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Mon souvenir réchauffé d’un Etat très froid
Dossier : "Froid"


Par Paulina DALMAYER
Le 01/01/2003

La Pologne me gêne. Mes souvenirs polonais me gênent. J’aimerais tant m’en débarrasser une fois pour toutes! Mais non, chaque fois que j’avance d’un pas vers l’oubli définitif, la Pologne me rattrape avec une force redoublée, accablante, fatidique.



T., une amie polonaise, m’envoie le bouquin d’une écrivain en vogue, Olga Tokarczuk. Un recueil de nouvelles, d’impressions, d’échos de la lointaine époque des années 80. Une époque exaltée et exaltante, évoquée toujours dans un pathos teint d’une ironie amère chez les plus jeunes ou d’une hystérie coléreuse chez les plus âgés. Une époque dans laquelle je me sens comme une étrangère. Comme le héros de Tokarczuk, un certain professeur Andrews qui a la malchance d’arriver en Pologne la veille de la proclamation de l’état de guerre. Il ignore tout ou presque de la situation politique.

Abandonné par ses étudiants polonais dans un appartement minuscule de la banlieue varsovienne il se réveille avec la gueule de bois après la soirée de bienvenue de la veille, et constate, non sans étonnement, la présence de chars dans la rue. Le téléphone est coupé, le frigo est vide, sa valise avec des vêtements chauds est perdue. Andrews s’efforce de rationaliser, d’apprivoiser la réalité telle qu’elle se présente. Mais la réalité de l’état de guerre échappe à toute tentative de rationalisation. C’est pourquoi j’admets volontiers l’hypothèse d’une rencontre entre M. Andrews et M. Kwiatkowski, le père de ma meilleur copine de l’époque. Andrews, déterminé, quitte l’appartement pour trouver un appareil téléphonique en état de marche, un bar, et si la chance est de son côté, l’ambassade britannique. M. Kwiatkowski, non pas moins déterminé, tente d’acheter quelque chose à manger, quoi que ce soit, et si la chance est de son côté, peut-être même des carpes pour la Noël. Une fois dehors, Andrews s’aperçoit avec une stupeur grandissante que tous les bars sont fermés, les téléphones publics coupés et les gens très méfiants à son égard quand il leur demande timidement “British embassy? Please, help me...” Le désespoir l’envahit.

A présent il erre dans les rues qui se ressemblent toutes, perdu, affamé. Tokarczuk n’a pas beaucoup de sympathie pour son personnage. Nous le sentons à travers son style sec, cynique. Elle se moque de lui. Moi, j’ai gardé beaucoup d’affection pour M. Kwiatkowski. Je le vois parcourir son quartier selon un schéma bien établi. Dans le magasin d’alimentation générale il se procure une espèce de poudre jaunâtre censée remplacer les oeufs. Chez un petit trafiquant il prend quelques paquets de cigarettes de contrebande et déjà, de loin, son œil vigilant repère un rassemblement de personnages silencieux, chacun muni d’un seau. Cela ne peut signifier qu’une seule chose: les carpes sont là! Il se lance alors dans une course d’obstacles sur les trottoirs glissants, une course d’autant plus périlleuse que quelqu’un le suit depuis un certain moment. Un type bizarre, pense M. Kwiatkowski, certainement un salaud de la police secrète. “Hello, hello, Mister, wait!” hurle le type, ce qui fait très peur à M. Kwiatkowski.

Il suppose le pire, une dénonciation auprès de la police. “Qu’est-ce que j’ai fait? Qu’est-ce que j’ai fait?” se demande M. Kwiatkowski. Il fait son examen de conscience. “J’ai écouté Radio Free Europe, les voisins ont pu entendre. Et puis, j’ai assisté à la messe la semaine dernière. Ou bien, merde, au bureau j’ai rigolé des lunettes du général Jaruzelski! C’est ça!” M. Kwiatkowski adopte une tactique. Premièrement rejoindre les gens pour qu’en cas d’arrestation quelqu’un puisse témoigner, ensuite, si l’arrestation n’a pas eu lieu, acheter les carpes comme si de rien n’était et rentrer à la maison. Il perd son seau et arrive en fin de queue. L’autre arrive juste derrière lui et prend sa place sans mot dire. Les voici, tous les deux en train de faire la queue devant un bassin en plastique dans lequel dansent de grosses carpes. M. Kwiatkowski, à bout de nerfs, se voyant bel et bien en prison ou, au moins, licencié. Andrews, collé au dos de M. Kwiatkowski, à la fois étonné par les mœurs polonaises, par cette hostilité envers les étrangers et excité à l’idée de participer au rituel incompréhensible d’un peuple slave. Il essaie toujours de rationaliser. Après tout, se dit-il, c’est un pays du Nord où, certainement, les gens restent plus distants par le fait même d’être exposés aux températures extrêmes.

Cependant M.Kwiatkowski frissonne non pas de froid mais de peur. Les carpes enveloppées dans une feuille de papier journal lui sourient. Il aimerait bien les voir nager dans sa baignoire, c’est tout. Il aimerais bien ne plus avoir peur. Retrouver sa femme, sa fille, son poste de radio.

Cet après-midi de décembre 1981, j’étais chez ma copine, Marjolaine, quand son père, M. Kwiatkowski est rentré. Les cours étaient suspendus et nous pouvions jouer des journées entières. Le plus souvent nous improvisions sur les scènes d’une série télévisée intitulée “Capitaine Kloss”. Chacune de nous se glissait tour à tour dans la peau du courageux capitaine Kloss, l’espion polonais de la Seconde Guerre, ou dans celle de son méchant rival SS, le capitaine Bruner. Avec les moustaches de Bruner, finement dessinées au bouchon brûlé par Mme Kwiatkowska, j’étais sur le point de découvrir dans un document codé la double identité de Kloss, Marjolaine en l’occurrence. Mais un bruit insolite nous a attirées vers la cuisine. Par la porte entrouverte nous pouvions voir la silhouette courbée de M. Kwiatkowski. En sanglotant il serrait contre lui ses deux carpes. C’est l’image la plus triste que j’ai retenue de l’état de guerre.

Plus de vingt ans après Marjolaine m’appelle régulièrement de Chicago où elle vit avec son fiancé. Nous ne parlons jamais de la Pologne, jamais du passé. Nous ne nous posons pas de questions. Nous ne cherchons pas à savoir si nos pères étaient impliqués dans la politique. S’ils étaient des collabos, des héros, ou bien des rien du tout. Ils ont réussi à nous enfermer dans notre inconscience. L’état de guerre représente pour nous, comme pour le dénommé Andrews du récit de Tokarczuk, une absurdité, quelque part amusante, à laquelle il fallait se résoudre. Seule la carpe de M. Kwiatkowski a essayé d’y échapper par un acte désespéré. Elle s’est carrément jetée de la terrasse située au onzième étage, une fraction de seconde avant que le marteau de M. Kwiatkowski ne l’atteigne. Dans la neige nous ne l’avons jamais retrouvée. Pas même au printemps.
 
 
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