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168 ans d'immigration polonaise en France
Dossier : "Migrations, émigration, immigration"


Par Nicolas PARINAUD
Le 01/09/1999

Si les contacts culturels, politiques et économiques franco-polonais sont séculaires, les mouvements migratoires de la Pologne vers la France ne remontent qu'au XIXème siècle. Depuis, 168 ans de migrations ont enrichi la conscience nationale de la première et contribué à façonner la seconde.



La première vague d'immigration polonaise fut politique. Le départ vers la France de soldats et de quelques milliers de civils réchappés de la guerre polono-russe consécutive à l'insurrection de 1830-1831 l'inauguration[1]. La solidarité de l'opinion publique française et la persistance du souvenir napoléonien faisaient de la France la destination naturelle de ceux qui luttaient contre le régime tsariste.

La "grande émigration"

Ainsi débutait le long séjour de la "grande émigration", issue en majorité de la petite et de la moyenne noblesse. Les témoignages de soutien furent nombreux; mais Louis Philippe s'inquiétait de la présence polonaise, qui n'était pas du goût des puissances copartageantes: les réfugiés furent placés sous surveillance policière et l'historien J. Lelewel expulsé[2].

C'est cependant à Paris que purent s'exprimer les plus glorieux représentants de la cause polonaise, A. Mickiewicz, J. Slowacki, Z. Krasinski, Chopin, J. Lelewel, C. Norwid. La France devint le principal foyer de création culturelle; ses animateurs donnèrent une dimension mythique au sort de la nation opprimée.

La "grande émigration" était un microcosme bouillonnant de conceptions politiques rivales, bien que toutes tendues vers la libération de la Pologne. La droite, conduite par le prince Czartoryski, installé à l'hôtel Lambert, l'emportait sur les autres tendances. Durant les années 1840 et 1850, sous l'effet des mesures de Lamartine puis de Napoléon III, qui souhaitaient éloigner de France les émigrés les plus "agités", Paris cessa d'être leur refuge principal au profit de Londres. En 1863, l'échec de l'insurrection dans le tronçon russe conduisit environ 10 000 Polonais à rejoindre à leur tour la France. Le clan de l'hôtel Lambert, responsable de la Société historique et littéraire et de sa riche bibliothèque, ainsi que de deux écoles polonaises, dominait toujours l'émigration. La répression de la Commune, à laquelle participèrent quelques centaines de Polonais, dont le général Dabrowski, affaiblit encore l'aile gauche de l'émigration [3].

Les débuts de l'émigration économique

C'est à l'époque où échouait la dernière grande insurrection polonaise (celle de 1863) et où se développait en Pologne l'idéologie "positiviste", renvoyant aux calendes grecques l'idée d'indépendance, que naissait une nouvelle forme d'émigration, de nature économique, liée à l'industrialisation de l'Europe. Cette émigration concerna d'abord l'Allemagne, les Etats-Unis et le Brésil. Entre 1870 et 1914, 3,5 millions de Polonais dont un tiers de Juifs quittèrent les territoires de l'ancienne Pologne. 10 000 gagnèrent la France, où ils travaillèrent dans les mines d'Aniche (Nord) à partir de 1908[4].

L'entre-deux-guerres marqua l'apogée de l'immigration économique en France. L'immigration politique disparut, ou presque: le régime de Pilsudski (1926-1935) eut ses quelques exilés et les Juifs quittaient souvent le pays en raison de l'intolérance qui y régnait.

La Pologne, redevenue un Etat indépendant, connaissait un surpeuplement de ses campagnes, tandis qu'après la boucherie de la Première Guerre mondiale la France manquait de main d'oeuvre. En 1919, les deux pays signèrent une convention d'accueil des travailleurs polonais. La présence polonaise en France atteignit un sommet en 1931 quand elle dépassa les 500 000 individus et constitua la population étrangère la plus importante après les Italiens[5].

500 000 travailleurs polonais en France

La crise des années 1930 et la xénophobie ambiante conduisirent les autorités françaises à réduire le nombre des travailleurs étrangers. On eut recours aux expulsions, dont les premières victimes furent les travailleurs engagés à gauche. En 1936, les Polonais formaient toutefois une communauté encore forte de 422 700 personnes. La plupart s'étaient spécialisés dans les industries extractives (près de la moitié du personnel étranger y était polonais). Certains travaillaient dans l'agriculture - ils y représentaient 17% des étrangers - essentiellement comme salariés agricoles. Une minorité relevait du secteur tertiaire. Leur répartition géographique recoupait celle de ces activités: les régions de Paris et de Lyon, l'Est, le Jura, les Alpes, la façade méditerranéenne, le Sud-Ouest, mais surtout le Nord en recevaient le plus grand nombre. A l'intérieur, les centres industriels et les zones agricoles créaient des noyaux de peuplement étranger[6].

Les conditions de vie des Polonais étaient celles de tous les travailleurs immigrés, cette grande tribu des "Javanais" si bien décrite par Jean Malaquais[7], aux professions pénibles, mal rémunérées et peu gratifiantes. Il s'y ajoutait les difficultés, vexations et périls inhérents à la vie d'un travailleur étranger dans la France de l'entre-deux-guerres. Le regard de l'Autre était souvent moqueur, méprisant et hostile. Dans les années 1930, la xénophobie occasionnait des rixes parfois mortelles [8].R. Schor constate que "les Polonais étaient (...) souvent loués pour la force de travail qu'ils apportaient à la France, mais (...) bénéficiaient de peu d'estime sur le plan humain et éveillaient la méfiance en raison de leur particularisme culturel". "Les observateurs posaient tous le problème de leur assimilation"[9].

La riche vie associative qu'ils développèrent expliquait en partie ces angoisses. Bénéficiant parfois de l'aide du "réseau" hérité de la "grande émigration", elle permit à 65 000 d'entre eux d'adhérer à une association vers 1936. Sociétés catholiques ou orientées vers la vie intellectuelle, associations d'assistance sociale, sociétés de culture physique, troupes de scouts, réunions d'anciens combattants, presse rédigée en polonais donnaient l'impression d'une vie en vase clos[10].

Avec la Seconde Guerre mondiale, le rejet de l'Autre fut érigé en politique. Quand il procéda à la déportation des Juifs, le régime de Vichy s'en prit d'abord aux Juifs étrangers, parmi lesquels figuraient nombre de Polonais. Ceux-ci furent également actifs dans la Résistance. Auparavant, ils avaient participé à la défense de la France en y constituant une armée de 85 000 hommes[11].

Fuir le communisme, se soustraire au post-communisme

Le retour à la paix s'accompagna en Pologne d'un nouvel asservissement. Le régime communiste restreignit considérablement la libre circulation des hommes. L'émigration devint difficile. Le gouvernement polonais en exil, d'abord installé à Paris, résidait à Londres depuis l'effondrement militaire français de 1940 et perpétuait la tradition de lutte pour la liberté en terre étrangère.

Ceux des immigrés de l'entre-deux-guerres qui n'étaient pas retournés en Pologne pour prendre part à son redressement économique s'intégrèrent à la société française. Les naturalisations se multipliaient. Dès la deuxième génération, l'école opérait son oeuvre d'assimilation. A la troisième génération, la "polonité" reculait jusqu'à disparaître[12]. Comme au XIXème siècle, la France accueillit son lot d'immigrés politiques, au rythme des accès répressifs de la Pologne populaire. En 1956, les espoirs liés à la déstalinisation firent rentrer au pays certains émigrés. Mais le pouvoir communiste ne tarda pas à rappeler sa vraie nature: en 1968, il désigna les Juifs rescapés du génocide comme les responsables du mouvement de contestation qui agitait la Pologne et en contraignit les deux tiers à émigrer. Certains rejoignirent la France[13]. Dans les années 1980, la répression de l'"expérience" Solidarité donna lieu à de nouveaux départs vers la France, ceux de militants n'ayant d'autre alternative que la clandestinité ou l'exil.

Tout au long de la période communiste, l'immigration permit à une pensée qui ne voulait se résoudre à demeurer captive, de s'exprimer. La revue parisienne Kultura fut à la pointe de ce mouvement et contribua probablement, avec d'autres, à faire plier le régime. Son effondrement final bouleversa les conditions et la nature de l'immigration. L'OFPRA raya la Pologne de la liste des pays susceptibles de fournir des réfugiés politiques. L'immigration économique, facilitée par l'ouverture des frontières, fut moins forte que certains ne le prévoyaient. Souvent clandestine et temporaire, elle est cependant difficile à chiffrer.

Bilan

Le bilan de ces 168 années d'immigration met d'abord en valeur l'extrême diversité des migrants. Des nobles de la "grande émigration" aux immigrés "à temps partiel" actuels, en passant par les travailleurs de l'entre-deux-guerres ou les militants de Solidarité, il serait bien délicat de chercher à tracer un portrait-type de l'immigré polonais. D'autant que certains d'entre eux, tels W. Gombrowicz, surpris par la Seconde Guerre mondiale alors qu'il gagnait l'Argentine à bord d'un transatlantique, rechignent à être classés dans les catégories précitées[14].

Dans la variété de leurs profils, ces immigrés ont tous contribué à façonner la France et lui ont donné quelques noms illustres: Marie Curie, Meyerson, Apollinaire, Georges Pérec, Jean Malaquais, Jean-Pierre Mocky, ou encore Raymond Kopa. Ils ont aussi démontré que, pour peu qu'on se défasse de ses a priori, intégration et assimilation ne sont pas de vains mots. Notons encore que l'acculturation n'a pas été unilatérale: elle fut parfois celle des Français par les Polonais[15].

Pour la Pologne, l'émigration est un phénomène historique majeur. C'est elle qui a assuré en grande part la continuité de la nation aux heures sombres de son histoire. N'est-il pas significatif qu'après son élection à la présidence de la République en 1990, Lech Walesa se soit fait remettre les attributs du pouvoir de la Pologne d'avant 1939 par le président du symbolique gouvernement en exil de Londres[16]?

Aujourd'hui, la Pologne tourne tous ses espoirs vers l'Ouest. Alors que les vagues successives d'émigration polonaise ont largement procédé des conflits qui ont déchiré l'Europe, son entrée dans l'Union européenne devrait inaugurer, dans un continent réconcilié avec lui-même, une nouvelle approche des phénomènes migratoires.

[1]BEAUVOIS, Daniel, Histoire de la Pologne, Hatier, Paris, 1995, p. 215.
Depuis 1795, la Pologne était intégralement partagée entre la Russie, l'Autriche et la Prusse. En 1807, la création du Duché de Varsovie par Napoléon suscita l'espoir de voir renaître l'Etat polonais dans sa grandeur passée. Le traité de Vienne (1815) revint au partage de 1795, la Russie étendant son tronçon en gagnant Varsovie.
[2]BEAUVOIS, Daniel, Histoire..., op. cit., pp. 215-216.
[3]Ibid., pp. 219-222, 229-230, 236 et 248-249.
[4]Ibid., p. 258 et pp. 260-261.
[5]NOIRIEL, Gérard, Le creuset français, éd. du Seuil, Paris, 1988, p. 114, et SCHOR, R., L'opinion française et les étrangers, 1919-1939, Publications de la Sorbonne, Paris, 1985, pp. 38-39.
[6]BEAUVOIS, Daniel, Histoire..., op. cit., p. 311, et SCHOR, R., L'opinion..., op. cit., pp. 37-42 et 49-56.
[7]MALAQUAIS, Jean, Les Javanais, éd. Phébus, Paris, 1995.
[8]NOIRIEL, Gérard, Le creuset..., op. cit., p. 261. Pp. 166-167, l'auteur décrit l'une des distractions populaires favorites de Montceau-les-Mines, consistant à assister en mauvais ethnologue à l'arrivée des convois polonais.
[9<]SCHOR, R., L'opinion..., op. cit., p. 145.
[10]Ibid., p. 63, et NOIRIEL, Gérard, Le creuset..., op. cit., p. 183.
[11]PAXTON, Robert O., La France de Vichy. 1940-1944, éd. du Seuil, Paris, 1973, pp. 178-179, et ROLLET, Henry, La Pologne au XXème siècle, Pedone, Paris, 1985, pp. 334-335.
[12]NOIRIEL, Gérard, Le creuset..., op. cit., p. 242.
[13]BEAUVOIS, Daniel, Histoire..., op. cit., pp. 381 et 389.
[14]L'écrivain refusa de partir défendre son pays en guerre afin de protester contre les pressions sociales qui déforment l'homme et l'oppriment. Il finit sa vie à Vence.
[15]GRUSZYNSKI, Jan, La Communauté polonaise en France de 1919 à 1975.
Problèmes de l'intégration de trois générations, thèse de 3e cycle de sociologie, U. de Paris-V, 1977, p. 405.
[16]BEAUVOIS, Daniel, Histoire..., op. cit., p. 428.
 
 
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