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Moscou-sur-Vodka de Vénédict Erofeiev (1938-1990)
Dossier : "Froid"


Par Léon GARAIX
Le 01/01/2003

Boire le monde et mourir libre.



“La première édition de Moscou-sur-vodka s’est trouvée vite épuisée, d’autant qu’elle n’existait qu’en un seul exemplaire”. Venedict Erofeiev a tenu à apporter cette précision dans son avertissement au lecteur. Le ton est donné. Joliment absurde. Admirablement caustique. Samizdat aux alléchantes effluves alcoolisées, Moscou-sur-vodka aura usé bien des polycopieuses clandestines avant d’être publié... à plus d’un seul exemplaire. C’est que l’ancien chef d’équipe des poseurs de câbles du réseau téléphonique de Chérémétiévo a produit un livre d’alcoolique, et un livre d’homme libre, double crime de lèse-majesté à l’heure de la reprise en main brejnévienne.

Embarqué dans le train de banlieue Moscou-Pétouchki, le lecteur s’enfonce dans les basses-fosses - et les fonds de bouteille - du soviétisme. Un monde tragiquement absurde, décapé par l’haleine aigre-douce d’un narrateur alcoolique dont le propos se résume à un mot d’ordre : boire le monde et mourir libre.

Rêverie éthylique

Accumulant digressions et interjections, mimant par les mots la gestuelle fiévreuse et saccadée de l’ivrogne, l’écriture convulsive d’Erofeiev nous projette dans la douloureuse fantasmagorie de l’alcoolisme. Erofeiev ne triche pas, n’a pas artificiellement recours à la figure de l’ivrogne-bouffon pour lui faire dire ce que le littérateur soviétique, éminemment sérieux, ne saurait écrire. Il est alcoolique, écrit en alcoolique, vit son poème et se fait finalement donner la mort, épuisé d’avoir livré ce cri, drôle et cynique. Moscou-sur-vodka est un don. Le récit d’un névrosé débordant d’amour et d’enthousiasme dans lequel les dialogues échevelés qu’il mène avec ses compagnons de beuverie, avec son lecteur, avec lui-même alternent brutalement avec des temps d’absence et de solitude angoissée. La force d’Erofeiev est de convaincre qu’il n’est de regard plus lucide et plus libre que celui de l’alcoolique. Son salut passe par la maladie.
Et le nôtre aussi.

Destruction méthodique

Désinhibé par l’alcool, Erofeiev pose un regard solaire sur un monde qu’il fait simultanément imploser. Rien de surprenant dès lors à ces jongleries expertes se jouant allégrement des anachronismes, recomposant les territoires sur un coup de tête et convoquant ic et nunc les personnages de la grande Histoire dans un subtil jeu de marionnettes. Le patchwork est des plus détonants. Moussorgski “allongé dans le caniveau, ivre mort”, le plateau du Golan, le narrateur, Georges Pompidou, l’horloge de Greenwich, les voyageurs du Moscou-Pétouchki, le veuve Clicquot, Gorki à Capri les “pieds velus sortant de son pantalon”, le golfe d’Aqaba, le général Suharto, Manhattan, les collègues de travail du chantier du téléphone de Chérémétiévo, la reine d’Angleterre, Goethe, Pompéi, Rimski-Korsakov “en smoking”, Pouchkine…

Tous viennent à tour de rôle jouer la pantomime, burlesque caricature du monde des vivants. Les saynètes proposées assurent l’effondrement des mythes, des référents culturels convenus, des personnages respectables, des vérités scientifiques et autres institutions fondatrices.

Reconstruction chaotique

Dans ce vaste poème tragique écrit en 1969, la quête du débit de boissons le plus matinal devient le pivot de toute existence. La question fait d’ailleurs l’objet d’une série de quatre “Plénum d’Octobre”. Les démissions de façades s’y succèdent à grande vitesse. Il faudra d’interminables digressions pour constater finalement que “certes, les débats sont tout à fait indispensables, mais (que) les décrets le sont bien davantage”. Et lorsque, enfin, le décret imposant une ouverture plus matinale du magasin de la mère Choura est soumis au vote, ladite mère Choura accueille déjà ses clients depuis belle lurette.

Après l’avoir savamment provoqué, Erofeiev propose par ailleurs une étude approfondie du hoquet de l’ivrogne. La tentative d’appréhension scientifique du phénomène et la recherche d’une hypothétique périodicité des spasmes aboutissent malheureusement à un déchirant constat d’échec. Quelle déconvenue dans un régime reposant sur le matérialisme historique, la démonstration scientifique et la prévisibilité des faits. Force est de le constater: “Si la loi est au-dessus de nous tous, le hoquet est au-dessus de la loi”. Hic.

Dans ce monde d’individus imbibés, rien n’échappe au filtre éthylique. L’auteur s’attache à démystifier, parmi tant d’autres, la prestigieuse institution des chemins de fer soviétiques. “A vrai dire, les contrôleurs n’ont jamais fait peur à personne sur la ligne de Pétouchki pour la bonne raison que tout le monde y voyage sans billet”. Ce qui n’étonnera pas le sympathique contrôleur, promoteur d’une forme très particulière de paiement des infractions : le voyageur pris en flagrant délit de fraude doit s’acquitter d’autant de grammes de vodka qu’il a de kilomètres à parcourir. A l’évidence, dans un tel système, disposer d’un ticket témoigne d’une arrogance petite-bourgeoise brisant la convivialité du wagon, et plus encore, d’un profond manque de respect pour le contrôleur.

Chez Erofeiev, la pensée alcoolisée, sacrilège et irrévérencieuse, s’impose comme posture de survie. Elle seule permet d’échapper au prêt-à-penser d’hier et de demain…et de dénicher tous les stratagèmes pour rester, en toute occasion, fidèle à la dive bouteille.

 
 
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