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Un froid de pingouin
Dossier : "Froid"


Par Aurore CHAIGNEAU
Le 01/01/2003

L’action se déroule tout au long d’un hiver sous la neige de Kiev au milieu des années 90, un hiver d’humanité glaciale sans morale où les sentiments sont faits prisonniers de la glace épaisse du Dniepr.



Dans le labyrinthe des destins individuels, Micha, le pingouin neurasthénique, la bestiole en costume d’enterrement, figure le seul personnage chaleureux de ce roman pour le moins glaçant.

Micha vit à Kiev dans l’appartement d’un journaliste au chômage que sa copine a quitté. Pour se sentir moins seul, Victor a adopté ce pingouin que le zoo ne pouvait plus nourrir et, pour gagner sa vie en période de crise économique, il rédige des nécrologies de personnalités encore en vie. Pour chaque «petite croix» il touche 500 dollars, le double d’une passe avec une prostituée de luxe. Une seule condition : travailler dans le silence et la discrétion. Sache que lorsqu’on t’aura dit à quoi sert ce que tu fais, tu seras mort, lui glisse un jour son rédacteur en chef sur un ton désabusé, avant de disparaître sans aucune explication.

Quand Victor comprend qu’il est manipulé par une mafia qui règle ses comptes avec le camp adverse à coups de meurtres de sang froid, il ne peut plus se désengager. Pris dans l’engrenage de la gestion planifiée de la mort, il se trouve contraint de rester utile pour rester en vie. Ballotté par les événements, il continue pourtant son bonhomme de chemin, feint l’indifférence pour ne pas voir une réalité dérangeante mais presque banale dans cette ville gangrenée par la pègre. Un soir, le «parrain» commanditaire des «petites croix» s’invite chez lui et lui confie sa petite fille, Sonia.

L’ami policier de Victor lui propose alors les ser-vices de sa jolie nièce pour garder la gamine. Ces étrangers qui s’introduisent brutalement dans sa vie le laissent, pense-t-il, insensible, mais c’est pourtant une explosion de chaleur qui se produit dans l’univers clos de l’appartement de cet homme perdu dans un hiver noir d’encre et qui ressent soudain le besoin d’aimer. Entouré de cette nouvelle compagnie, son cœur se réveille et le métamorphose. Sa solitude s’était mitigée de dépendance. Choses devenues dangereusement énigmatiques. Son monde se réduisait désormais au pingouin et à une fillette, mais il lui semblait si vulnérable qu’il se sentait incapable de le protéger en cas de problème. Non pas qu’il n’avait pas d’arme et ignorait tout du karaté, mais parce que cet univers miniature était trop friable, privé d’affection, de sentiment, d’unité, de femme. Sonia était la fille d’un autre... le pingouin était malade neurasthénique.

Tout le roman s’articule ainsi comme une quête inassouvie de chaleur partagée dans l’ambiguïté d’une métaphore filée du froid. Micha, le pingouin, a mal au cœur, il fait une dépression. Cet état, dit le pingouinologue du zoo, est dû à une malformation congénitale et au climat trop doux de l’Ukraine pour cet animal habitué au grand froid. Au fil des pages, apitoyé par la souffrance physique de Micha, le lecteur ne ressent que plus intensément les suffocations d’un être pris au piège d’une société cruelle. L’air de Kiev ne sied pas aux cardiaques!

Saumons congelés

Les bains dans l’eau glacée du fleuve, les kilos de turbots et de saumons congelés ne suffiront pas à refroidir l’organisme de Micha, victime de son métabolisme fébrile et de la solitude. Pour sauver le pingouin devenu une star, la seule solution proposée sera une greffe d’un cœur d’enfant payée par la mafia.

Dans ce monde à l’envers où l’on ne distingue plus l’homme de l’animal, où l’on soigne mieux un pingouin qu’un vieillard, le pauvre Victor perd pied et ne comprend plus qu’une chose: il ne contrôle absolument rien de ce qui lui arrive. Tout autour de lui, ses commanditaires ont mis en scène un monde factice au service de leur cause, un monde mortifère où le corps se fait décor et non plus réconfort.

Un beau matin, alors que dehors les glaçons pleurent, annonçant le printemps, Victor comprend qu’il est condamné, comme l’hiver. La belle saison n’annonce rien de bon. Il aurait aimé que la fonte des neiges emporte avec elle tous ses problèmes, mais sa situation s’enlise. Dans un dernier sursaut de survie, il décide d’échapper à son sort…


Andreï Kourkov, Le pingouin, Edition Liana Lévi, Paris, 2000, 274 p., traduit du russe par Nathalie Amargier.
 
 
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