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Cruelle Agota


Par Marie-Anne SORBA
Le 02/06/2006

L’énigmatique Agota Kristof était cette année l’invitée du Salon du livre de Paris, consacré à la littérature francophone. Aussi rare qu’adulée par son public, cet écrivain suisse d’origine hongroise, de renommée internationale, titulaire de nombreux prix et traduite dans plus de vingt langues pour sa «Trilogie des jumeaux», se révèle, à l’image de ses livres, une personnalité sans concession ni complaisance, en marge des conventions sociales.



 
Rien ne semble l’émouvoir. Ni le compliment, ni l’agacement de son interlocuteur, ni l’admiration sincère d’un public unanimement «bouleversé» par la lecture de son œuvre principale, officieusement baptisée «La Trilogie des jumeaux»[1]. Impassible, insaisissable, évasive, Agota Kristof est économe de soi, de sa parole et de sa présence. Son éditeur indique qu’elle s’est «exceptionnellement déplacée», ce jour-là, pour rencontrer les lecteurs du Salon du livre de Paris, consacré à la littérature francophone. A 76 ans, Agota Kristof donne l’impression d’une femme vieillissante, physiquement fragile, calme, un peu lasse, pas tellement sûre de savoir si la raison qui l’a poussée à accepter ce séjour express de 24 heures à Paris pour le grand raout de printemps était la bonne. «Je reçois beaucoup de lettres, des offres de préface», indique-t-elle, « heureusement, c’est mon éditeur qui s’occupe de tout. Mais malgré cela, on vient quand même me solliciter.»

Rien ne semble en effet plus répugner à cette romancière née dans la ville hongroise de Csikvand, aujourd’hui citoyenne helvète, que ces réunions publiques où il faut parler, de soi-même et de son œuvre. Son sourire est poli, sans plus. « Je n’en sais rien», «c’est possible», «ça dépend pour qui»: ses réponses sont aussi minimalistes que son style d’écriture et, quand elle juge utile de développer une réponse, c’est en à peine plus de trois phrases sibyllines. Son art de répondre à côté de la question a quelque chose de vaguement provocateur. Une question conventionnelle sur ses goûts de lectrice ou ses travaux en cours? «Je ne lis pas… je ne peux pas vous dire… je ne connais pas les écrivains français actuels… je n’ai aucun lien avec les autres auteurs… je lis n’importe quoi, moins qu’avant… j’aime beaucoup les romans policiers». En tout état de cause, Agota Kristof n’a rien à dire que ce qu’elle a déjà dit dans ses livres. C’est eux qu’il faut écouter.

« Jolie histoire de bonnes femmes»

«Ce qui était important, je l’ai dit. Je pourrais encore écrire de jolies histoires de bonnes femmes, mais je n’ai pas envie. Ce qui m’ennuie, c’est que je ne peux pas faire mieux que la trilogie.» Le ton pourrait être ironique, mais il est surtout féroce: «Jolie histoire de bonnes femmes», la «Trilogie des jumeaux» est une œuvre d’une extraordinaire cruauté, en même temps que l’histoire de l’indifférence envers la cruauté. Le grand Cahier donne la recette de la survie pour celui qui a décidé que le désespoir n’existait pas, lorsque celui entrevu est trop profond pour n’être pas accompagné de la mort ou de la folie. Chez Agota Kristof, la cruauté est le moyen de la survie au sens biologique, lorsque la vie biologique demeure la seule chose qui puisse être préservée. Les héros d’Agota Kristof survivent parce qu’ils sont seulement guidés par l’intelligence de l’instinct et qu’en un sens, ils sont déjà morts. Si tant est qu’ils en aient jamais eu une, leur âme a été piétinée, déchirée. Les personnages d’Agota Kristof qui ont une âme sont condamnés à une mort certaine, atroce. Quelque chose de vécu peut-être. Une vie comme un champ de bataille.

Agota Kristof ressemble à ses livres. La sobriété de sa mise, chandail noir, pantalon gris, écharpe bleu roi, rappelle l’austérité de son style: «J’ai délibérément choisi ce style minimaliste; mes premiers poèmes en hongrois étaient trop sentimentaux, trop fleuris. Je tenais à raconter cette histoire horrible sans pathos ni sentimentalisme.» Est-ce un hasard? Le seul écrivain hongrois contemporain qu’elle concède avoir rencontré, lu et aimé, est le prix Nobel de littérature Imre Kertész, dont une part de l’œuvre raconte également, mais dans une veine plus métaphysique que dramatique, une histoire horrible, celle des Juifs déportés de Hongrie.

Si Agota Kristof sait aussi bien parler de la cruauté dans ses livres, c’est qu’elle en a fait l’expérience. En 1956, à l’âge de 21 ans, elle fuit sans bagage la Hongrie en compagnie de son mari, opposant politique, et de leur bébé; ils passent à travers l’Autriche, et parviennent en Suisse. «Quand je suis arrivée en Suisse, je ne comprenais rien. Mon travail, dans une usine d’horlogerie, était épouvantable. Beaucoup d’autres réfugiés hongrois sont morts à cette époque autour de moi, certains se sont suicidés. Pendant mes cinq ans de travail à l’usine, on ne pouvait pas se parler. Je n’avais rien à lire en hongrois, seulement quelques amis avec qui parler. J’ai peu appris le français. C’était tellement dur que je pense qu’il aurait mieux valu que mon mari fasse deux ans de prison plutôt que nous ayons à subir cet exil.» De la part de quelqu’un qui refuse en bloc la mièvrerie et la complaisance, l’emploi du qualificatif «épouvantable» doit être pris pour argent comptant.

«La langue ennemie»

Derrière la simplicité apparente, émerge peu à peu une étrange complexité; celle, d’abord, de l’écrivain entre deux langues. Récit autobiographique, L’Analphabète[2], raconte la genèse de l’écrivain: «Le goût de raconter, le goût de la narration vient de mon enfance. Dans ma famille, bien avant moi, mon père écrivait - très mal ; mon frère est également écrivain et journaliste.» L’Analphabète raconte l’entrée dans l’écriture, en hongrois, à la sortie d’une enfance heureuse mais pauvre, puis la mutilation de la langue maternelle par la langue russe, enfin l’entrée dans la langue française, non pas choisie mais imposée par le destin. «J’ai pris des leçons de français à l’Université de Neuchâtel, j’ai appris difficilement à écrire et à lire le français», se souvient Agota Kristof. «Ensuite, j’ai commencé à écrire en français: des nouvelles, des pièces pour la radio, puis mon premier roman. J’écris plus facilement en français qu’en hongrois; maintenant je fais beaucoup de fautes dans cette langue: j’ajoute des «e» muets partout. Je n’aime plus tellement écrire en hongrois; je préfère utiliser le hongrois pour téléphoner à ma famille.» Stigmate du déracinement, la langue de l’œuvre, le français, n’en demeure pas moins la «langue ennemie». «Il m’est tout à fait normal d’employer cette langue, mais je ne peux pas dire que je l’admire. Je ne suis pas du tout éblouie par la langue française; au contraire, parfois je la trouve bien pauvre et très peu poétique.» Ici se trouve peut-être également l’origine de son style minimaliste: «Comme disait Beckett, ‘J’écris en français pour m’appauvrir’

L’écriture, elle, est également bien plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. Si le style est lapidaire, c’est que l’acte semble une blessure inéluctable. «J’écris à la main. Quand il commence à y avoir un bon paquet, quand on voit comment ça va se passer, je reprends le texte. Je ne commence jamais par le début. Je fais un montage, comme au cinéma. Je rature beaucoup, puis je tape le texte à la machine trois ou quatre fois avant d’arriver à la version finale.» «Je n’avais pas du tout prévu la trilogie. Malgré moi, j’ai continué; je n’ai pas pu abandonner les jumeaux jusqu’à écrire Le troisième Mensonge et, enfin, j’ai arrêté. C’est vrai que Le grand Cahier surtout, a quelque chose de singulier. L’accueil a été formidable, et j’ai été très étonnée par le succès. Je n’ai jamais pensé qu’il serait traduit; j’étais déjà contente de le publier. Dès la première année, les propositions de traduction sont arrivées.» Agota Kristof n’en a pas lu la version hongroise. De peur de ne pas l’aimer.

Photo : source (tumulte.ch)

[1] La «Trilogie des jumeaux» est composée de trois romans, Le grand Cahier, La Preuve et Le troisième Mensonge, parus aux éditions du Seuil.

[2] L’Analphabète est paru aux éditions Zoé en 2004.
 
 
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