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Oskaras Korsunovas: « La stabilité est une chose illusoire »


Par Marie-Anne SORBA
Le 03/07/2006

A 37 ans, Oskaras Korsunovas est considéré comme le metteur en scène lituanien le plus doué de sa génération. Connu par le public et la critique du festival d’Avignon depuis son époustouflante mise en scène du Maître et Marguerite en 2000, il a été récompensé par le Prix européen du théâtre en mars et a triomphé au festival de théâtre de Craiova en Roumanie en mai dernier avec Roméo et Juliette. Dans le café du théâtre de la Commune à Aubervilliers, où sa troupe jouait cet hiver sa désormais célèbre mise en scène du roman de Boulgakov, ce grand jeune homme au verbe lent, mais mûrement choisi, parle de son art à l’approche de la maturité.



 
Vous jouissez d’une grande popularité en Lituanie, vous vivez de votre métier de metteur en scène et vous êtes reconnu par la critique internationale. Estimez-vous avoir eu de la chance ?

Oui et non. J’ai conduit mon propre théâtre, je lui ai fait traverser la crise du nouveau réalisme, et nous avons eu du succès ; en ce sens, nous avons eu de la chance. Mais le théâtre est un travail difficile, finalement pas si romantique, qui s’accompagne d’une forte pression psychologique. La direction des acteurs demande une attention constante. Le soir, je regarde toujours la pièce dans la salle pour que le spectacle progresse ; c’est un travail de tous les instants, une création permanente. Le spectacle évolue, il existe depuis huit ans, et pour qu’il se poursuive, il faut sans cesse l’améliorer, l’adapter. La mise en scène du Maître et Marguerite est fondamentalement restée la même, mais le spectacle a également mûri depuis ses débuts. La vie change, les gens changent, la compréhension que l’on a du monde aussi… On ne peut pas simplement jouer et s’en aller, comme si de rien n’était. Avant chaque représentation, nous répétons. Si nous avons donné plusieurs représentations dans les jours précédents, nous pouvons avoir une simple discussion à propos des soirées précédentes. Mais si nous ne jouons pas pendant plusieurs jours, il faut de nouveau répéter. Finalement, nous avons eu beaucoup de chance, mais je crois tellement dans ce que je fais que je suis responsable de ce qui m’arrive, d’avoir de la chance ou ne de pas en avoir. Cela peut être douloureux, parfois, lorsqu’on ne vous comprend pas. Le pire dans le théâtre, c’est que l’énergie qu’on investit disparaît instantanément après la représentation. Un sculpteur investit son énergie dans sa sculpture et elle demeure, comme un témoin de son investissement personnel ; au cinéma aussi, la pellicule demeure. Mais le jeu de l’acteur est éphémère. Il n’existera plus jamais après le spectacle. C’est le rythme du théâtre.




Votre théâtre est avant-gardiste, vos pièces, comme « Shopping and Fucking », passent pour scandaleuses…

Oui, je suis un type scandaleux ! Sérieusement, pour moi, l’art n’a rien a voir avec les conventions. Je n’en ai rien à faire de respecter les conventions, les dogmes de l’esthétique… Je ne crois pas que mon théâtre entre dans une catégorie. On a beaucoup dit à Sarah Kane qu’elle était scandaleuse, par exemple [dramaturge anglaise dont les pièces choquèrent la critique dans les années 1990 et qui se suicida à l’âge de 28 ans, NDLR], mais en général, elle répondait : «je veux juste être fidèle à moi-même !». Au théâtre, quand on est fidèle à soi-même, à son propre regard, le scandale n’est jamais loin.


Vos premières pièces datent des années 1990. Vous souvenez-vous de l’atmosphère dans laquelle avaient lieu vos spectacles ?

Oh oui, c’est inoubliable ! C’était une véritable révolution, la plus authentique qu’il ait pu se produire alors. Il y a seize ans exactement, j’obtenais mon diplôme de l’Académie du théâtre de l’Université de Vilnius dans la spécialité «metteur en scène». Mais je n’ai pas tellement étudié la mise en scène, j’étais trop occupé à monter mes spectacles un peu partout, parce qu’ils étaient populaires en Lituanie, comme la pièce Ici et là, en 1990. Et avec cette pièce, nous avons obtenu le premier prix au Festival d’Edimbourg la même année. J’ai très peu étudié, en réalité, j’ai tout de suite commencé à monter des spectacles.


Les événements de 1991 ont-ils influencé votre théâtre ?

Bien sûr. Avant l’indépendance, il n’existait pas de théâtre de ce genre. En principe, il était impossible de monter des spectacles comme Le Maître et Marguerite: l’auteur lui-même, Boulgakov était interdit. Nous vivions dans un pays très matérialiste, à cause de l’idéologie soviétique. Dans ce contexte, la lecture du Maître et Marguerite ne pouvait que me laisser la très forte impression que j’ai ressentie lorsque j’ai refermé le livre pour la première fois. J’avais 16 ans, à l’époque. Plus le temps passe, et plus je comprends combien nous avons vécu d’événements terribles. A l’époque où je suis né, personne n’aurait jamais soupçonné qu’un tel changement pouvait avoir lieu. On ne pensait pas que ce système pouvait se détruire lui-même et que tout pouvait changer à ce point. L’ensemble du monde soviétique s’est autodétruit, un autre monde est arrivé. La société a changé, tout est absolument différent de ce que l’on nous a enseigné, c’est même le contraire absolu. Mais ce qu’on retient, c’est que la stabilité est une chose illusoire. Ce qui semble être stable et absolu peut tout à fait s’écrouler sans crier gare. Bien sûr, après le 11 septembre, le monde a commencé à comprendre que nous vivons dans un monde global, qui a changé brutalement. Mais à l’époque, c’était l’euphorie, la griserie de la révolution ; c’était effrayant, il y avait des gens sous les chars, mais il y avait beaucoup de foi, de confiance en l’avenir. Cinquante ans d’occupation, c’est assez pour que les gens développent un vrai sentiment national.


Et à vingt ans, quels écrivains lisiez-vous ?

Quant j’avais vingt ans, le livre le plus important pour moi était la Bible. C’est étrange, mais quand j’avais vingt ans, j’étais très religieux. Aujourd’hui, moins. Mais à l’époque, je lisais Dostoïevski, beaucoup de littérature russe, bien sûr…


Quels sont vos projets ?

Je voudrais continuer à monter des pièces d’August Strindberg. Au théâtre national d’Oslo, j’ai monté en début d’année la première partie du spectacle La Route de Damas. Je voudrais pouvoir monter la deuxième partie de cette trilogie en Lituanie. Nous devrions bientôt monter aussi un Hamlet.


Et qu’est-ce qui vous intéresse chez Hamlet ?

Sa mère !


*Photo : Marie-Anne Sorba

Site internet d'Oskaras Korsunovas : www.okt.lt/index.php3
 
 
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