Revue - REGARD SUR L'EST
Regard sur l'Est, revue en ligne
Dernière mise à jour le 17/08/2017 - 21:07 Paris


Asie centrale
Balkans
Caucase
Etats baltes
Peco
Russie


Tous les dossiers


Contact
Ligne éditoriale


 

 

Itinéraires baltes



 


Toponymie d’une manie : les villes renommées de Russie
Dossier : "Les Villes nouvelles à l'Est"

Par Anaïs MARIN*
Le 15/11/2007

La carte urbaine de la Russie est un palimpseste comptant plus de noms nouveaux que de villes nouvelles: une ville sur trois a changé de nom au cours de l’histoire, certaines plusieurs fois. Tradition ou manie, chaque révolution a été suivie de changements toponymiques dont le sens, l’impact et la portée ont varié selon les circonstances dans lesquelles ces villes ont été (re-)baptisées.



 
Ce qu’une ville peut avoir de plus «nouveau» est probablement son nom. En changer est un acte de volonté créatrice symbolisant un renouveau par l’effacement ou la réécriture de l’histoire. L’URSS n’a pas seulement renommé quartiers, rues, universités ou écoles militaires, mais perpétué une tradition qui fait qu’au cours du seul 20e siècle, près de 400 villes ont changé de nom[1]. L’itinéraire de chaque ville renommée[2] illustre la propension séculaire du pouvoir à manipuler la toponymie à des fins de propagande ou de culte de la personnalité; éternellement réversible, le processus de renomination peut toutefois suivre des voies plus démocratiques, devenant un instrument d’affirmation identitaire pour les habitants de la Cité.

La ville nouvelle, un caprice du Prince

La Russie étant un empire «qui s’est colonisé lui-même», pour reprendre la formule d’Anatole Leroy-Beaulieu, son expansion territoriale s’est accompagnée de la fondation de villes nouvelles dont le nom de baptême s’inspirait de leur fondateur, à l’image de Saint-Pétersbourg, la ville de Pierre. Par la suite, chaque tsar ou tsarine a décrété que tel village porterait dorénavant son nom, ou rebaptisé tel autre du nom d’un de ses enfants. On raconte même que les alentours de Peterhof, le Versailles russe, sont parsemés de hameaux portant les noms des enfants illégitimes de Pierre le Grand… Au 18e siècle, l’impératrice Catherine II a aussi donné son nom à plusieurs villes, qui furent parmi les premières débaptisées par les Bolcheviks: au début des années 1920, Ekaterinbourg devint Sverdlovsk, Ekaterinodar – Krasnodar, Ekaterinenstadt fut rebaptisée Marxstadt et Ekaterinoslav – Novorossiïsk.

La renomination la plus lourde de symboles à l’époque fut celle de Saint-Pétersbourg: berceau de la Révolution, la ville prit le nom de son leader après la mort de Lénine en 1924. Fait nouveau -qui allait contribuer à construire le mythe de Leningrad et celui de bien d’autres villes renommées à l’époque soviétique (comme Simbirsk, ville de naissance de Lénine, rebaptisée Oulianovsk en son honneur)-, l’initiative du changement de nom serait revenue, d’après la légende, à un collectif de travailleurs de la ville. Dans la réalité, le Parti n’eut de cesse de réécrire l’histoire du pays en en modifiant arbitrairement la toponymie.

La manie soviétique de la renomination

Le règne de Staline est probablement celui qui a vu le plus de villes soviétiques changer d’appellation, à commencer par Tsaritsine, lieu stratégique de l’acheminement du pain durant la Guerre civile, que ses habitants décidèrent de rebaptiser Stalingrad dès 1925 pour manifester leur soutien à Staline contre Trotski. En 1931 débuta une grande vague de renominations qui allait faire disparaître de la carte de l’URSS la plupart des noms à consonance impériale, religieuse ou bourgeoise (comme Nijni-Novgorod, rebaptisée Gorki en 1932) et figurer ceux des membres du Politburo. C’est ainsi qu’en 1935 Samara prit le nom de Kouïbychev, Viatka celui de Kirov, Oussourisk celui de Vorochilov (qui inspira aussi la renomination de Stavropol en Vorochilovsk). A travers tout le pays, des dizaines de villages prirent le nom de Staline, Molotov, Jdanov ou encore Ordjonikidze, parfois avec un suffixe typiquement «national» (-grad, -slav, -abad) pour le rendre assimilable par la culture locale. Le plus étonnant est que cette entreprise de muséification était menée du vivant même de ces «héros», voire à leur instigation, à l’instar de Mikhaïl Kalinine qui décréta en 1931 que Tver, où il était né, porterait son nom.

Parallèlement, l’industrialisation à marche forcée vit champignonner des villes nouvelles à la toponymie aussi exotique que «métallurgique». Dans le seul oblast de Moscou apparurent ainsi dans les années 1930 des villes répondant aux doux noms de Superphosphatnyi, Tekstilchtchik, Elektrostal ou encore Energetik. Ailleurs, ce furent Magnitognorsk, Boksitogorsk, Tsementnyi ou encore Appatity.

Ce que le Prince fait, il peut aussi le défaire: ainsi les grandes purges s’accompagnèrent-elles d’une épuration toponymique visant à éliminer jusqu’au nom des «ennemis de l’intérieur». Si la ville de Trotsk avait repris son ancien nom (Gatchina) dès 1929, en 1937-1938 ce fut le tour de Kabakovsk (ainsi nommée en 1924 en l’honneur d’Ivan Kabakov, secrétaire du PC de la province de l’Oural) ou encore Ejovo-Tcherkessk (du nom de l’ancien chef du NKVD Nikolaï Ejov) d’être «purgées».

L’invasion allemande puis l’incorporation de la Prusse orientale à l’URSS allaient inaugurer une nouvelle vague de renominations. Dans un grand sursaut patriotique, le peuple et le pouvoir s’émulèrent mutuellement en «dégermanisant» la toponymie du pays. Les terminaisons en –stadt furent tronquées (ainsi Marxstadt devint-elle Marx en 1941), tandis que les villes colonisées étaient rebaptisées: Baltser laissa place à Krasnokamneïsk et Bejitsa à Ordjonikidzegrad en 1942, Keksgolm à Prioziorsk l’année suivante, tandis qu’en 1946 Eylau, Pillau et Fischhausen devinrent respectivement Bagrationovsk, Baltiïsk et Primorsk. La même année, Königsberg prit le nom de Kaliningrad, et en 1948 Oranienbaum celui de Lomonossov.

Quelques années plus tard, la dénonciation par Khrouchtchev des crimes staliniens allait amener son cortège de renominations aussi, prélude à la phase de «désoviétisation» toponymique dans laquelle les républiques de l’ex-URSS se trouvent encore aujourd’hui.

La désoviétisation du nom comme catharsis

Avec le dégel, s’opéra une nouvelle série de renominations: en 1957, Molotov fut rebaptisée Perm et Molotovsk - Severodvinsk, Vorochilov redevint Oussourisk, Tchkalov - Orenbourg, Chtcherbakov – Rybinsk et Kouïbychevka - Belogorsk. En 1961, ce fut au tour de Stalingrad, Stalinabad, Staliniri et Stalino de se défaire de leurs oripeaux en devenant respectivement Volgograd, Douchanbe, Tskhinvali et Donetsk.

Les années 1980 ont remis au goût du jour les villes-mausolées porteuses du nom des derniers secrétaires généraux mais, dans le contexte de la perestroïka, ces renominations ne furent qu’éphémères: ainsi Naberejnye-Tchelny porta-t-elle le nom de Brejnev de 1982 à 1988, Ijevsk celui d’Oustinov (1984-87), Rybinsk celui d’Andropov (1984-89) et Charypovo celui de Tchernenko (1985-88).

La chute du communisme inaugura une nouvelle phase de renominations, entamée dans les républiques: reprirent ainsi leur nom d’origine Leninabad (Khoudjand) au Tadjikistan et Frounze (Bichkek) au Kirghizstan, Vorochilovgrad (Lougansk) et Jdanov (Marioupol) en Ukraine, ou encore Kirovabad (Guiandja) et Jdanovsk (Beïlagan) en Azerbaïdjan. Le processus se poursuit encore, puisqu’au Kazakhstan Leninogorsk ne reprit le nom de Ridder qu’en 2002 par exemple. En RSFSR, la désoviétisation de la toponymie commença par les noms de quartiers, en général à l’initiative de leurs habitants. Partout, des référendums populaires ou des sondages par voie de presse furent organisés, notamment à Leningrad où les citadins décidèrent au printemps 1991 de rendre à leur ville son nom de baptême, Saint-Pétersbourg. Dans la foulée, ce fut au tour de Nijni-Novgorod, Samara, Ekaterinbourg et Orlov (ex-Khaltourine) de refermer la parenthèse soviétique. En 1994, un décret fédéral autorisa la «libération des villes-numéros», dont la localisation n’était précisée jusque-là que sur les cartes d’état-major: ainsi Arzamas-16 prit-elle le nom de Sarov et Mourmansk-60 celui de Snejnogorsk.

Si, depuis 1989, la renomination s’apparente à un «retour de l’Histoire», elle est aussi synonyme d’une «fin de la Géographie», celle-ci devenant matériellement aussi malléable que ne l’avait été l’Histoire à l’époque soviétique[3]. Pourtant, la restitution de leur nom historique ne fut que l’une des trajectoires possibles pour les villes russes. En effet, certaines choisirent de conserver leur nom soviétique, soit pour s’afficher comme bastions de la résistance communiste (Oulianovsk, Krasnoarmeïsk, Engels, Fourmanov), soit parce que le nom attribué du temps de l’URSS était assez glorieux pour faire l’unanimité (Pouchkine, Tchekhov, Gagarine), soit encore parce qu’aucun ancien nom ne pouvait faire l’affaire (Kaliningrad, Novossibirsk, Vladikavkaz). D’autres encore s’inventèrent une identité post-communiste en adoptant un nom radicalement nouveau.

Depuis quelques années, on assiste à un processus de «nationalisation» de la carte urbaine de la CEI: suivant son homologue turkmène, qui avait donné à sa capitale, Krasnovodsk (littéralement «les eaux rouges»), le nom de Turkmenbachi en 1993, le président kazakh a décrété au printemps 2007 que Semipalatinsk porterait désormais le nom de Semeï. La tendance touche aussi les villes de la Fédération de Russie: ainsi, depuis 2005, les leaders tchétchènes discutent de la possibilité de débaptiser Grozny pour lui donner le nom d’Akhmat-Kala, en hommage à Akhmat Kadyrov, le père de l’indépendance (et de l’actuel Président) de la Tchétchénie. Au-delà de son effet cathartique pour les citadins associés au processus de renomination, cette manie typiquement russe consistant à manipuler la réalité sociale apparaît donc encore comme un instrument pour consolider le pouvoir politique.

Si la restitution de leur nom historique a été un moyen de «faire du neuf avec du vieux» pour les villes d’ex-URSS, nombreuses sont désormais celles qui veulent entrer dans la post-modernité en se dotant d’un nom radicalement nouveau, quitte à ce que cette identité géographique nouvelle soit déconnectée de leur Histoire.

[1] G.M. Lappo, «Imena gorodov. Toponimitcheskie razmychlenia geo-ourbanista» [«Les noms de villes. Réflexions toponymiques d’un géo-urbaniste»], Geografia, n°22 & 24, 2004 (http://geo.1september.ru/topic.php?TopicID=14&Page=6).
[2] Pour un panorama complet, voir la rubrique "pereimenovannye goroda" de l’encyclopédie en ligne Wikipedia (http//ru.wikipedia.org).
[3] Andreï Dakhine, «Imena gorodov v strouktoure lokalnykh sotsio-koultournykh prostranstv», [«Les noms de villes dans la structure des espaces sociaux-culturels locaux»], in Andreï Makarychev, Vozvrachtchenie imena: identitchnost i koultournyi kapital pereimennovannykh gorodov Rossii [La restitution du nom: identité et capital culturel des villes renommées de Russie], Nijnij-Novgorod: IREX, 2004, p.25.

* Rédactrice au Gagarine Times, Genève.

Source photo : Jean-Jacques Kissling // www.jjkphotos.ch
 
 
Pologne: La Haute-Silésie tente sa reconversion énergétique
Moscou: Le conflit du parc de Torfianka
Le nouveau visage orthodoxe de la périphérie de Moscou
La vie en Transnistrie: Du politique au quotidien
La jeunesse du Kosovo: Une énergie entravée
Les réformes du système letton de santé: faire et défaire
La Krajina croate: Entre nationalisme et intégration européenne
Entretien avec Nina Belyaeva: «La société civile existe toujours en Russie!»
 
Imprimer
Envoyer cet article par mail
Contacter la rédaction
Droits de reproduction et de diffusion réservés Regard sur l'Est 2017 / ISSN 2102-6017