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Maître et serviteur ou le froid rédempteur
Dossier : "Froid"


Par Aurélie GAUTHIER
Le 01/01/2003

La littérature russe regorge de références au froid. Dans Maître et serviteur, Tolstoï en fait une épreuve salvatrice.



L’hiver russe est renommé pour sa rudesse. Dans certaines régions, il peut durer plus de six mois, ce qui en fait la saison la plus longue de l’année. Il est à tel point présent dans la vie des Russes qu’on le considère parfois comme une marque de leur identité nationale. Les artistes y ont trouvé une riche source d’inspiration: la littérature et la peinture russes regorgent de références à l’hiver.

Au 20e siècle, les écrits décrivant la vie des zeks dans les camps de Sibérie ont entretenu l’image d’un froid source de maux. L’oeuvre de Soljenitsyne y a amplement contribué, grâce au retentissement international d’Une journée d’Ivan Denissovitch puis de L’Archipel du Goulag. Mais l’hiver russe n’a pas été appréhendé sous ce seul angle. Les grands auteurs du 19e siècle en ont parfois exploité le thème dans une optique plus positive. Sous leur plume, le froid devient salvateur, en favorisant les métamorphoses du comportement humain. Cette vision a notamment été développée par Tolstoï, dans Maître et serviteur.

Prisonniers de la tempête

La nouvelle décrit deux hommes pris au piège d’une tempête de neige. Par une fin d’après-midi festive, alors que ses invités s’apprêtaient à rentrer chez eux, Vassili Andréich Brékhounov, propriétaire terrien, décida de se rendre dans un village voisin afin d’y faire l’acquisition d’un bois dont il avait négocié l’achat pour une somme dérisoire. Il ne pouvait se résoudre à attendre le jour suivant, de peur que d’autres acheteurs ne se présentent et que la vente ne lui échappe. Son serviteur, Nikita, lui prépara un traîneau auquel il attela un cheval. «Il faisait froid, moins 10 degrés, nuageux et venteux» [1]. Les deux hommes prirent la route mais «à peine s’étaient-ils éloignés des dernières izbas, qu’ils remarquèrent immédiatement que le vent soufflait beaucoup plus qu’ils ne l’avaient pensé. La route n’était presque plus visible».

Perdus dans la tempête, ils arrivèrent dans un village qui n’était pas celui dans lequel ils devaient se rendre. Ils s’y réchauffèrent un instant et Vassili Andréich décida de reprendre la route. Le traîneau devint de plus en plus difficile à conduire. Ses deux occupants n’arrivaient pas à trouver leur chemin. La seule solution était d’attendre sur place la fin de la tempête. Alors que Nikita, pauvrement vêtu et nullement équipé pour affronter un tel temps, ne se préoccupait que de la survie du cheval et essayait par tous les moyens de le protéger du froid, Vassili Andréich, confortablement installé dans le traîneau, bien emmitouflé dans ses deux manteaux de fourrure, ne pensait qu’à une seule chose, «celle qui était devenue l’unique but, pensée, joie et fierté de sa vie - l’argent qu’il avait amassé jusqu’alors et allait encore pouvoir amasser […]».

Fuir l’enfer glacé

La nuit tomba progressivement et les deux hommes, engourdis par le froid, se prirent à penser qu’elle serait peut-être leur dernière. Cette idée apparut insupportable à Vassili Andréich. La peur s’empara de lui. «Cela lui est égal de mourir, pensa-t-il à propos de Nikita. Quelle vie a-t-il donc? Mais moi, la vie ne m’est pas égale car, grâce à Dieu, j’ai de quoi vivre…». Pour son serviteur, au contraire, la perspective de la mort n’était «ni particulièrement désagréable, ni particulièrement effrayante». Vassili Andréich, cherchant par tous les moyens à fuir cet enfer glacé, décida de partir à pied en quête d’un abri. Nikita, transis, s’allongea dans le traîneau à la place de son maître. Mais «même dans le traîneau, il ne réussit pas à se réchauffer. Au début, il se mit à trembler de tous ses membres, puis les tremblements cessèrent, et peu à peu il perdit connaissance. Il ne savait pas s’il était en train de mourir ou de s’endormir, mais il sentait au plus profond de lui qu’il était prêt à l’un comme à l’autre».

De son côté, Vassili Andréich, après avoir réalisé qu’il était pris au piège, réussit à retrouver le chemin du traîneau, dont il ne s’était éloigné que de quelques pas. Son comportement changea du tout au tout. Ses préoccupations cessèrent de se rapporter à sa seule personne et à son argent. Il essaya à son tour de protéger le cheval du froid. Alors que Nikita, sentant la mort venir, lui demandait d’apporter un peu d’aide à ses proches, son maître, «fermement résolu, sortit les mains de son manteau et commença à dégager la neige qui reposait sur Nikita et dans le traîneau. Ayant ainsi dégagé la neige, Vassili Andréich […] s’allongea sur Nikita, le couvrant […] de son manteau et de son propre corps encore bien chaud. […] Il n’entendit plus alors ni les mouvements du cheval, ni le sifflement du vent mais la seule respiration de Nikita». Figé dans cette position, Vassili Andréich ne prononça plus une parole. Les larmes l’en empêchaient. Ses mains et ses pieds commencèrent à geler, «mais il ne pensait ni à ses mains, ni à ses pieds, il ne pensait qu’à garder au chaud l’homme étendu sous lui».

Sauver son âme, se résoudre à la mort

C’est alors qu’il se mit à rêver. Des images affluèrent à son esprit de façon désordonnée. «Et il se réveille, mais il n’est déjà plus celui qu’il était lorsqu’il s’est endormi. Il veut se lever, mais il ne peut pas; il veut bouger la main - mais il ne peut pas; le pied - il ne peut pas non plus. Il veut tourner la tête - mais cela non plus il ne le peut pas. Et il s’en étonne mais ne s’en attriste aucunement. Il comprend que c’est la mort, mais ne s’en attriste aucunement non plus. Et il se souvient que Nikita est allongé sous lui, qu’il est réchauffé et qu’il vit, et il a le sentiment qu’il est Nikita et que Nikita c’est lui, et que sa vie n’est plus en lui mais en Nikita; - Nikita est vivant, cela veut donc dire que moi aussi».

Il repense alors à ce qui a importé dans sa vie, à l’argent, mais ne parvient à comprendre pourquoi cet homme que l’on appelle Vassili Andréich s’est intéressé à cela et à cela uniquement. «- Maintenant je sais. […] Et il sent qu’il est libre et que plus rien ne le retient». S’en est donc fini de Vassili Andréich, du moins dans cette vie… Le lendemain matin, les villageois retrouvent Nikita et son maître, allongés dans le traîneau, à quelques centaines de mètres de leur point de départ. Nikita survivra à cette mésaventure.

Les éléments climatiques occupent une place centrale dans la nouvelle. Dans son récit, presque entièrement consacré à la nuit passée dans le froid, Tolstoï ne se lasse pas de décrire les rudesses de l’hiver, ses bourrasques de vent et ses tourbillons de neige. Il ne s’agit évidemment que du cadre, du prétexte de sa démonstration. Tolstoï s’intéresse au froid en tant qu’il confronte Vassili Andréich à la mort et entraîne la métamorphose de son être. L’épreuve qu’il représente apparaît comme salvatrice: les dernières pages de la nouvelle, emplies de l’espoir qu’une vie meilleure existe «ailleurs», font oublier les souffrances endurées par Nikita et Vassili Andréich, à qui l’imminence de la mort fait comprendre le sens profond de la vie.


[1] Toutes les citations sont extraite de TOLSTOÏ, Léon, Maître et Serviteur, Œuvres complètes en 14 tomes, tome 12, Moscou, 1953.
 
 
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