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La Turquie et la mer Noire
Dossier "Sur les rives de la mer Noire"


Par Xavier PAULY
Le 01/04/2003

L’effondrement de l’Union soviétique a dessiné pour la Turquie, au début des années 90, une nouvelle géographie des possibles. En Asie centrale et dans le Caucase, Ankara comptait alors se forger un rêve de rechange à son projet européen en jouant la carte de la solidarité turcophone. En mer Noire aussi, dont l’Empire ottoman avait dominé presque toutes les rives du XVIe au XVIIIe , la Turquie entendait bien profiter du vide créé par la chute de l’URSS.



C’est avec cet espoir que le président Özal prit l’initiative de créer, en 1992, la Coopération économique de la mer Noire pour rassembler — si possible sous leadership turc — tous les pays riverains. Ankara désirait enfin disputer à la Russie son rôle de principal pays de transit des hydrocarbures de la Caspienne. C’en était assez pour raviver le spectre de la rivalité turco-russe dont la mer Noire avait justement été l’un des points de fixation.

La mer Noire, Mare Nostrum des Ottomans

Au XIVe siècle, Orhan (1324-1360), fils d’Othman (auquel nous devons le mot « ottoman »), s’empare avec ses guerriers de la ville de Brousse qui commande l’accès au sud de la mer de Marmara et en fait la capitale de son petit empire. En 1354, il franchit le Bosphore pour conquérir la cité de Gallipoli dont les murailles venaient d’être détruites par un tremblement de terre. Les Ottomans sont désormais maîtres des Dardanelles et du Bosphore entravant ainsi les relations de Constantinople avec le monde méditerranéen et les comptoirs de la mer Noire, mer à laquelle les navires de l’ancienne Byzance ne peuvent accéder à cause de la présence, sur la rive asiatique du Bosphore, de la forteresse de Güzet-Hissar, construite sous le règne de Bajazet 1er (1389-1402). Constantinople est ainsi devenue une “enclave” en voie d’asphyxie sous les coups de voisins ottomans dont la puissance ne cesse de croître grâce à la constitution de troupes permanentes d’infanterie et de cavalerie qui vont devenir les instruments de leurs conquêtes.

Mais c’est sous le règne de Mehmet II dit «le Conquérant» (1438-1481) que les Ottomans vont déboucher sur la mer Noire. Après avoir pris Constantinople le 29 mai 1453, celui que l’on qualifie désormais de «maître des deux continents et des deux mers» s’empare des Balkans (Grèce, Albanie, Serbie, Bosnie, Herzégovine), avant de conquérir Trébizonde et la rive sud de la mer Noire en 1461.

Il pousse ensuite vers les rivages nord en prenant à Gênes ses comptoirs du sud de la Crimée et en faisant du Khan des Tatars le vassal de l’Empire pour trois siècles. Sous le règne de Bajazet II (1481-1512) les Turcs assoient pour de bon leur domination sur les rives occidentales en s’emparant de la Moldavie.

Enfin, lorsque, sous le règne de Soliman le Magnifique (1520-1566), la Méditerranée orientale, puis, un peu plus tard, avec la chute de la Géorgie, les rivages orientaux de la mer Noire tombent sous le contrôle ottoman, la Porte devient la capitale d’un immense empire maritime s’étendant de l’Afrique à la Crimée.

A la fin du XVIe siècle, la mer Noire est véritablement devenue la mare nostrum de l’Empire ottoman.

Le reflux face aux Russes

Toutefois, cette apogée marque également le coup d’arrêt de l’extension turque et le début de sa longue agonie.

En effet, à partir du XVIIe siècle, la poussée russe entraîne un reflux progressif des Ottomans des rives de la mer Noire. Sous Pierre le Grand (1682-1725) Moscou entreprend une politique conquérante d’ouverture sur les mers, au nord vers les mers “froides” (Baltique et golfe de Finlande), au sud vers les mers “chaudes” (mer d’Azov, mer Noire, mer Egée...). En mai 1696, Pierre s’empare de la mer d’Azov et étend son empire au détriment des vassaux tatars de la Sublime Porte. L’objectif de la Russie est également symbolique. Il s’agit pour elle de reprendre Constantinople devenue Istanbul pour rendre Sainte-Sophie, transformée en mosquée, au culte orthodoxe. Sous le règne de Catherine II (1762-1796), afin de descendre encore davantage vers les mers “chaudes”, les Russes engagent le combat sur plusieurs fronts : dans les Balkans, en Crimée et dans le Caucase. Une flotte russe venue de la mer d’Azov ravage les côtes turques de la mer Noire, puis la flotte turque elle-même est détruite en mer Egée par une escadre russe venue de Baltique. En 1768, les Russes occupent la Moldavie et la Valachie. En 1771, ils s’emparent de la Crimée qu’ils annexeront en 1783 provoquant l’exode des Tatars musulmans. Les guerres de reconquêtes entreprises par les Turcs échouent les unes après les autres. La paix de Kutchuk-Kaïnardji de juillet 1774 consacre définitivement le recul ottoman en mer Noire : les Turcs doivent concéder aux Russes le libre passage de leurs navires dans les Détroits et vers la Méditerranée.

Un siècle de défaites et de traités confirme la domination russe de la mer Noire. En effet, par les traités du Prut (1711), d’Andrinople (1713), de Constantinople (1724), de Iassy (1792) et de Bucarest (1812) la Russie s’empare des rives septentrionales et orientales au détriment de la Sublime Porte. Bessarabie, Ukraine, Crimée, Transcaucasie, Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan échappent ainsi aux Ottomans en un peu plus d’un siècle.

Menaçant désormais le contrôle des Détroits, les tsars vont tenter, tout au long du XIXe siècle, d’accéder aux mers chaudes toujours au détriment des Turcs en s’érigeant en protecteurs des chrétiens des Balkans. L’homme malade de l’Europe ne devra sa survie, à chaque attaque, que grâce à l’aide de puissances occidentales inquiètes de la poussée russe et désireuses de tirer partie, elles aussi, de la désagrégation de l’immense empire.

Ainsi en est-il de la guerre de Crimée. Après l’occupation en juillet 1853 de la Moldavie et de la Valachie par les troupes du tsar, la Turquie déclare la guerre à la Russie le 4 octobre suivant. Le 30 novembre 1853, l’escadre russe commandée par l’amiral Nakhimov détruit la flotte turque dans la rade de Sinope, sur la mer Noire. Paris et Londres s’allient alors à la Porte en mars 1854 alors que le conflit en Terre sainte ne cesse de s’envenimer entre catholiques et orthodoxes au sujet de certains droits sur les sanctuaires de la chrétienté. En janvier 1854, les flottes françaises et britanniques, jusqu’alors stationnées dans les Dardanelles, pénètrent en mer Noire qui devient le théâtre des opérations militaires. En effet. En septembre, les troupes françaises et britanniques débarquent à Eupatoria en Crimée et assiègent onze mois durant la ville de Sébastopol. La guerre s’achève par le Congrès de Paris qui s’ouvre le 26 février 1856 et s’achève le 30 mars suivant. La mer Noire est désormais neutralisée par l’interdiction faite aux flottes de guerre des rivaux Turcs et Russes d’y pénétrer.

En 1864, l’Empire ottoman affronte une nouvelle fois celui des tsars. Appliquant la même stratégie que Catherine II, Alexandre II attaque la Turquie dans les Balkans, en mer Noire et au Caucase. Après avoir victorieusement soutenu les révoltes des chrétiens de Serbie et les Bulgares, il tente d’imposer à l’occasion du traité de San Stefano (1878) la création d’une grande Bulgarie et le retour du Kosovo dans la Serbie. En mer Noire, la Turquie se voit imposer une nouvelle fois le libre passage des bâtiments militaires et commerciaux dans les Détroits. Toutefois, l’intervention des puissances occidentales amènera les Russes à réviser leurs prétentions à l’occasion du congrès de Berlin et à renoncer aux bénéfices de leur victoire. La pression sur les Détroits diminue.

La première guerre balkanique de 1912 manque de voir Istanbul prise sous le feu des coalisés Serbes, Grecs et Bulgares. Le contrôle des Détroits semble compromis lorsque la seconde guerre balkanique de 1913 permet aux Turcs, aidés de volontaires kurdes et arabes accourus de l’Empire à l’appel d’Enver Bey, de reprendre la Thrace.

Turcs et Russes entre rivalité et coopération

Le déroulement de la Première Guerre mondiale tourne une nouvelle fois à l’avantage des Russes sur les bords de la mer Noire. En février 1916, ils occupent le littoral proche de la ville de Trébizonde. Néanmoins, la désagrégation de l’armée russe sous l’effet de la Révolution va donner aux Turcs l’occasion de profiter du traité de Brest-Litovsk de mars 1918 et de récupérer les territoires perdus au siècle précédent dans le Caucase, sur la rive orientale de la mer Noire. En septembre 1918 ils occupent la Géorgie et une partie de l’Azerbaïdjan jusqu’à Bakou avant que la défaite des empires centraux ne vienne annuler les bénéfices de ces campagnes. En 1920, si l’humiliant traité de Sèvres prévoit entre autres dispositions la perte du littoral de Trébizonde ainsi qu’un statut international pour les Détroits, les victoires d’Atatürk vont cependant en 1923, lors de la signature du traité de Lausanne, permettre à la Turquie de rétablir sa souveraineté sur ces territoires.

Cette période marque également l’établissement de relations nouvelles avec la rivale de toujours : la Russie, devenue URSS. En effet, bien que toujours rivales, les deux puissances régionales sont toutes deux animées de visées révolutionnaires qui inquiètent d’autant plus les Alliés que celles-ci contestent l’ordre qu’ils tentent d’établir. Turcs et Soviétiques sont dès lors enclins à coopérer. Les régimes kémaliste et bolchevik signent un certain nombre de traités : traité d’amitié et de fraternité en 1921, d’amitié et de neutralité en 1925, de commerce et de navigation en 1937.

Ces relations d’un nouvel ordre ne mettent cependant pas la Turquie à l’abri des appétits de son ancienne rivale. Ainsi dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, Staline espère tirer profit de son statut d’allié victorieux pour obtenir une révision du traité de Montreux de 1936 qui réglemente le passage des Détroits. Ces revendications, de même que l’agitation suscitée en Grèce et en Iran par des communistes agissant sur ordre de Moscou, font percevoir aux Turcs la réalité du danger qui les menace. Aussi se placent-ils résolument dans le camp occidental afin de bénéficier de la protection américaine. Dès 1952, les troupes américaines installent des bases en Turquie qui devient ainsi un élément majeur de la stratégie atlantiste à travers son appartenance à l’OTAN et au pacte de Bagdad.

Où en est-on en 2003 ? Le rêve de rechange a vécu. Il n’a jamais été pour la Turquie qu’un moyen, à un moment où ses perspectives européennes étaient brouillées, pour renforcer son assise régionale et tenter d’apparaître comme un partenaire plus attrayant pour l’Europe. Faute de moyens suffisants, la Turquie joue aujourd’hui en Asie centrale et dans le Caucase un rôle bien plus limité qu’elle ne l’espérait. L’organisation de coopération économique de la mer Noire,qui vient de s’étendre aux pays du sud-est balkanique constitue, certes, un nouvel espace de concertation régionale mais elle a tout de même, le plus souvent, les allures d’une coquille vide. Au final, par-delà les rivalités sur la question du tracé des oléoducs, alimentée en sous-main par Washington, la Turquie et la Russie sont devenues des partenaires obligées, largement dépendantes l’une de l’autre d’un point de vue économique.

 
 
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