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Pour qui combattent les Guerriers de la Nature ?
Dossier "Sur les rives de la mer Noire"


Par Alexandre TOUMARKINE
Le 01/04/2003

Organisation écologiste turque, les Guerriers de la Nature entendent préserver les eaux du Bosphore. Et, semble-t-il, par tous les moyens nécessaires, du lancé de tomates au chauvinisme.



L’image est insolite. Que sont venus faire une dizaine de Pères Noël, munis de pancartes, dans le quartier stanbouliote d’Ortaköy sur les bords du Bosphore, un jour de décembre 2002 ? Les badauds, mi-intrigués mi-amusés, ne tardent pas à reconnaître, sous leurs barbes et leurs costumes rouges, les militants de l’organisation écologiste turque des Guerriers de la Nature (Doga Sava?cïlarï). Fondée en 1994, elle lutte, entre autres, contre l’augmentation du trafic pétrolier et pour l’interdiction du passage des bateaux chargés de déchets nucléaires et de matières dangereuses dans le Bosphore. Chaque année, elle organise des opérations à sensation pour attirer, via les médias, l’attention du public sur la multiplication des risques d’accident de tankers dans un Bosphore de plus en plus fréquenté.

Des shows médiatisés

Son style et ses modalités d’intervention font irrésistiblement penser à ceux de l’organisation Greenpeace, elle aussi présente en Turquie et dont l’un des axes d’action concerne également la question de l’insécurité des Détroits en matière écologique.

Les Guerriers de la Nature donnent le sentiment d’être un clône local de la célèbre ONG. Comme elle, ils préfèrent la mise en scène spectaculaire, mais pacifique, réalisée par quelques militants à la mobilisation civique de masse. Autant de shows relayés par les médias complaisants -audiovisuels et presse, appelés sur les lieux.

Si les moyens de cette association qui revendique une « chaîne » de 3.800 membres actifs en Turquie, notamment dans plusieurs ports de la mer Noire (Zonguldak, Ordu, Samsun, Sinop, Giresun et Trabzon), sont beaucoup plus modestes que celle de sa glorieuse aînée, force est de constater que son accès aux médias est aussi important. Il s’agit donc de surprendre à chaque fois, comme ce 2 avril 2001 où les membres de l’association, n’ayant pas obtenu l’autorisation de manifester sur les eaux du Bosphore, avaient déployé sur les quais des banderoles avec des caractères en chinois qui laissèrent la police perplexe. Avec un zest de mauvaise foi, les militants expliquèrent ce geste en rappelant qu’ils avaient auparavant déployé des banderoles en turc, sans succès.

Des tomates au drapeau turc

Les interventions des Guerriers de la Nature sur les Détroits prennent le plus souvent comme prétexte le passage de navires incriminés. Ainsi le 1er juillet 2001, après le passage -le 21 et le 24 du mois- de bateaux en provenance de Russie et chargés de déchets nucléaires, ils avaient lancé plusieurs kilos de tomates sur le «Arsi», un tanker russe. «Nous aurions pu lancer des œufs sur les tankers pollueurs, mais on nous aurait accusés de polluer le Bosphore avec les coquilles, nous avons donc préféré les tomates !», allaient-ils se justifer.

Le combat des Guerriers de la Nature est pourtant sérieux. Il les conduit ponctuellement à s’associer avec d’autres organisations internationales. Ce fut le cas le 1er juillet 2001, où ils étaient intervenus aux côtés de 224 associations venues de Turquie, mais aussi, pour la circonstance, de Russie, d’Ukraine, de Bulgarie, de Roumanie, de Géorgie, d’Azerbaïdjan et de Moldavie. Par cette action commune, ils soulignaient combien ce problème était commun aux pays riverains de la mer Noire et même à leur voisins.

Reste qu’une intervention ponctuelle commune n’est pas synonyme de synergie. Bien au contraire. Le registre chauvin employé par les Guerriers de la Nature suffit à le prouver. Comme en témoigne un de leurs slogans préférés, lancé en 2000 à l’occasion du 85ème anniversaire de la victoire des Dardanelles contre les Alliés en 1915 : «Les forces impérialistes qui n’ont pas réussi à franchir les Dardanelles il y a 85 ans, passent aujourd’hui les Détroits avec des tankers!».

Quant à la Fête de la République, elle est l’occasion pour les jeunes militants d’affirmer leur adhésion nationale et de brandir le drapeau turc. Certaines années, ils n’ont pas hésité à défiler en combinaison blanche, derrière une banderole «J’aime mon pays», ou encore avec des T-shirt blancs sur lesquels était imprimé le tracé en rouge de la Turquie avec, en son milieu, le croissant et l’étoile du drapeau national.

Certes, on pourrait voir ici une stratégie publicitaire pour faire accepter et légitimer un mouvement de protestation dans un pays où il est difficile de manifester et de se mobiliser socialement. Mais, l’organisation va bien au-delà de la manipulation des symboles nationaux ou d’une rhétorique chauvine.

Si les Guerriers de la Nature attendent des mesures pour sécuriser le Bosphore, ils ne cachent pas que la solution radicale du problème pourrait être l’utilisation de l’oléoduc Bakou-Ceyhan, actuellement en construction. Celui-là même qui amènera le pétrole azéri, via la Géorgie, sur les rives turques de la Méditerranée, dans le golfe d’Alexandrette.

Ce faisant, l’association se retrouve sur une ligne foncièrement identique à celle défendue par le gouvernement turc, qui désigne du doigt la Russie et ses tankers partant de Novorossisk comme les principaux pollueurs de la mer Noire. On comprendra peut-être mieux, également, pourquoi les Pères Noël réunis sur le Bosphore, à la fin décembre 2002, ont aussi crié non à la guerre en Irak.
 
 
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