passé sollicité de toutes parts tend, dès lors, à devenir une source de frictions entre républiques, d’autant que Moscou n’est plus là pour départager les historiographies. En 1998-1999, Tachkent a fait pression sur l’UNESCO pour que l’organisation retire son soutien à la célébration du 1100e anniversaire de la dynastie des Samanides: leur capitale se trouvait à Boukhara et leur règne est considéré comme un âge d’or par l’historiographie tadjike contemporaine.

Les faux semblants du nouvel imaginaire national

De manière générale, il y a eu, ces dernières années en Ouzbékistan, un réel souci de permutation des signes. On ne s’est pas contenté de supprimer tel ou tel symbole, stigmate de l’ordre ancien, on lui en a substitué de nouveaux. Le démantèlement de l’imaginaire soviétique est, cependant, un travail titanesque car si on a tôt fait de déboulonner des statues ou de rebaptiser quelques rues, que faire de tous les anciens sovkhozes, des instituts techniques, des villages qui portent le nom de généraux soviétiques, de héros de la collectivisation ou de prosateurs russes et géorgiens ? Par qui les remplacer ? On réhabilite tel ou tel écrivain banni à l’époque soviétique, on attend que les révisions historiographiques fournissent un fonds de références pour la toponymie.

Que faire aussi des monuments célébrant la victoire du peuple soviétique sur le fascisme germanique ? Compte tenu des affinités électives entre le culte des morts et l’idée nationale, il faut trouver un arrangement. Plutôt que de fêter la Grande guerre patriotique (intitulé soviétique de rigueur), on institue une journée de la mémoire, joyeux fourre-tout commémoratif avec lequel il s’agit de célébrer, dans le flou le plus total, le souvenir de ceux qui se sont battus pour l’indépendance de l’Ouzbékistan. A Tachkent, près de l’ancienne place des parades, où la statue de Lénine a cédé la place à un globe doré presque entièrement recouvert par l’Ouzbékistan, le monument aux morts soviétique a ainsi été transformé en un équivoque square de la mémoire qui évite soigneusement toute référence temporelle. On voit combien le pouvoir est allé loin sur la voie de l’invention d’un arsenal symbolique afin de cimenter l’unité de la nation. Islam Karimov ne s’est, cependant, pas arrêté en si bon chemin puisqu’il a aussi entrepris, ces dernières années, de former un nouveau corpus idéologique (voir encadré) destiné à jouer le même rôle que le marxisme-léninisme, autrement dit arrimer solidement les individus à la collectivité.

Pour Karimov, cette idéologie nationale qui puise opportunément dans le répertoire des penseurs islamiques est le meilleur rempart contre la menace fondamentaliste. Force est cependant de constater que l’autocratisme de Karimov, qui poursuit systématiquement ses opposants en les accusant d’être à la solde du wahhabisme, constitue aujourd’hui l’une des menaces les plus importantes pour la stabilité du pays. Il pourrait très bien à terme cristalliser une contestation islamiste qu’il s’emploie précisément à conjurer.



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milli ma’naviat

Pour combler le vide créé par le naufrage du marxisme-léninisme, Islam Karimov a codifié, au fil d’ouvrages plutôt indigestes, une véritable idéologie nationale, parcourue de détours par l’histoire et prescrivant l’amour de la patrie ou le respect de l’héritage des anciens. Cette idéologie est relayée par une myriade d’institutions et de fonds idoines qui remplissent une fonction d’agitprop. Il n’est pas rare de voir à la télévision des émissions consacrées à l’histoire ou à la spiritualité nationale. Certaines enseignent même les règles de l’hospitalité ouzbèke ou la manière de fêter telle ou telle célébration traditionnelle. Parallèlement, la presse organise des concours d’expression (montages photo, récits, poèmes) sur les thèmes suivants : amour et dévouement à la patrie, progrès accomplis par l’Ouzbékistan depuis l’indépendance. Les écrits du président Karimov composent désormais une matière à part entière qui est dénommée milli ma’naviat (spiritualité nationale) et enseignée dans les écoles et les universités : les petits Ouzbeks étudient les livres ou les discours du président dès les petites classes. La philosophie de la milli ma’naviat n’est, en définitive, pas loin de rappeler celle du marxisme-léninisme, au sens où elle a vocation de servir de grille d’analyse. Un historien ouzbek notait ainsi dans la revue scientifique de référence publiée à Tachkent que “les approches et les principes méthodologiques contenus dans les travaux du président Karimov ont une valeur déterminante pour toutes nos sciences sociales”.
 
 
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