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En Asie centrale, pénurie et inflation pourraient déclencher une période de turbulences


Par Renaud FRANCOIS
Le 15/10/2007

Des récoltes moyennes, dues à de médiocres conditions climatiques, conjuguées à un engouement de plus en plus prononcé des pays développés pour les biocarburants, ont fait exploser les prix mondiaux des céréales. Le prix du maïs, dont les États-Unis exportent plus de la moitié de la production mondiale, a doublé au cours des dix derniers mois tandis que le blé tendre connaissait une augmentation de 50%.



 
En juin dernier les cours des blés américain et européen ont atteint leur plus haut niveau depuis plus de dix ans. Au moment où l’Asie centrale s’ouvre au marché mondial, les responsables économiques des pays de la région découvrent le revers de la médaille. Conséquence de la mondialisation, leurs économies sont plus exposées que par le passé aux différents phénomènes générateurs d’inflation.

Le Kazakhstan tire son épingle du jeu

Avec une récolte automnale céréalière estimée à près de 22 millions de tonnes, au-delà des prévisions le plus optimistes du ministère de l’Agriculture -17,8 millions de tonnes- pour une demande intérieure d’environ 10 millions de tonnes, le Kazakhstan se différencie de ses voisins. Akhmedzhan Yessimov, ministre de l’Agriculture, estime que son pays devrait pouvoir logiquement exporter à hauteur de 9 millions de tonnes en 2007.

En dépit de telles prévisions favorables, l’économie kazakhe n’est pas à l’abri des conséquences de l’inflation sur les marchés des céréales. C’est la raison pour laquelle le parlement kazakh planche sur une loi destinée à renforcer la protection des couches sociales les plus vulnérables de la population face à l’augmentation du prix du pain.

Le vice-ministre kazakh de l’agriculture, Akylbek Kurishbaev estimait, le 10 septembre dernier, dans son discours à l’Assemblée nationale, qu’une éventuelle diminution des stocks qui, au niveau mondial, viendrait compromettre la satisfaction de la demande, devrait se traduire par une augmentation qui pourrait se situer entre 65 et 120 € la tonne de grains. Tout en se félicitant du prix moyen du pain -il se situe à 20 centimes d’euro-, relativement bas par rapport aux républiques voisines de l’ancien empire soviétique où il varie de 35 à 45 centimes d’euro en Géorgie, Russie ou en Biélorussie, Akylbek Kurishbaev a annoncé que le prix du pain n’augmenterait en moyenne que de 5 à 7 tengues (à peu près 3 centimes d’euro). Pour lui, cette augmentation devrait permettre aux producteurs céréaliers d’améliorer sensiblement leurs revenus.

Le Kazakhstan est le sixième exportateur mondial de grains. Ses principaux clients sont ses voisins immédiats, en particulier le Kirghizstan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan. Le plus inquiétant pour ces voisins et acheteurs, c’est que les autorités kazakhes viennent de décider de commercialiser leurs céréales aux prix et tarifs du marché mondial, mettant ainsi fin à un programme subventionné datant de l’époque soviétique.

Inflation record au Tadjikistan

C’est au Tadjikistan que la pénurie a le plus de répercussions. Le prix du sac de 50 kg de farine est subitement passé l’été dernier, de 18 à 23 €, ce qui correspond au salaire mensuel moyen dans ce pays. Depuis début juillet, les prix du blé, de la farine et du pain ont connu une augmentation de 50%. Tout le pays souffre de pénurie en farine et, rien qu’à Douchanbé, le prix du pain a bondi de 33% au cours de la deuxième semaine de septembre. Les céréaliers et minotiers tadjiks seraient apparemment responsables de cette inflation qui doit encore plus à la spéculation qu’à la pénurie. Le Tadjikistan importe plus de 60% de ses besoins en farine, principalement en provenance du Kazakhstan, et a subi de plein fouet l’augmentation générale du prix des grains au cours des douze derniers mois.

Selon Gérard Deshay, expert en sécurité alimentaire auprès de la Commission européenne, les autorités tadjikes n’ont pas pris conscience de la situation. Elles n’ont su apporter qu’une réponse administrative à courte vue, là où il aurait fallu prendre des mesures destinées à favoriser et encourager le développement d’une production domestique.

La pénurie fait craindre de nouveaux troubles en Ouzbékistan

La brusque augmentation des prix a récemment déclenché des troubles dans la partie ouzbèke de la vallée de la Ferghana. Bien qu’il soit particulièrement difficile pour les agences de presse de se faire une idée précise de cette agitation, de nombreux indices, rapportés par Radio Free Europe/Radio Liberty le 3 septembre dernier, montrent à l’évidence que la tension est croissante et que la région d’Andijan, théâtre des émeutes sanglantes de mai 2005, est de nouveau entrée en ébullition.

Comme cela s’est déjà souvent produit par le passé, cette pénurie en Asie centrale donne l’occasion à la Russie, qui dispose d’une agriculture encore intensément subventionnée, de voler au secours de ses voisins. Le 12 septembre dernier, Andreï Grozine, chef du département Asie centrale auprès de l’Institut des pays membres de la Communauté des États indépendants (CEI), résumait ainsi la situation, au cours d’une interview dans le quotidien Nezavissimaïa gazeta: «Si la crise alimentaire échappait à tout contrôle, la Russie aiderait massivement l’Ouzbékistan».

Le Kirghizstan se replie et ferme ses frontières

Plus à l’Est, le Kirghizstan souffre d’une inflation estimée par les autorités locales et la Banque centrale du Kirghizstan, à un peu plus de 6% au cours du dernier trimestre 2007. Alors que des observateurs dignes de foi la chiffrent à plus de 20%, de nombreux économistes, comme Aiylchy Sarybaev, estiment que le climat ambiant pourrait rapidement dégénérer. Le président kirghize, Kourmanbek Bakiev, a vertement tancé le gouvernement le 4 septembre dernier pour ne pas avoir pris les mesures nécessaires destinées à mettre fin à l’augmentation du prix de la farine et du pain.

Selon l’agence de presse Regnum le gouvernement a débloqué en urgence le lendemain près de 2.000 tonnes de grains qui ont été acheminées vers le district de Naryn et la ville de Jalalabad. De leur côté, les autorités de la ville d’Osh, au sud du pays, ont interdit toute exportation de farine à destination de l’Ouzbékistan voisin, lui aussi frappé de plein fouet par une pénurie de farine et de pain. Actuellement, le prix du kilo de farine en Ouzbékistan est plus élevé de 70 centimes d’euro qu’au Kirghizstan.

Au total, ce sont près de 12.000 tonnes de grains qui ont été débloquées depuis le début de la crise. Afin de parer à toute éventualité, le Premier ministre, Almazbek Atambaev, a signé le 11 septembre un décret abolissant la TVA sur toute la filière commerciale qui englobe les importateurs de céréales, les minotiers et les boulangers, pour peu qu’ils réalisent un chiffre d’affaires annuel inférieur à 5 millions de soms, soit environ 100.000 €.

Une inflation à l’échelle mondiale

A long terme, les conséquences sociales de l’inflation des prix alimentaires sont inquiétantes, et pas uniquement pour l’Asie centrale. Le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations Unies estime que, sur un total de six milliards d’êtres humains, plus de 850 millions souffrent de malnutrition, une situation qui s’est à nouveau fortement détériorée en raison d’une augmentation des prix alimentaires de 20% au cours des douze derniers mois. Bien loin de l’Asie centrale, le 13 septembre dernier, certaines associations de consommateurs italiens ont organisé une «journée sans pâtes» pour protester contre la récente augmentation des prix, conséquence de l’augmentation de ceux pratiqués sur la farine.

A moins que les gouvernements locaux n’interviennent rapidement, les conséquences de l’augmentation des prix alimentaires en Asie centrale seront autrement plus dramatiques que celles d’une «journée sans pâtes». Pour Dosym Satpayev, directeur de l'organisme d’évaluation et d’étude des risques Risk Appraisal Group, «que le Kazakhstan le veuille ou non, il risque de jouer le rôle de détonateur d’une explosion sociale qui pourrait bien embraser toute la région».

Photo : Joanna Lillis : www.irinnews.org
 
 
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