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Sulina, au bout d’une Europe, vit hors du temps
Dossier "Sur les rives de la mer Noire"


Par Guy-Pierre CHOMETTE de Lisières d'Europe
Le 01/04/2003

Pendant deux heures, la chaloupe a descendu un petit canal bien serré dans ses murs de roseaux. La nuit est tombée, et Sulina ne s’est dévoilée qu’au dernier moment, à la lueur de ses rares lampadaires.



Débarquer de nuit à Sulina est propice aux fantasmes, aux sourdes appréhensions des villes portuaires qui ne montrent d’elles-mêmes qu’une rangée de hangars endormis, silhouettes fantastiques de bâtiments mystérieux. Il faut d’abord enjamber des chalutiers amarrés les uns aux autres avant de parvenir au quai obscur, plein d’ombres furtives et de chiens énervés. Mieux vaut attendre la lueur du jour pour dissiper ces peurs irrationnelles. Mais même de jour, Sulina reste peuplée de fantômes.

Unique ville du delta, Sulina respire au passé. Située au bout du bras qui porte son nom, elle s’étale le long du fleuve qui meurt là, à quatre ou cinq kilomètres en aval. C’est cette position idéale, sur le bras le plus fréquenté du delta, qui fait de Sulina la vraie porte du fleuve. Une situation stratégique qui fit d’elle l’une des villes les plus riches de Roumanie, et sans aucun doute la plus cosmopolite du pays.

Au milieu du XIXème siècle, au cœur des grandes batailles d’influence que se livraient la Turquie et la Russie pour le contrôle de la région, Sulina n’était qu’un repaire de corsaires qui avaient pignon sur plage et dévalisaient les navires à leur entrée dans le fleuve. Les grandes puissances d’alors ont fini par s’en mêler. Entièrement bombardée une première fois en 1855 par les Anglais pour la nettoyer de ses pirates, Sulina fut placée sous l’autorité conjointe de l’Autriche-Hongrie, la France, la Grande-Bretagne, la Prusse, la Russie, l’Italie et la Turquie. On y créa la “Commission Européenne du Danube”, vaste administration internationale qui fit de Sulina une grande place du trafic commercial du continent. Pour améliorer la navigation sur cette bouche du Danube, elle fit draguer le bras, construire un port franc, un phare et d’immenses digues de protection de l’embouchure.

D’un millier d’habitants, la population grimpa à plus de vingt mille. Garnisons, consulats, transitaires, entreprises d’import-export, chantiers navals, sans oublier les marins en escale, les tavernes et leurs sirènes de joie... Tout un peuple mosaïque où se côtoyaient les nationalités les plus diverses, venues des quatre coins de l’Europe se mêler aux Grecs, Ukrainiens, Roumains, Juifs et Maltais qui habitaient déjà la ville depuis des siècles.

La Seconde Guerre mondiale a sonné le glas de Sulina. Son âge d’or appartient au passé. Pareilles à des rides sur un vieux visage, les rues de Sulina sont couvertes de façades début du siècle, décrépites et branlantes. Combien de vieilles bâtisses abandonnées, aux balcons ouvragés, aux portes cochères que l’on devine encore s’ouvrant sur les riches intérieurs des représentations diplomatiques et des entreprises prospères ? La ville vit dans ses souvenirs. Trop de vestiges de richesses, de plaques commémoratives, de projets de musée toujours reportés, de parfums d’un cosmopolitisme disparu, de nostalgie d’une envergure européenne révolue...

Sulina ne compte plus que cinq mille habitants, dont l’espoir se porte vers le tourisme. Avec sa charge historique, sa plage superbe et le delta qui la cerne, elle ne manque pas d’atouts. Mais pour l’heure, elle vit comme hors du temps, hors du monde aussi. “Sulina a ses propres lois...” m’y a-t-on dit. Ville du Far East, comme il y eut des villes du Far West.

Il y a cent ans, le vieux phare était encore au bord de la mer. Trois ou quatre kilomètres de landes le dépassent maintenant, sédiments que le Danube n’en finit pas de drainer et qu’il dépose là avant de finir sa course. Un vaste terrain vague, cimetière d’épaves et d’installations portuaires dont il ne reste que les socles de béton. Tout au bout se dresse un mirador désaffecté. La vue, de là-haut, est imprenable. Sur Sulina, à l’Ouest, devenue miniature. Sur l’immense courbe de la plage qui disparaît vers le Sud. Sur les côtes de l’Ukraine, que l’on devine loin au Nord. Sur le Danube qui se perd en mer, vers l’Est, un temps prolongé par de longues digues qui s’étirent et s’étiolent jusqu’au nouveau phare, au large. Et sur cette lande, juste au pied, qui émerge à peine des eaux, piquée de buissons penchés par les vents, langue de sable qui marque le point le plus oriental de la Roumanie, assurément la limite d’une Europe, et qui s’enfonce comme une pointe dans les eaux de la mer Noire.

 
 
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