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«La Bulgarie ne doit pas perdre de vue sa lumineuse histoire»
Dossier : "Bulgarie, Roumanie : enjeux d'une nouvelle adhésion"


Par Céline BAYOU*
Le 15/11/2006

Entretien avec Stefan Dentchev, retraité bulgare.



 
Depuis une dizaine d’années, Stefan Dentchev partage sa vie entre Bulgarie et France. Plus précisément, entre Tchaveï -son village natal du Balkan-, la capitale Sofia, et la région parisienne. Né en 1919 dans la région de Gabrovo, il a exercé le métier de couturier à partir de 1936. La Guerre l’a interrompu, le menant momentanément en Serbie voisine. Installé à Sofia, il s’est ensuite taillé une réputation de couturier brillant et inventif, jusqu’à ce qu’en 1956 les communistes lui intiment l’ordre de licencier son personnel, puis l’invitent à remettre à l’Etat machines et bâtiments, avant de le persuader de rejoindre une entreprise publique de confection. Mais Stefan Dentchev n’est pas homme à se laisser abattre : il faut voir, dans son appartement de Sofia, le coin secret réservé à son atelier personnel et clandestin, «placard» bien dissimulé, bazar apparent au rangement répondant sans doute à une logique efficace, pour se faire une idée du caractère de cet homme optimiste et lucide, épris de liberté et d’un amour de son pays qu’on hésite à qualifier de patriotisme. Ce passionné de moto, qui dans sa jeunesse menait en side-car sa femme et ses filles à travers le pays, a des yeux aussi bleus qu’un ciel d’été bulgare et aussi pétillants qu’une ratchenitsa[1], un sourire qui respire l’amour et des mains qui sentent la terre de son pays, celle que l’on travaille et qui embaume la rose et la tchoubritsa[2].

RSE : La Bulgarie va adhérer, le 1er janvier 2007, à l’Union européenne. A votre avis, cela va-t-il changer quelque chose au quotidien des Bulgares en général et des retraités en particulier ?

Stefan Dentchev : D’une manière générale, l’opinion publique bulgare place un espoir très fort dans cette entrée du pays dans l’UE. Trop fort même sans doute. Pour les retraités en particulier, la grande espérance est celle d’une amélioration la plus rapide possible de leur vie quotidienne. Tous pensent au niveau des pensions de retraite qui devrait augmenter, même si personne ne s’illusionne quant à l’égalisation des niveaux bulgares et du reste de l’UE. Mais, même sans atteindre un niveau comparable à la moyenne européenne, une augmentation des retraites, même modeste, pourrait changer beaucoup au quotidien des gens.

Combien de temps faudra-t-il, selon vous, pour que la Bulgarie rattrape le niveau de richesse moyen des autres pays de l’UE ?

Nous savons bien que la Bulgarie sera, à partir de janvier prochain, le pays le plus pauvre de l’UE. Si tout le monde attend avec impatience une heureuse égalisation des niveaux de vie, l’incertitude demeure sur le temps nécessaire à la réalisation de cet équilibrage : en 2004, la presse nationale estimait qu’il faudrait 30 ans à la Bulgarie pour atteindre le niveau économique des autres pays de l’UE ; aujourd’hui, on parle plus volontiers de 68 ou 70 ans, ce qui paraît en effet une hypothèse plus réaliste. Dans tous les cas, je ne serai plus là pour voir le résultat.

Pensez-vous que l’adhésion de votre pays intervient trop tôt, trop tard ?

Elle se fait trop tard. Beaucoup trop tard. C’est indéniable. Il y a un sentiment de lassitude chez les gens. La transition est rude et longue. Mais, à l’Ouest, on oublie sans doute un peu trop facilement que ce n’est pas la première ! Dans ma vie, j’en ai vu, des transitions, des réformes, des évolutions et des révolutions…
En Bulgarie, les gens sont fatigués de devoir toujours prouver quelque chose à Bruxelles. Et, dans le même temps, certains de nos jeunes ont trouvé depuis longtemps déjà le moyen de se faire une vie meilleure, en Europe notamment : par le mariage, les études, le travail…
Ma famille, par exemple, est très internationale : certains sont en France, d’autres en Allemagne, au Royaume-Uni… J’ai même une petite-fille qui travaille actuellement dans une galerie d’art à New York ! Bien sûr, ce sont principalement les jeunes qui émigrent. D’autres tentent de construire leur vie en Bulgarie, mais ce n’est pas toujours facile.
Pour ma part, je suis parti à la recherche d’un appui matériel, médical et moral que j’ai finalement trouvé en France, chez ma fille et son mari, installés ici. Mais peu de retraités bulgares ont cette chance.


Stefan Dentchev

Quel est le montant actuel de votre retraite en Bulgarie ?

Je perçois actuellement 120 levas par mois, soit environ 60 euros. La bonne question, concernant les retraités bulgares aujourd’hui, est «peut-on survivre avec 120 levas par mois ?». Bien sûr que non ! Cette somme ne suffit même pas à l’achat de nourriture, et je vis très modestement, sans grandes exigences.
Même si le montant des pensions de retraite a légèrement augmenté depuis les années 1990, le pouvoir d’achat, lui, a largement diminué.

Comment s’en sort-on alors ?

Ceux qui s’en sortent sont ceux qui peuvent compter sur la solidarité familiale et inter-générationnelle. Et sur l’auto-consommation. J’en suis un bon exemple sans doute : une de mes filles s’est installée en France en 1974. Je passe depuis quelques années les hivers dans sa famille, près de Paris. Puis je retourne en Bulgarie, où je m’occupe de mon jardin : j’ai construit ma maison, au pied du Balkan, dans la région de Gabrovo, là où je suis né. J’y cultive des fruits et des légumes, j’ai quelques poules… Mon père avait lui aussi construit sa maison dans ce village, à Tchaveï, comme l’avait fait son propre père, Stefan. Lui, il s’était battu contre les Turcs en son temps…

Que pensez-vous de la campagne pour l’élection présidentielle des 22 et 29 octobre derniers et des résultats ? Y avait-il une véritable alternative ?

A mon avis, aucun des candidats n’était réellement satisfaisant. Et ce, même si le Président sortant, Gueorgui Parvanov, a montré depuis 2001 qu’il était capable d’assumer la fonction de chef de l’Etat. Mais ce qui est préoccupant, c’est de constater que Volen Siderov, le leader du parti nationaliste Ataka, soit arrivé au second tour et en grande partie grâce aux voix de jeunes Bulgares.
Que montre cette présidentielle finalement ? Ses résultats sont le signe de fractures de plus en plus marquées entre communautés qui se referment. L’intolérance n’a jamais été de bon augure dans l’histoire des sociétés. Pas plus en Bulgarie qu’ailleurs ! Bien sûr, tous les candidats à la présidentielle ont promis pour demain l’avènement d’un monde meilleur mais aucun n’avait de programme véritablement réaliste et convaincant. Finalement, c’est G. Parvanov qui est apparu comme le plus progressiste et le plus digne d’être élu, mais ce n’est qu’un demi succès.

Comment voyez-vous l’UE de demain ? Porteuse d’un projet clairement libéral ou plutôt social ?

Il me semble que l’UE aujourd’hui est déjà largement plus «sociale» que l’ensemble des pays en transition post-socialiste. En ce sens, je crois, comme la plupart de mes compatriotes, que l’adhésion de la Bulgarie à l’Union peut apporter à mon pays un regain d’intérêt pour les enjeux sociaux. Je pense, enfin j’espère, que Bruxelles va réellement peser sur Sofia pour que nos autorités se préoccupent plus de ces enjeux qu’elles ne l’ont fait au cours des quinze dernières années.

N’empêche, j’aimerais imaginer une Europe plus sociale encore. Oui, j’aimerais croire que l’apport des nouveaux Etats membres pourrait être celui-ci : faire que le projet social européen, sacrément remis en cause en ce moment, s’affirme davantage ! Parce que les nouveaux membres ont quelque chose à apporter à l’Union, une expérience complexe mais riche, un dynamisme, des réflexions, des visions…
Vraiment, ma génération, qui a connu la Guerre, le communisme puis l’effondrement de cette idéologie et maintenant la transition, est fière du chemin parcouru par la Bulgarie au cours des deux dernières décennies. Mon opinion est que ce pays ne doit pas perdre de vue sa lumineuse histoire. La Bulgarie, tout en s’intégrant à l’UE, doit prendre garde à ne pas y perdre son identité.

*Membre de la rédaction de Regard sur l'Est

[1] Danse traditionnelle bulgare.
[2] Mélange traditionnel d’herbes (sarriette, paprika, fenouil… et sel).
 
 
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